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L'ours :



« Soupe de poulet aux cinq éléments ! Tu m'en diras des nouvelles...

— Je croyais qu'on parlait des cinq parfums ?

— Sois un peu attentif à ce que je te raconte, et laisse tomber les parfums, mon ami ; moi je te cause des cinq éléments ! Veux-tu connaître la recette ? La soupe des Immortels avec des vermicelles ?

— Allons-y...

— Parsemée de coriandre, de jeunes feuilles d'oignon blanc coupées finement, d'écailles d'ail nouveau, de ciboulette hachée menu, de racines grillées de poireaux, de persil en feuilles, en plus d'un œuf cru jeté en toute fin de cuisson, et parachevée avec une cuillerée de véritable moutarde française. Ne pas oublier de rectifier l'assaisonnement. Quant au liquide dans lequel tout ceci nage, c'est bien simple : d'un poulet tu auras fais bouillir pendant deux heures les os, les pattes, les plumes, le bec et la peau. Voilà tes cinq éléments.

— Oah.

— J'en ai préparé, tu veux tenter l'expérience  ? Ça a un goût de barbare !

— Et la chair ?

— Surtout pas, misérable ! Hérétique ! Tiens, renifle-moi ça !

— Ça sent le poulailler au mois d'août...

— Ignare ! Tu ne sais pas ce qui est bon.

— Une fois, quelqu'un a mis le feu à mon bac à compost ; l'odeur...

— Tu dis n'importe quoi. Je suis peiné !

— En fait, voilà : je suis sûr que c'est un poison pour les taupes. C'est ça ?

— !!!

— Tu verses de ce puol dans leurs trous ? Bourreau !

— Calomniateur !

— Sorcier !

— Pure diffamation !

— Pure chimie ! Résidu de paillasse !

— Tu vas goûter quand même. Ce truc guérit toutes les grippes !

— Je ne suis pas malade !

— Si tu vides ce bol, je te raconte une histoire...

— Tu m'épuises...

— Allez, quoi !

— Je suis épuisé...

— Voici un bon remontant. Avale, et écoute ! »


En forêt

Une nuit dans les Pyrénées, au fond des bois, à trois-cent mètres sous la crête d'une montagne : nous avions dressé le camp dans une hêtraie aux arbres immenses, certains debout, giclant droit agrippés aux failles du calcaire, d'autres abattus brisés, recouverts de mousse, et pourris à ne pouvoir les franchir sans s'y enfoncer jusqu'à la taille. Dans chaque gouffre on piétinait d'épais tapis de feuilles mortes, sur chaque paroi dégringolaient les fougères scolopendres, de chaque branche basse pendaient de longues barbes de lichens emperlées de bruine ; partout la nature brute, et le signe des hommes nulle part. Une espèce de paradis sauvage, très peu accueillant, mais d'une majesté à couper le souffle.

La veille au soir, noyés dans le nuage qui s'était échoué sur la montagne, nous avions lancé le feu, un vrai brasier. Les flammes projetaient des ombres fantastiques sur la brume : qui se tenait debout devant elles engendrait, à trente mètres dans le ciel, un géant distordu qu'on faisait danser au milieu des feuillages.

Nous étions deux. Mon camarade s'était mis à appeler des hiboux, et s'amusait d'avoir attiré un mâle depuis une combe lointaine où ce monsieur avait ses postes. « C'est dommage qu'on ne puisse le faire venir plus près ; j'aimerais bien le voir. Le chant est celui d'un grand-duc... » L'oiseau tournait là-haut, entre les branches, à hauteur des épaules du géant ; il se posait parfois, criait aux provocations de mon compère, et reprenait ses tours.

« Il doit avoir peur du feu, répondis-je. Je suis sûr qu'il en sent la chaleur sous ses ailes.

— Le vol des hiboux, dit-on, est silencieux...

