La branleuse est un roman violent et provocateur, tout en étant comique, comme peuvent l'être parfois les tragédies humaines. Ce roman est également le premier que j'ai écrit, le traversant jusqu'au bout de sa nuit pour l'oublier dans un tiroir pendant onze années de totale indifférence. Un ami proche mais vivant maintenant loin de moi a eu ce geste touchant de ne pas avoir oublié un texte auquel je ne pensais plus moi-même. Avec l'aide d'une équipe formidable, compétente et surtout patiente, mon vieux roman a revu le jour à ma plus grande émotion et m'a rappelé la période heureuse mais perdue de sa conception.

À l'époque je vivais une vie de jeune mère étudiante qui faisait une thèse de doctorat sur la littérature et je désirais tenter l'expérience de l'écriture romanesque complète, histoire de me mettre à la place des écrivains dont j'étudiais les œuvres. Ce roman est donc devenu en quelque sorte le frère jumeau de papier de ma thèse et il naquit plus ou moins en même temps qu'elle.

 


Échantillon :



En bas, on court dans tous les sens, les portes s'ouvrent et ne se referment pas. La panique et l'émoi gagnent la maison, qui se refroidit d'un coup, ouverte à tous les vents, jusque dans ma chambre douillette et mon lit tiède et doux, dont les draps me glacent tout d'un coup. Je bondis hors du lit, pour dévaler l'escalier et sauter sur la terrasse.

Il y a plusieurs chasseurs autour du Vieux et tous semblent sous le choc de quelque chose de terrible. Je ne sais plus, en vérité, qui était là. Je sais que le père Gauret, le voisin viticulteur, était forcément là, car c'est le compagnon de chasse du Vieux et il habite en face de chez nous. Je ne sais pas si le Braconnier était là aussi. Dans mon souvenir trouble je crois voir son visage dur et fermé. J'ai l'impression que c'est déjà à ce moment que son regard sombre a croisé le mien. Mais je n'en suis pas sûre.

C'est le sang que je vois. Je ne vois que lui. Un sang épais, visqueux et comme en voie de coagulation. Un sang qui semble s'accrocher partout, sur les vestes des chasseurs, dans leurs cheveux, sur le canon de leurs fusils, qui se mêle à la fourrure des chiens et qui s'est aussi répandu sur le sol, en une traînée rouge et liquide. Je suis des yeux la trace sanglante, qui remonte jusqu'aux voitures dont les portes sont restées béantes. C'est de la voiture du Vieux que le sang a l'air de s'écouler, comme d'une fontaine. Les sièges, le volant, les poignées des portières de la voiture du Vieux saignent d'un sang qui ne ressemble pas à celui des oiseaux, trop pâle, trop léger, trop exsangue en quelque sorte. C'est du sang humain, sans aucun doute.

Me croyant en pleine tragédie familiale, je panique et je crie « papa », un moment d'inattention à vrai dire, mais la grosse main calleuse du Vieux me bouscule violement avec un « pousse-toi de là, toi » qui ne sent pas la mort du patriarche.
Je reprends un peu mes esprits, pour m'apercevoir que je suis sortie en chemise de nuit. C'est une chemisette d'été en coton très léger, transparent, avec des rubans pour bretelles. En me poussant, le Vieux a déchiré un pan entier du vêtement et je me retrouve à demi nue, avec un sein à l'air.

Je prends alors conscience du regard des chasseurs qui s'est figé sur ce petit sein rose, rond et dur, certainement différent des nichons en forme de gants de toilettes et autres énormités de leurs épouses respectives, et qui est à leur portée, en pleine lumière. En voulant me rhabiller, je rencontre sous mes doigts la viscosité du sang qui s'est collé à ma peau pendant la bousculade. Pieds nus sur la terrasse froide, encore tiède et ébouriffée de sommeil, la poitrine offerte et souillée, je pressens étrangement, comme une devineresse, que je serais le prochain gibier de cette chasse nouvelle.

Dans deux jours, j'ai seize ans.