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Divers phénomènes convergents font que
le monde des humains, tel que nous le connaissons dans les pays industrialisés,
touche à une période de mutations violentes. Cosmicomedia
propose, entre autres attractions savoureuses, d'assister à l'activation
d'un ensemble de basculements possibles, combiné à un choc
magistral dans le mur... |
Échantillons :Dans les carrières souterraines Dans les carrières souterrainesComme les visites de carrières sont souvent clandestines, elles ont lieu presque toujours de nuit, à moins de s'éloigner suffisamment des grandes villes pour échapper à la surveillance ou à la curiosité. Ainsi le Laonnois et le Soissonnais offrent-ils d'agréables sujets de promenades en journée, qui, pour autant qu'il reste prudent, offrent à l'explorateur de grandes moissons, là où Moyen-Âge et Grande Guerre s'entrecroisent sous la terre. On y trouve alors autant de nourriture que dans les plus belles églises, et la compassion y devient le sentiment dominant. Mais, ici comme ailleurs, la bêtise crasseuse peut tout souiller, car ces endroits sont fragiles, et leurs témoignages ne seront jamais réécrits. À la fin, seule la discrétion les sauve. Je me souviens d'un coteau dans la vallée de l'Aisne, percé d'un souterrain dont le plan en râteau indiquait assez qu'il avait servi de refuge aux habitants lorsque passaient des troupes en armes ; ils venaient s'y accroupir avec la volaille tandis qu'on brûlait leurs maisons. Quelques siècles plus tard, les Allemands avaient posté près de l'entrée un discret nid de mitrailleuse pour en défendre les abords. La pelouse calcaire, piquetée d'orchidées, y était toujours parsemée de douilles. Dans la ravine qui montait à cet abri, à travers les bois hachés par la vieille guerre, un obus brillait encore au soleil, qu'il fallait enjamber avec précaution. Ailleurs, une carrière, qui avait servi à l'édification d'abbayes, traversait un promontoire dominant une vallée. Plusieurs régiments s'y étaient succédés. Un piano moisi y trônait au milieu d'impressionnantes collines de bouteilles vides. Sur une paroi éloignée des entrées, un artiste avait recopié au fusain les photographies des fiancées de ses camarades. La mode à Berlin dans ces années-là, sur des visages souriants et confiants. À une heure de marche vers l'ouest, au plafond d'une galerie, un indigène s'était perdu dans le labyrinthe. Rentré tel jour par tel accès, avec l'idée de couper par les souterrains pour rejoindre sa promise qui vivait de l'autre côté, il n'avait plus retrouvé son chemin. Après avoir épuisé sa lumière, il avait mis à profit les derniers instants du bout de chandelle qui lui restait pour coucher son histoire et recommander son âme sur la pierre du plafond, en un naïf message d'autant plus pathétique qu'il était écrit à moins de dix minutes d'une sortie. Je pense toutefois qu'il aura eu de grandes chances de s'en tirer. Quand
la lumière s'est éteinte, il a dû s'asseoir, désespéré,
et rester ainsi immobile tandis que le soleil dehors finissait sa course
ou en entamait une nouvelle. C'est alors qu'un phénomène
bien utile aura pu se produire. Aux heures crépusculaires, les
courants d'air qui circulent dans les galeries s'inversent ou augmentent
en intensité. Qui cherche une grotte dans des bois touffus est
souvent mis sur la piste par une odeur de roche mouillée, tandis
qu'à la fin d'une nuit j'ai souvent retrouvé la sortie d'un
dédale en reniflant soudain un air parfumé de végétation,
qu'il m'a suffi de suivre pour émerger dans les taillis ;
alors, entre les branches, les étoiles saluent votre naissance.
En somme, le pire, en carrière, n'est pas toujours certain :
une flamme qui danse doucement dans le silence annonce le déplacement
de l'air ; une odeur peut vous sauver ; signes discrets qui
attendent que votre panique s'essouffle pour vous proposer une tentative.
