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Voici un recueil de souvenirs issus d’un blogue-journal publié sur Mediapart et en d’autres lieux, où l’auteur raconte sa plongée, contrainte par les nécessités du temps, forcée, subie mais finalement réconfortante et enrichissante, dans le milieu des agents de nettoyage. Si ce n’était là qu’une expédition touristique pour ramener du cliché qui sent bon la sueur de prolo, on serait en droit de me cracher au visage. C’est pourquoi je vous dis : braves gens, ravalez votre salive, car voici non seulement un petit train de tableaux édifiants, mais aussi une apologie, un éloge et une proposition. Quand on est au-dehors, on ne se rend pas compte. J’ai imaginé qu’un lectorat de gauche ne serait pas
tout à fait inintéressé à l’idée
de lire de quoi nourrir un peu plus son désir de changement, par
la mise en mots, à la base même de ce désir, d’une
exigence morale toute simple et qu’on ne peut refuser de voir qu’au
prix de sa conscience. |
Échantillons :Le matin du 22 juin :Le matin du 22 juin, j’avais traversé la ville à l’heure froide où personne ne bouge encore. La Fête de la musique avait laissé dans les rues une grande mer d’ordures. Le long capot de la Ford passait là-dedans comme une étrave. Cependant, quatre heures plus tard, en milieu de matinée, il n’y avait déjà plus rien. Les invisibles avaient œuvré. Les invisibles sont les gens qui nettoient. Rares sont les humains qui leur adressent la parole. Depuis que moi-même je suis devenu un membre de la confrérie, je fais l’expérience étrange de souhaiter le bonjour à des bipèdes qui ne me répondent seulement pas, et dont le regard me coule dessus comme si j’étais un fantôme. Passant l’aspirateur dans un bureau, j’avise un employé arrivé très tôt, qui lit un journal de la veille en sirotant son tout premier café ; mon salut ne lui fera même pas lever les yeux. Déroulant un tuyau d’arrosage dans la cave d’un immeuble de banlieue, je reçois l’accolade cordiale du préposé au nettoyage des poubelles. Remontant à la surface, je croise dans l’entrée de l’immeuble un occupant matinal encombré de croissants ; les bandes réfléchissantes de mon costume signalent à son attention qu’il n’y a ici personne avec qui devoir être poli. C’est ainsi : les concierges, les gardiens, les hommes et les femmes de ménage nous détectent et nous apostrophent sans difficulté, mais les autres civils ont tendance à vouloir nous éviter. Tout comme les clochards et les ivrognes, nous sommes désagréables à considérer. Pour avoir vécu pendant des années de l’autre côté de la paroi de verre, je pense que cette froideur est principalement la résultante de deux émotions très puissantes qui sont le désarroi et la timidité. Car le mépris est plutôt rare : je ne l’ai ressenti qu’une seule fois, lorsque j’ai nettement réalisé que j’avais sali de ma parole la personne que je venais de saluer. Voici treize tableaux, extraits des souvenirs de ces quelques semaines passées à trimer au milieu d’une population qui fait preuve d’un courage et d’une ténacité insoupçonnables pour qui vit à l’extérieur, dans le monde nettoyé. Ils sont fous :Le regard porté sur autrui ne s’attarde pas souvent à détailler l’individu, ni même la personne qu’il affiche. Chacun tractant derrière soi un joli paquet de racontars et de légendes, de préjugés et de croyances à propos de son clan, de sa tribu ou de sa nationalité, c’est sur cette belle étiquette qu’on jugera du sac (Gabriel Naudé). Ce qu’on raconte de ton groupe te détermine toi. D’où la très haute importance, pour un journaliste, de ne pas déshonorer son métier en se faisant le sournois porte-parole d’une clique sans moralité. Exemple : Vous aurez deviné que H. est musulman. Il ne boit pas, il ne médit pas, il ne mange pas n’importe quoi… C’est grave ! Tout ceci en fait un individu suspect. Dangereux. Basané. « Je suis un terroriste » me dit-il sombrement, après avoir écouté, le soir précédent, Claude Guéant faire peur à tout le monde avec de l’immigration incontrôlée. Cependant, comme il n’a pas de barbe, c’est plutôt difficile à croire. Mais lui insiste : « Je suis une arme de destruction massive ! » puis il se campe, balai en main, tel Ætius aux Champs Catalauniques, face aux étendues de poussières noirissimes, Huns innombrables qui s’amoncellent dans le parking souterrain