— C'est vrai. Une fois, j'avais posé mon sac dans le porche d'une vieille carrière souterraine. Deux heures après m'être couché, j'ai entendu des grattements sur une corniche, au flanc de la salle. J'ai ravivé le feu pour voir ce qui bougeait là : c'était un hibou, qui ouvrit le bec, me fit une grimace, et s'envola dans un grand silence. Il revint quatre heures plus tard, occultant la Lune.

— Et alors ?

— Et alors c'est tout. Nous avons voisiné pendant une semaine, lui crachant ses pelotes du haut de sa corniche, moi tambouillant mes gamelles auprès de mon petit feu rabougri. Et je confirme : ça vole sans bruit. »

Je m'adossai à mon sac et attrapai la bouteille, que la nuit avait rendu fraîche, presque froide. Je bus le vin délicieux tout en regardant, au ciel, le géant se transformer en gorille accroupi tandis que mon camarade, enchanté de son grand-duc, se coupait une rondelle de saucisson qu'il mit à griller aux braises. La Terre, lentement, tournait dans le sommeil ; mais nous, sous notre édredon de nuage, nous n'appartenions plus au monde ordinaire. Et la magie nous empoigna.

 

***

 

Cette nuit-là des sangliers nous visitèrent. Chacun dans sa tente, nous écoutions leurs marmonnements tandis qu'ils inspectaient nos gamelles, remuaient les cendres, et se prenaient les pattes dans les tendeurs, ce qui les faisait beaucoup bougonner.

C'était une laie suivie, qui donnait des ordres à sa petite troupe avec un aplomb de professionnelle. L'écouter était un vrai plaisir. Cependant, l'obstination imbécile avec laquelle ses marcassins s'entortillaient les arpions dans nos tendeurs finit par devenir agaçante, d'autant plus que ces petits monstres commençaient à renifler du côté de ma tête, où j'avais entreposé toutes sortes de bonnes nourritures, et du côté des pieds de mon camarade, où dormait la charcuterie.

Celui-ci, au bout d'un moment, sur le ton de la conversation : «  C'est pas bientôt fini, ce raffut ?

— Hroïnk !

— On aimerait dormir ! C'est pas chrétien, de faire la foire à une heure pareille... »

Un silence stupéfait s'installa, le temps de compter jusqu'à un, puis ce fut une explosion de dérapages, de tendeurs sectionnés, de brindilles, de casseroles et de petits cailloux lancés en l'air. Toute la bande, haletante de frayeur, reflua vers le sentier où elle resta, interdite, à bonne distance de nos tentes épouvantables, et se mit à tourniller en chuchotant : mais comment franchir le passage ?

Car oui, il faut préciser : le sol dans cette forêt était si tourmenté, si fracturé, si traître et tout plein de gouffres, que nous avions, sans le savoir, posé nos hardes au seul endroit plat et à peu près sincère de tout le secteur. Nous nous trouvions par conséquent en plein sur le passage des bêtes, ce qui les bloquait, et les obligeait à de laborieux détours par les roches. Toute cette nuit, et les suivantes, nous entendrions le bois craquer autour du camp, les pattes déraper dans les fissures, et les sangliers, nuit après nuit, sur le coup de une heure à l'aller, et de quatre heures au retour, nous maudiraient en langue cochonnesque, nous et notre sale idée de coucher en plein sur la voie.

 

***

 

Deux-cent mètres plus bas en altitude, et six mois plus tôt, j'avais aussi attiré du monde avec mes fichues gamelles. Et pas du petit, comme tu vas voir.

J'étais en compagnie d'un autre camarade, chacun dans sa tente selon notre bonne habitude, au beau mitan d'une combe au sol tout assoupli d'un confortable tapis de feuilles mortes, avec une source à vingt minutes en contrebas ; l'antichambre du bonheur forestier. C'était le matin vers cinq heures, dans la lumière grisouille d'un jeune sous-bois de printemps pas encore bien fourni, et quelque chose m'avait réveillé.

Ça remuait casseroles et timbales, ça piétinait les fourchettes, juste là, de l'autre côté de la toile. De gros pas lourds, qui soulevaient des gerbes de feuilles, comme un cheval qui examine. Très silencieusement, je sortis à moitié de mon sac de couchage, armai mon appareil photo, et entrepris d'ouvrir le plus furtivement possible un petit bout de ma portière de tente. Je voulais savoir, moi !

