Dans la culture classique occidentale, le Philosophe est souvent représenté en train de contempler un crâne – gros poncif de la peinturlure... Or, je viens de passer huit années les yeux dans les orbites avec mon propre crâne, et avec ce qu'il contient. Tout ceci pour pondre un énorme roman sur ce qui fixe l'humanité, qui la fascine et qui la domine sans remèdes : la fin de chacun. Voilà qui m'a rendu meilleur cancre, mais pas plus philosophe... Comme des fruits, sont tombées régulièrement six nouvelles issues en droite ligne de ces préoccupations incongrues. Sur la chaussée pose le décor du roman dont elle est la fille, et perpétue à sa petite échelle la forme du Dialogue de morts initiée par Lucien et reprise de manière ébouriffante par Fontenelle et Robert Silverberg (il y en a d'autres, mais ceux-là dominent) ; Les deux capitaines raconte une aventure qui m'est arrivée un jour que je n'étais plus très frais. Les autres nouvelles sont des plongées dans les différentes cavernes de la littérature fantastique : vampirisme, enfers, zombies et fantômes. J'ai placé à la fin le célèbre Passage de Reichenberg, pour que vous terminiez votre lecture sur une touche de bonheur.

 


Échantillon :



Le transport des spécimens depuis le cimetière perdu dans la montagne jusqu'à Rotenturm Pass, la passe de la Tour Rouge, avait été une épreuve presque surhumaine. Les chevaux avaient d'office sombré dans la folie ; la terreur des choses que contenait la carriole les avait fait à chaque instant s'effondrer, ruer, hurler même, car ce n'étaient plus des hennissements qu'ils produisaient. Les grognements, les pets, les épouvantables gueulantes que poussait le tronc à travers sa cage, n'étaient pas les seuls en cause : le loup, infecté par une des jambes de la jeune fille morte, agonisait de la manière la plus pénible qu'on pût imaginer. Effondré dans la même cage que le tronc, l'animal changeait peu à peu, dans des douleurs et des crises de rage d'une violence ahurissante. Puis il était tombé dans cet état si semblable à la mort qui est la caractéristique première des êtres attaqués par cette peste.

Kirchweger et ses deux assistants avaient fait toute la descente dans des tenues bizarres qui rappelaient celles des scaphandriers ; mais sans le casque, qu'ils avaient remplacé par une espèce de cagoule de pénitent espagnol, avec des hublots devant les yeux qui leur donnaient l'air de calamars hallucinés.

La traversée du hameau juste au-dessus de l'arrêt de Turnu Rosu avait été un spectacle que ses habitants n'étaient pas près d'oublier. D'abord, tout le monde était parti se planquer, tant le son qui descendait des montagnes avait été insupportable, insuportabil, nesuferit, mauvais, néfaste à l'esprit qu'il renversait sens dessus-dessous, et hachait menu malgré toutes les prières et les signes de croix.

Et puis, le spectacle des chevaux fous avait été si effroyable, et si pitoyable en même temps ! Quant à ce qui rugissait dans la cage, sous les bâches qui la recouvraient, il n'existait pas de mot pour en exprimer l'agressivité, la massive, totale et chaotique méchanceté brute.

Le nosferatu, passant dans sa charrette, avec sa victime hurlante collée contre son torse, encadré par trois monstres à peine humains qui avançaient avec des gestes d'algues, tirant, poussant et torturant les chevaux qui rugissaient de folie éruptive ; ce cauchemar s'agripperait au hameau pendant des générations. Vision de quelque chose de non terrestre.

« Comment avez-vous réussi à trouver Index ? demanda Munteanu. Les habitants ne devaient pas être trop diserts...

— Jonas est immergé dans le canton depuis onze longs mois, répondit le professeur. Et il aura bien fallu tout ce temps pour transformer notre élégant petit Viennois en un aventureux cinglé comme je le voulais, sauvage, hirsute, sentant le lichen, homme des bois comme des fenils. Il s'est plongé dans le secteur de Turnu Rosu, il s'y est intégré, il en est devenu l'une des figures errantes. Lorsque la fille s'est fait attaquer, qu'elle est morte et qu'elle a été traitée par son clan, c'est à dire que son corps a subi une espèce de rituel d'inhibition – totalement inefficace, comme vous le constatez – Jonas l'a su très vite... Il est monté voir... C'est sur son avis que l'opération a été lancée. »