Bien souvent, il suffit juste d'être calme et un petit peu méthodique. Zarya vs. Henri IVZarya. Le mot est né avec la merveilleuse mission de Yuri Gagarin, qui a dit n'avoir pas vu Dieu là-haut. Ce fut aussi le nom d'une suite de programmes gérés depuis Baikonur et Kaliningrad. On retrouva ce mot peint sur le flanc de Salyut ; on le retrouva encore sur le premier élément de l'ISS lancé en 1988. Chacune de ces aventures avait bien mérité de recevoir ce nom porteur d'espérance : Zarya, l'aurore. Et quel scientifique n'aurait pas rêvé d'œuvrer sur une mission ainsi baptisée ? Mais Zarya s'était écrasée sur l'île de la Cité. La première chose que le projectile avait démolie en arrivant au sol, avait été la statue de notre bon roi Henri IV, le roi porteur d'espoir, qui paradait à la pointe occidentale de l'île. Ainsi, la plus gigantesque baffe que se fût jamais prise une œuvre d'art démolissait le mémorial du seul héros, avec le chancelier de l'Hospital, à avoir tenté de ramener la paix dans une France en proie à une de ces saloperies de guerres de religion. La gloire de son couronnement fut et reste éclipsée par celle, beaucoup plus durable, de la signature de l'édit de Nantes, un document parfaitement anachronique puisqu'il accordait à chacun la liberté de croire à sa convenance, ce qui, au troisième millénaire, n'est toujours pas une évidence. « Henry par la grâce de Dieu Roy de France et de Navarre. À tous présents et à venir, Salut... » Cette pile de feuillets avait annoncé pour bien des gens, catholiques romains comme huguenots, une ère nouvelle, une ère d'espérance, au cours de laquelle une paix pourrait enfin s'établir. Cela avait été, là aussi, une Zarya, cet espoir qui était monté à l'horizon du royaume. Et la Zarya qui fondit du ciel, qu'était-elle ? Vingt tonnes en orbite ; vingt-quatre mètres d'envergure, ailes déployées. Une durée de vie estimée à quinze ans, mais elle avait eu huit ans de rab. Les Russes construisent du solide. Et quand ça ne marche plus, ça sert encore ! Par exemple : lorsqu'il avait fallu remplacer le module par une autre Zarya plus fraîche, on avait déménagé l'ancienne à quelques kilomètres, où elle avait servi dès lors de réserve à pièces de rechange, de fourre-tout, de bocal à bricoles ; la seule chose que jamais personne n'aurait jamais pensé à mettre en orbite, n'est-ce pas ? Mais qu'on était bien content d'avoir sous la main. Comme à chaque fois qu'on avait remplacé un bout de la station, il avait fallu désassembler des éléments, retirer la vieille bête avec délicatesse, insérer la nouvelle venue, et tout recoller ni vu ni connu. Le manche avait changé, la lame aussi, mais c'était toujours ce même bon vieux couteau. Un jour, Zarya l'ancienne n'avait plus servi à rien ; les allées et venues entre l'ISS et son grenier à ferraille étaient devenues rares, et coûtaient toujours plus cher. On l'avait un peu vidée, ensuite on l'avait désorbitée, et juste à ce moment-là le Soleil avait éternué. On connaît la suite. Henri IV dessoudé. Que s'était-il passé ? Pourquoi justement ici ? « Et pourquoi pas, après tout ? Mais enfin, monsieur Lucas, c'est bientôt fini tous ces chichis ? Nous en direz-vous un peu plus sur cette tragique affaire ? Que diable, cessez de faire votre vierge prude, et lancez-vous, zut alors, quoi ! Le public bave, on veut savoir ! Sinon on éteint ce livre ! — Oouh alors là... Du sang et des tripes, hein ? » Le Chêne GaspardDébut septembre, à la maison du Chêne Gaspard, qui est un ancien pavillon de chasse dans le massif de Fontainebleau, je tins une réunion avec deux personnes pressenties pour participer à l'aventure. Le Chêne Gaspard est une bâtisse extraordinaire, pleine d'escaliers et de recoins, de chambres en clochetons, nichée au milieu d'une platière située dans l'occident de la forêt ; un des rares endroits où l'on n'entend ni autoroutes, ni avions, ni trains. Juste des gens qui festoient, qui chantent et débouchent des bouteilles. Ici, la nuit est pleine et bonne, bien sombre, sans éclairage public. Au bord de la falaise, la Lune au-dessus des pins dévoile une lande fantomatique semée de roches blafardes au milieu desquelles on aurait bien du mal à déceler l'astronome amateur