La nuit de tous les maux est un roman mythologique, qui nous expose les premiers actes du théâtre cosmogonique tel que l'ont imaginé les anciens Grecs. Le livre raconte la période de temps qui va depuis l'époque où les hommes, asexués, immortels et innocents, ne vivaient pas, jusqu'à celui où, devenus mortels, soumis au maux et aux passions, ils purent survivrent en étants hommes et femmes, complémentaires. Entre ces deux états, Prométhée et son fils Deucalion agirent, contre la volonté de l'Olympe pour le premier, en ignorant presque tout des Dieux pour le second.

Vous lirez le Déluge, vous observerez Héphaïstos en sa gentillesse, vous prendrez connaissance du rôle incroyable de Pandore, que l'on réduit trop souvent à n'être qu'une nunuche esthétique munie d'une boîte. Vous ne vous ennuierez pas. Anne Guélikos, très au fait de toutes ces histoires, se charge ici de vous les transmettre. Nous trouvons que les enfants pourraient lire ce texte avec profit, car il est clair et net.

 


Échantillons :


Prométhée demeura quelques jours avec les hommes...

Zeus expliqua à Pandore...



Prométhée demeura quelques jours avec les hommes...

Prométhée demeura quelques jours avec les hommes. Pendant cette période, il leur apprit à laisser brûler les os et la graisse sur un foyer de braise tout en prononçant des paroles pleines de louanges à l’intention des dieux. Il leur enseigna également à faire des libations, ce qui consiste à verser un peu du liquide que l’on boit sur le sol en adoration pour les êtres divins. Il les aida aussi à construire un autel consacré. Les hommes s’amusaient de ces rites qu’ils adoptèrent de bon cœur ; ils trouvaient ce cérémonial particulièrement distrayant. Une fois la terreur du grand Zeus passée, ils gardèrent une impression d’être privilégiés. Prométhée ne les détrompa pas. Il savait qu’Héra n’oubliait jamais un affront, mais il avait la certitude d’avoir bien agi en protégeant les humains, cette belle race pleine de potentiel. Non, il ne regrettait absolument rien. Il souffrirait probablement dans l’avenir d’avoir pris le parti des hommes contre Héra et Zeus, mais pour l’instant, il était libre, heureux et parfaitement serein.

Ces jours d’accalmie avant la tempête, Déméter les passa chez sa tante Thémis, la sœur de son père et de sa mère. Thémis faisait partie des Titanides qui avaient soutenu Rhéa dans sa révolte contre son époux Cronos et joint les rangs de Zeus. Elle possédait le don de lire dans l’avenir. Thémis elle-même affirmait à qui voulait l’entendre que ses capacités se limitaient à prévoir les conséquences inévitables de certains évènements et jurait que tous pouvaient s’adonner à cette pratique. Bien entendu, elle mentait pour avoir la paix et ne pas être accablée de questions stupides : Où se trouve le collier que j’ai perdu ? Mon époux me trompe-t-il ? À quand les prochaines festivités sur l’Olympe ?

Enfin, pour Déméter, elle consentait de bon cœur à sonder le Destin et à lui révéler l’entière vérité.

Thémis était une belle déesse musculeuse quoique gracieuse. Son visage autoritaire ne laissait pas toujours percer toute la douceur dont elle était capable, mais ceux qui la connaissaient, ne serait-ce que depuis quelques minutes, pouvait aisément flairer sa grande bonté. Parmi les immortels, elle était une des plus aimée et respectée. Thémis n’avait jamais eu d’époux et contrairement à plusieurs de ses sœurs, l’idée de prendre un de ses frères pour partenaire la répugnait hautement. Elle aimait sa
solitude et son indépendance.

Déméter était assise dans le vaste jardin entourant la somptueuse demeure céleste de Thémis. Elle aperçut à plusieurs reprises des nymphes, fort mal dissimulées derrière des arbustes ou des massifs aux couleurs vives, l’espionner et s’enfuir avec un petit rire aigu lorsqu’elles se savaient découvertes. Des fontaines de marbre blanc et rose laissaient couler une eau pure et claire sous la forme d’une déesse tenant une jarre à l’épaule ou d’une créature à corps de bouc et tronc d’homme déversant le contenu d’une corne d’abondance. Partout de beaux et corpulents bancs de pierre offraient un repos aux promeneurs. Déméter perçut un craquement et tourna la tête ; la belle Thémis lui tendait une main blanche et délicate et de la seconde main, l’invitait d’un geste éloquent à emprunter une allée sinueuse s’enfonçant entre deux bosquets. Elles marchèrent en silence, respirant le parfum des fleurs, admirant le feuillage tantôt d’un vert pénétrant, tantôt d’un créatif mélange de jaune et d’orangé. Deux oiseaux se pourchassant gaiement leur coupèrent le chemin. Déméter profita de cette apparition-surprise pour prendre la main de Thémis et la porter à sa bouche.