Le chariot de la fermeture-éclair grimpa lentement, dent après dent, en cliquetant au passage : cric, creuc, croc... Juste en-dessous, prêt à bondir, se tenait tapi le gros œil écarquillé de mon Olympus. Mais un « cruc » un peu trop sonore alerta l'animal qui n'attendit pas de comprendre, fit volte-face, démarra à fond de train et s'enfuit jusqu'en haut d'une butte, d'où il poussa des hurlements rageurs, parfaitement démesurés vu le peu d'offense, et qui me terrorisèrent. Quel sacré bon dieu de timbré pouvait ainsi rugir et si longtemps à chaque fois, pour une aussi petite cause qu'une fermeture-éclair  ? Un solitaire ? Mais quel solitaire ? Un vieux sanglier noir bien malsain, bien ravagé d'amertume ? Ou quoi d'autre ?

Pantelant, le cœur en folie, j'écoutais le diable là-haut. Puis la bête chargea. Je me jetai sur mon coupe-lianes, une lourde machette en acier noir que je brandis, accroupi, décidé à lacérer le premier museau que je verrais traverser la tente. L'autre se rapprochait à grande vitesse ; le son de ses foulées, toujours plus fort, ébranlait ma détermination, et la lame, au bout de ma main, se mit à vaciller. Plus que dix mètres, peut-être ! Mais mon camarade, que ce ramdam avait dérangé dans son sommeil, se retourna dans son sac et entreprit de ronfler. Cet horrible son arrêta net le monstre, qui freina des quatre fers et s'enfuit derechef, tout en poussant d'affreux cris tourmentés que les bois, toujours complaisants, entreprirent d'amplifier. Les échos de ses imprécations roulèrent longtemps dans la montagne.

J'avais entendu, au milieu de la fuite, remonter la fermeture-éclair de la tente voisine. Puis il y avait eu un « oh ! » d'innocent aux mains pleines, qui voit tout de ce que je n'ai pu voir. Piqué de jalousie, je me précipitai sur ma propre portière, et la remontai d'un grand coup. Au loin, quelques branches achevaient de retomber. À deux pas de mon nez, sur le sol, trois ornières et demie signalaient le départ précipité du visiteur, lorsqu'il s'était effrayé, la première fois, de mon petit bruit. Puis je découvris une casserole enfoncée, irréparable ; ensuite un feu piétiné, et, à dix mètres, deux sillons profonds. Alors mon camarade : « J'ai vu le cul d'un ours ! »




Honneur et satire



L'honneur est protéiforme ; il est la médaille, l'étiquette posée sur une conduite vertueuse, sur un ensemble de gestes et d'attitudes adaptés à un milieu social bien particulier : l'honneur à la Cour du Roi-Soleil n'est pas l'honneur des Spartiates. Mais aussi, l'honneur autour de Napoléon III n'est pas celui de Victor Hugo. Aux époques de décadence, il perd tout son prestige, on n'y croit plus : on le galvaude, on le moque. Les pensées s'abaissent, les éthiques se dévaluent, et l'esprit, qui est à l'origine de toutes les actions d'envergure, se tarit. Le mauvais cynisme (car il y a un bon cynisme) se répand de haut en bas, et l'opportunisme règne.

Mon honneur à moi serait alors un honneur solitaire, une dignité de petite forteresse ; il se réfèrerait au statut de l'anarque, pour reprendre le mot inventé par Jünger, en ce qu'il propulse l'être humain qui s'observe et ne se lâche pas, au-dessus de son ordinaire condition de bête de somme. C'est un honneur pour les jours sans honneur. Devant le monde, on porte un masque ou des masques, et l'on ne pose surtout pas. On doit à soi-même d'être indétectable. On a pris le maquis.