venu avec sa lunette, accroupi entre deux grès auprès de sa valise ouverte. Les haleines font de petits nuages. Bruyères, calunes, bouleaux et trembles ; la nuit, le monde est argenté. À l'horizon nord rougeoie la métropole sous son bouclier de fumées, posé comme une gigantesque soucoupe volante. Les avions qui descendent sur Orly dessinent des guirlandes d'étincelles, une toutes les deux minutes de vol sur chaque rail. À l'ouest et au sud s'étale la campagne avec ses premiers vallons boisés, balayés par le vent d'automne. À l'est, dans le dos des promeneurs venus méditer entre les pins, gît la platière endormie ; un chemin blanc serpente sur la lande, contourne une mare et s'enfonce dans les premiers bastions de la vraie forêt, celle, chenue, où fouillent les sangliers. Mais ce soir, il n'y a pas de Lune, pas de lumière pour éclairer vos pas. Pas d'astronomes à lunettes non plus, car il n'y a rien à voir, toutes les planètes sont sous l'horizon. C'est le noir total. Vous marchez à l'estime, toute votre attention concentrée sur ce que vous disent vos pieds. Gravillons ? Tant mieux, c'est le chemin. Terre dure et silencieuse, pas feutrés ? C'est encore le chemin, mais plus enfoncé dans les bois. Le ciel disparaît, occulté par les feuillages. Et maintenant, que sentez-vous sous les pieds ? Des glands, des brindilles, des touffes d'herbes ? Vite, revenez en arrière, sinon vous pourriez bien plonger dans une mare, ou sombrer dans les broussailles, et vous passeriez alors la nuit dehors à vous époumoner en vain... Ça y est, vous avez retrouvé la voie ? Tant mieux. Mais attention, encore une fois, car c'est ici qu'elle tourne, et va tourner encore. C'est le moment de lever les yeux, car le salut vient d'en haut. Regardez ces quelques lucioles qui scintillent entre les branches ; la piste, en écartant les arbres, laisse passer des étoiles qui vous indiqueront si vous êtes ou non sur une laie bien dégagée, ou dans un étroit sentier qui se perd au diable. Alors, au milieu d'un virage, dans le grand silence des bois, filtre à travers les troncs une petite lumière, comme un fanal. C'est la maison forestière. Quittez le chemin et suivez ce cap qui vous invite. Les mains sur des mousses, vous enjambez d'anciennes murettes, franchissez des broussailles, et pénétrez dans la clairière. Vous voici couvert de feuilles et de lichens. Un chien vient vous renifler. Vous sentez bon. Des gens conversent doucement au pied de la terrasse ; bonsoir, bonsoir... Une odeur de feu de bois parfume la nuit fraîche, comme une promesse. Sur le seuil, vous frappez vos chaussures pour en faire tomber le sable gris mêlé d'humus et d'herbes, et vous rentrez. À droite, les cuisines collectives ; elles sont vides à cette heure. Devant vous, les escaliers qui mènent aux chambres ; mais vous n'allez pas monter là-haut tout de suite, la nuit vient juste de commencer. Tenez, sur la gauche, une porte ouvre sur le réfectoire, qui sert aussi de salon et encore de salle de jeux. Nous sommes assis là, autour d'une table près de la cheminée. Nous avons éteint les lampes. Nous chuchotons, car les planchers sont minces, et des randonneurs dorment au-dessus de nos têtes... Refermez la porte, s'il vous plaît ; venez, prenez un verre, vous qui êtes maintenant dans le secret ; venez écouter. Nous allons parler des stèles... Le vin est sur les pierres à gauche de l'âtre. Quelqu'un tisonne le feu. o0o C'était un samedi, tard dans la nuit. Il faisait un froid de loup. Hector était présent, adossé à la cheminée, pensif derrière sa pipe ; deux autres personnes écoutaient, le regard dansant à la lueur des flammes, l'histoire invraisemblable de la machine ludienne trouvée dans les marnes de Livry-Gargan. Il était bientôt minuit, et personne n'avait sommeil. Je venais d'exposer nos découvertes. « Et nous avons, pour finir, obtenu cet objet en forme de
souris, qui nous sert de télécommande. Avant de faire un