« Ma tante, bienheureuse Thémis, toi qui surpasses tous les immortels en sagesse, me diras-tu, à moi, la fille de ta bien-aimée sœur Rhéa, ce qu’il adviendra de Prométhée ? Son amour des hommes le perdra-t-il ? »



Zeus expliqua à Pandore...

Zeus expliqua à Pandore comment Prométhée et les hommes s’étaient joué de lui. Elle l’écouta en silence, l’oreille droite tournée vers le dieu. Elle hochait parfois la tête, signifiant qu’elle saisissait bien les différents aspects de cette affaire. Elle ne frémit pas à la description du châtiment de Prométhée, jugeant que justice avait été rendue. Enfin, Zeus termina sa narration et, se dirigeant vers un coffre, en sortit une jarre scellée hermétiquement. C’était une jarre d’apparence banale, voire de construction grossière. Nul dessin ou inscription ne l’ornait ou ne la différenciait d’une autre.

« Cette jarre, expliqua Zeus, contient tous les enfants de Nyx et d’Érèbos, tous les maux qui autrefois hantaient la terre avant d’être enfermés par mon père Cronos et ma mère Rhéa. Ces maux avaient de tous temps parcouru la terre, s’opposant à la vie et détruisant la faiblesse, n’épargnant que les races dignes de survivre. Depuis qu’ils ont été bannis, la terre fourmille d’êtres impies, ne devant leur survie qu’à la facilité ambiante. Cela doit cesser, car les hommes ne craignant rien, ne souffrant pas, ne vieillissant pas, ne mourant pas, sont devenus prétentieux, irrévérencieux et ingrats. Quel hommage font-ils à la vie, eux qui ont grandi dans l’absence totale d’adversité ? Ils sont un monument à la facilité et au lieu de rougir, ils pavanent leur faiblesse comme une force et méprisent ainsi nos combats, nos accomplissements. Leur faiblesse les rend-elle plus forts que nous ? Absurde ! Enfin bref, en toute justice, je propose que nous égalisions les choses. Rendons libres les maux, les Enfants de la Nuit. Laissons-les reprendre possession de leur terrain de jeux d’antan et voyons qui survivra à la tourmente… Qu’en dis-tu, Pandore ?

— Pourquoi as-tu besoin de moi ? »

Zeus ne répondit pas.

« Tu ne peux pas les libérer toi-même ! devina-t-elle.

— Non. Aucun des dieux ne le peut.

— Pourquoi ?

— Une protection de Rhéa, ma mère. C’est à sa demande que Cronos les a enfermés et c’est elle qui s’est chargée de sceller leur prison. Seule une femme, non issue de la semence d’un dieu, peut ouvrir cette jarre et libérer les Enfants de la Nuit.

— Et comme nulle femme de la sorte n’existe, tu m’as créée.

— Oui, c’est bien cela.

— Je vois…

— Es-tu offusquée ?

— Non, mais ce que tu me demandes nécessite réflexion. Si j’ouvre cette jarre, je changerai la face du monde, je serai à jamais l’unique responsable de la dispersion de ces maux sur terre. Pour l’éternité, je porterai l’odieux de cet acte. Ce n’est pas une destinée que je peux embrasser à la légère. Bien que tu sois l’instigateur de ma naissance, je ne t’appartiens pas et je ne te dois rien, car je n’ai pas demandé à naître. Je t’aiderai uniquement si je juge bon de le faire, que cela soit bien clair entre nous. Laisse-moi aller sur terre, laisse-moi évaluer par moi-même la situation. Si les êtres que tu honnis sont tels que tu me l’as dit, je me joindrai à ta cause, mais n’attends pas de moi que je soie ta servante, n’attends pas que j’obéisse à tes ordres. »