que, ce matin, nous allons devoir nettoyer. Et il commence ! Froushh, froushh, froushh, froushh… Taillé comme un rugbyman mais en plus petit, H. avance d’une place à l’autre en soulevant des nuages anthracites qui ne retombent pas. Peut-on encore parler de poussière devant ce bouillonnant volcanisme de diesel pulvérulent ? Évidemment, personne n’a songé à apporter de masque. Très vite, dans cette caverne sans air, c’est le onze septembre. Ô brouillards infernaux de l’Achéron et du Léthé ! On aurait presque envie d’allumer une cigarette pour aspirer un peu d’air filtré. Comme je ne fume plus depuis quelques années, je préfère modérer mon ardeur et ne manie mon balai qu’avec la plus extrême parcimonie. Au bout de quelques minutes, ce petit manège finit par être remarqué. « Eh bien eh bien eh bien ? » Piquée comme une cerise au sommet d’un noir cumulus de cendres dérangées, voici la tête de mon chef, goguenarde, qui me vise et ne me lâche pas. La chose ouvre la bouche. Écoute, ô Israël, l’Éternel des Nuées va parler. « Et alors ? Deux de tension ? — Kraheu krahâ, expliqué-je mimiquement. — Plus tu vas vite, moins tu krahâ ! Active ! » J’accélère le mouvement, jusqu’à la vitesse à partir de laquelle il y a, dans mon sillage, plus de poussière en l’air que sur le tas. In petto, je me désole de ce résultat si contraire aux attentes de la clientèle. Mais peut-être suffit-il que les saletés ne soient plus par terre lorsque passera l’inspecteur des travaux finis ? Comme a dit Théodore Monod : « On verra bien. » Voici qu’une dame pénètre dans le parking, dans l’évidente intention d’emprunter un véhicule. Malheur à elle ! Ce n’est pas le bon moment… Elle se cabre sous la virulence des balais fumigènes, recule, et proteste en contemplant, désolée, les résidus éruptifs qui se déposent en voiles endeuillés sur les carrosseries et les pare-brises. Elle me regarde, scandalisée : « Mais vous êtes fous ! — Moi ? — Non, vous ! Vous ! Et lui là, le Maghrébin ! » Elle désigne H. qui en pile net et prend l’air bête. « Nous ? Lui ? — Vous, là ! Lui ! Et vous ! — Moi ? demande le chef, depuis son orage. — Et qui d’autre, sinon ? — Ça alors ! Bon, Allan, va chercher l’aspirateur ! — Chef oui chef ! — Mais ils sont fous ! Ils sont fous ! Je vais prévenir le gardien ! » Elle fait demi-tour et claque la porte. On entend ses talons marteler un couloir, puis le silence retombe. Je reviens avec l’aspirateur. Mes camarades, qui ont repris leur sarabande, ont disparu dans la purée. J’appelle. « Baygon vert à Baygon rouge ? — J’écoute ? — Chuis perdu. Vous êtes où ? — T’occupes ! Tu as une prise sur le mur de gauche, travée sept. — Je me demande si je ne ferais pas bien d’aspirer l’air avant d’attaquer le sol. — Fais comme tu le sens ! » Cette idée n’est pas si bête, car l’univers est devenu furieusement opaque. C’est donc en patrouillant le manche en l’air, comme un romain portant les enseignes, que je traverse les nuages ennemis en essayant de les avaler dans mon tuyau. Au bout de trente secondes peu concluantes, je tombe malencontreusement sur le gardien, flanqué de la dame estomaquée. « Non mais regardez-le ! » De toute évidence, j’offre un spectacle rare. C’est flagrant : le gardien s’interroge et cherche à comprendre. Je n’abandonne pas. « Voici notre organisation, dis-je d’un air martial : deux qui délogent, un qui aspire. Comme c’est la première fois que nous sommes face à un parking, nous tâtonnons un peu. — Hahâ, houp pardon. Bon il vous faudrait un entonnoir, finalement… » Le gardien me regarde par en-dessous, et tâche de ne pas rire. « Allez, je vais vous chercher ça ! — Pour mettre où ? — Au bout du tuyau, pourquoi pas ? » Puis il me laisse face à la dame et disparaît dans une réserve en ricanant. Pour bien montrer que je suis un technicien de bonne volonté, je fais alors demi-tour, pose l’embout contre le sol et tente d’aspirer les saletés selon la manière traditionnelle. Tout ce qui est par terre finit certes dans le sac, mais le temps, mes amis-amies, reste toujours aussi couvert. J’ai envie d’éternuer. Je larmoie. Je songe à Sisyphe. Et tenez, saviez-vous qu’il était fils d’Éole ? Ah, mais voilà ce qu’il nous faudrait : un bon courant d’air ! Mais comment faire ? Le gardien revient. « L’entonnoir ! — Ils sont fous ! »
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