Il est patent que, durant les guerres civiles, l'honneur est tout à fait abandonné. Les humains se conduisent alors comme ne se conduiraient pas les plus enragés chimpanzés. Cela est constant ; il y a comme un fond invariant de barbarie au cœur de l'homme, que masquent et musèlent temporairement les éclats de la civilisation, et que révèle d'abord un certain moisi nourri d'avidité grotesque.


Puissance de l'humour :

Souverain contre la bassesse, « l'humour est une fêlure » nous apprend le dessinateur Martin Veyron dans son ouvrage intitulé Executive woman. Je dirais plutôt qu'il en est le révélateur. Par conséquent, il inquiète. Il fait peur aux esprits faibles qui n'aiment pas la complexité du monde, ni sa fragilité, et qui étayent leurs existences avec des dogmes ; en outre, il irrite ceux qui ont beaucoup à cacher. C'est alors qu'on discrédite les humoristes, qu'on déprécie leur travail, qu'on tient pour nulle leur utilité.

Or, c'est justement quand les choses tournent au vinaigre que l'humoriste est nécessaire. Mais il l'est déjà bien avant. Avec ses airs pas du tout sérieux, qu'on ne prend donc évidemment jamais au sérieux, il établit en fait une rambarde, et rejoint le satiriste dans sa mission de sauvegarde de la société.


De la satire :

Texte, généralement rimé, ou dessin, mélange amusant de traits destinés à dénoncer un abus et à permettre de dominer les vices et les folies courantes. Une satire s'attaque à quelque chose ; elle tente d'en réduire la nocivité en l'affaiblissant par le ridicule, la désapprobation née de la prise de conscience. Aussi les satiristes sont-ils regardés de travers par tous ceux qui aiment à nuire, puisque ceux-ci s'en trouvent d'abord les victimes.

Comme, généralement, les malfaisants sont aux commandes, les satiristes ne sont à l'abri que dans les démocraties, où des constitutions basées sur la Déclaration des droits de l'homme leur confèrent une certaine protection, tandis que les puissants, en principe, n'y ont pas le droit de tricher trop ouvertement – quand c'est tout de même le cas, l'histoire montre qu'un basculement de régime est à craindre.

De fait, il ne vient quasiment à l'esprit de personne de faire le malin dans une théocratie ou dans une dictature, qui sont des régimes où la satire est tenue soit pour un délit de droit commun, soit pour une atteinte à la sûreté de l'État. C'est d'ailleurs un signe à surveiller : quand on lance la Justice aux trousses des satiristes, c'est que la démocratie est mourante. La dépouille qu'on agitera bientôt ne sera qu'un simulacre, sentant la charogne, et l'on devinera par-dessous les agissements d'un serviteur du chaos, et de sa bande de goinfres.

Les satiristes ne sont donc jamais bien loin des moralistes, mais leur talent les rend plus plaisants, et souvent plus efficaces : une saillie qui fait rire, et que tout le monde répète, a plus d'effet qu'un long essai que seuls trois pelés ouvriront. Molière et Voltaire sont plus connus et surtout plus aimés que Saint-Évremond ou La Rochefoucauld.

Mais aussi, quand un satiriste se rate, c'est comme un acrobate qui tombe. Ses erreurs ne sont jamais oubliées, et l'on saura les exhumer au bon moment lorsqu'il s'agira de mettre à mort le trublion, en le traitant au passage de ce que l'on est soi-même : un tyran, un clown raté, un triste sire. Ismail Kadare, qui connaît bien les procédés staliniens, montre comment on prend prétexte d'une ultime cerise pour jeter tout le gâteau. Voyez, dans son ouvrage sur Eschyle, le passage sur Prométhée. Les moralistes n'ont pas ces frayeurs : le pire qui puisse leur arriver est d'être ennuyeux.

Ceci étant, grâce à ces deux espèces, le monde reste vivable. Ce sont nos héros, nos défenseurs, nos bons gardiens. Qu'ils soient géniaux ou maladroits, ils se lèvent contre ce qui tord la justice. Nous devons les protéger.

Faut-il vraiment le rappeler ? Ne baissez jamais la garde, ou bientôt vous perdrez jusqu'à la possibilité de protester.



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