démonstration, avez-vous des questions ? Après l'attaquePour bien comprendre comment j'en viens à énoncer froidement qu'un tel mélange fut possible, en plein Occident et en ce siècle où les vieux contes n'ont plus cours que dans les ouvrages d'anthropologie, il faut imaginer que dans tout Paris comme dans le reste du monde industrialisé, un crépuscule étonnant était en train de se répandre, qui incitait aux bilans, et aussi aux bijoux cousus dans les doublures. Abner, le vilain virus, avait précipité notre modernité dans une impuissance indolente, empoisonnée par deux sales bêtes qui nous pourrirent la vie. En effet, issue d'un fatalisme morbide engendré par la Panne, vint la déliquescence de la morale, aux discours nihilistes ; elle se répandit très vite chez les êtres faibles, qui sont les plus nombreux. Ceux pour lesquels avaient jadis été inventés les garde-fous, les ralentisseurs, furent ainsi les premiers à sauter par-dessus les clôtures. En réaction surgit un coup d'État, une prise en main du commandement par les hommes du fer et des rouages ; seconde sale bête car la Constitution fut rejetée comme un gant troué, et Paris vécut dès lors sous un régime strict. J'en veux pour preuve, non pas ces nettoyages lancés par les milices dans telle ou telle rue, rafles où l'on cherchait du contestataire, du pinailleur mécontent de son bon de rationnement ; non, ce qui fut le signe véritable de la destruction de nos croyances politiques, et qui apparut à une vitesse stupéfiante, ce fut la tranquillité avec laquelle on abandonna les quartiers les plus pauvres de Paris au chaos, pour concentrer les efforts de sauvegarde sur le centre, qui prit dès lors une majuscule. Le Centre ; c'est-à-dire, en gros, le Paris haussmannien, avec, toutefois, les beaux quartiers de l'ouest. Juste derrière apparut la censure, qui tomba d'abord sur les ouvrages satiriques : feuilles de chou placardées sur les arbres, distribuées en tracts ou dans les boîtes aux lettres, ou lancées depuis quelque balcon anonyme. Je veux rappeler ici ce qu'est, par définition, la satire, telle qu'elle est pratiquée depuis la Renaissance : c'est un texte, généralement rimé, ou un dessin, destinés à dénoncer quelque chose et à permettre de dominer les vices et les folies courantes. Dénonciation des abus, affirmation du bien fondé d'avoir une éthique ; il n'y a pas plus conservateur qu'un satiriste, à part un moraliste. Voici quelle fut la première cible, qui était, c'est bien naturel, la plus urgente à démolir. Alors, oui, Primo avait cinquante raisons nouvelles chaque jour d'être un petit peu secoué par la bave qui montait aux lèvres de nos concitoyens : bave de chien enragé, ou de cornichon terrifié que le cuir et l'acier rassurent. C'est ainsi que j'eus le sentiment puissant, en quittant Paris pour Rapa Nui et la stèle noire, d'emporter avec moi les souhaits et les espoirs des ancêtres ; des miens mais aussi de tous ceux qui, de par le monde, ont bataillé pour vivre debout, dignement, chacun à sa manière et selon ses petits moyens dérisoires ; gros cœur et petits outils. De tous ceux dont la mémoire était aujourd'hui souillée, de ces multitudes dont les travaux et les rêves étaient en cet instant reniés et jetés au rebut par des petits salopards proclamés sauveurs. Du pur crépuscule verdâtre. Et tout ceci en seulement cinq semaines ! Je n'avais jamais vu un phénomène pareil, bien entendu, et je ne croyais pas le voir un jour, mais que voulez-vous, l'Histoire nous bondit soudain à la figure et s'agrippe à nos sourcils, à nos joues ; elle plante ses griffes dans nos narines et nous regarde avec l'air raciste du pitbull élevé en cave. Sauve qui peut ! Mais pourquoi avais-je l'impression d'emporter avec moi les
souhaits des ancêtres, c'est ce que je ne m'explique toujours pas
aujourd'hui. Comment, à l'époque, aurais-je pu savoir qu'il
était juste que ce fût ainsi ? Appeler ceci de la prescience
n'arrange rien puisqu'on ne saurait le prouver ; je ne peux que supposer
que le temps n'est pas si linéaire qu'on le croit. Les chuchotements
derrière l'air, dont nous avait parlé Niko, les paroles
non prononcées mais qu'on surprend cependant derrière les
discours de Julian le timbré, ou ces rêves que font tous
les gardiens montraient qu'il y avait, provenant des épaisseurs
inconnues du monde, des coups de boutoir portés contre sa peau,
qui faisaient comme de légères bosses dans la succession
ordinaire des phénomènes. |
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