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Ladyboy


Un roman de Perrine Andrieux
 

« Le traitement peut rendre un peu lunatique, c’est vrai, mais c’est ton caractère de départ qui me tracasse. Tu as toujours été... versatile. »

À quoi reconnaît-on que l'autre est authentique ? Lorsqu’elle rencontre celui qui deviendra son grand amour, Jade n’est pas encore Jade, elle est toujours captive d’un corps de garçon adolescent. Pourtant, Stéphane la reconnaît, il devine celle qui partagera le reste de sa vie. Se tisse alors une relation unique ; mais se défait-on jamais vraiment de son genre de naissance ?

Voici une histoire ultramoderne entre deux continents, entre deux langues, avec un couple attachant, complexe et vrai.

Littéraire tout en restant fluide, le phrasé de Perrine Andrieux vous emportera dans un tourbillon de sentiments.

« C’est trop tard. Il faut m’aimer, est-ce que tu comprends ça ? »

Première diffusion le xx août 2016
4,99 € - 6,49 $ca sur 7switch | Poids lourd | Romans
ISBN : 978-2-924550-25-0
 


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ISBN de la version papier : 978-2-924550-21-2


 

Pourquoi cette histoire ?

Perrine Andrieux :

L’idée de Ladyboy a germé avec Jade. Tout part toujours d’un personnage en ce qui me concerne. Jade, au départ, c’était une femme transsexuelle bien plus belle que n’importe quelle femme biologique, et elle m’obsédait. Comment pouvait-elle être aussi femme, en étant née garçon ?

À partir de l’instant où on se renseigne sur les femmes, on ouvre un livre qui n’a pas de fin. Déjà, parce qu’il n’y a pas de femme, mais une succession de définitions du genre féminin, dépendant de paramètres historiques, géographiques, sociaux, et culturels – nous ne sommes certainement pas les mêmes femmes qu’il y a mille ans. D’autre part, parce que deux femmes issues d’un même contexte, seront femmes de différentes façons – je ne suis pas la même femme que ma mère, ou que ma fille.

J’avais besoin d’écrire Ladyboy pour comprendre à quel point le genre est large, et qu’il englobe une infinité d’êtres ; s’il y a une chose à retenir, c’est qu’il faut s’aimer soi-même, peu importe la définition de genre à laquelle on appartient. Pour autant, ce n’est pas un livre à morale. J’ai conscience que c’est une histoire fragmentée, un assemblage de mes réflexions sur Jade ; un morceau de ce livre sans fin, en somme.
 

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Un long extrait :

« Je te déteste ! »

Il y a un couteau sur le plan de travail de la cuisine. Les informations s’agglomèrent n’importe où dans mon cerveau et rien n’en sort de clair, rien de précis, je constate simplement. Le plan de travail. Bouteille ouverte. Copeaux de citronnelle. Carcasse de crabe. Le couteau. Je l’empoigne fermement. Le pointe en direction de ce mari. Ce mari qui me quitte. Lame brillante. Avenir désaxé. Je m’invente des choses. Il ne m’a jamais aimée. Il a aimé l’idée de moi. L’idée que j’étais un garçon.

« C’est n’importe quoi ! Poses ça ! Tu vas faire une connerie ! »

Les Thaïlandaises coupent le pénis des maris qui les trahissent. Et je me dis, oui, que les canards auront quelque chose à manger, au bas de l’immeuble, tout en visant la braguette. Je me dis que je le trouve beau quand il se révèle. Que la douleur est obsédante. Que continuer est impossible. Par la baie vitrée s’illuminent les toits, feu d’artifice sur la ville. J’avais oublié, je crois, le Visakha Bucha, on fête la naissance, l’illumination et la mort de Bouddha. Ça scintille partout, mais je n’entends plus le chœur des femmes. Même si ça virevolte avec acharnement dans le salon. Je suis toupie. Je suis l’onde en tourbillon qui aspire les meubles et les projette. Et l’inox brille. Soleil brossé en cette nuit lumineuse. Prunelles désespérées. Stéphane qui gronde :

« Tu es folle ! »

Sifflement dans une oreille. Les osselets ont claqué fort à mon tympan. La folle la folle la folle. C’est le terme de trop. La poignée est douce. Elle est glacée. Mon bras part. Le visage en face. Écarquillé. Dos qui se voûte. Sa grimace. Ses mains en protection. Je sens le couteau s’enfoncer dans sa chair avant de m’évanouir.

o0o

J’ai touché l’artère fémorale. L’inox a pénétré dans l’aine jusqu’à la garde. Krit a prévenu les secours. L’hystérie grandissante du dernier étage l’avait alerté, debout derrière la porte depuis plusieurs minutes, à m’entendre hurler, à m’entendre insulter mon mari dans un français qui lui était étranger.

Le sang coule à grosses gouttes sombres, s’éclate contre le sol de l’hôpital. Des dizaines, des centaines de gouttelettes éparpillées. C’est une géométrie fractale. Les semelles du concierge glissent parfois sur l’une d’elles. Bruit acide et caoutchouteux. À l’accueil, on se précipite. Le tabouret grince comme l’employée s’y lève. Demande de faire place. Ses bras s’écartent, balaient l’espace devant nous.

Regard lassé de l’interne de service, ainsi avait-il éprouvé des milliers de fois ce problème du couple, cet assaut de l’épouse trahie, abandonnée, et que plus rien d’autre ne retient que la longueur de la lame. Il sait qu’à diverses reprises, j’ai soulevé le chiffon de cuisine, pressant la plaie de façon malhabile en attendant les secours. Le fluide chaud qui jaillit, les spasmes nerveux, il les a déjà observés. Il réitère ses gestes. Explique sa précision. Onze mois d’internat, trois situations identiques. Aucun garrot possible. Débit constant de l’aorte vers l’extérieur. Les gueules hagardes de l’épouse et de celui qui l’accompagne. Je suis la quatrième.

Il sait pourquoi. Il sait aussi que la fureur est maladroite. En général, on sauve le mari. Elle voulait lui couper le pénis, se venger. Elle plante le couteau, rate la cible, vue brouillée par la haine, par les millions d’étoiles qui tressaillent entre eux deux. Premiers secours. Hôpital. C’est à l’interne d’agir.

Il récupère le brancard sans saluer l’ambulancier, court, paumes engluées aux poignées parce qu’il faut faire vite, il fait sortir un patient de l’ascenseur, la jambe cassée attendra, les portes coulissent en un tintement final, on s’y engouffre avant d’en ressortir au deuxième étage du bâtiment central. C’est la gestion chirurgicale d’une tragédie. Ils ont une équipe destinée à ça. Stéphane est pris en charge immédiatement. J’entends qu’on me parle, je dois lui lâcher la main, pourquoi me demande-t-on de lui lâcher la main ? J’entends aussi la fermeté de leurs pas. Leurs larges enjambées à chaque fois plus faiblement, la rythmique s’affadit, ça y est, le corps a disparu derrière les portes battantes et je reste debout, écarquillant les yeux. Des lettres se forment au bord de mes lèvres, qui ne s’échappent pas. Rien ne s’échappe. Stéphane, j’aurais voulu prononcer, mon amour. Mais à qui dit-on ces mots, pas à un mur. Une infirmière me redescend à l’accueil. J’y retrouve Krit. Il reste silencieux. On le paie en rapport à son air neutre, sa bouche à l’horizontale en toutes circonstances. À ce moment, j’aurais besoin qu’il me frappe. J’aurais besoin de sentir le brûlant du monde, la puissance des actes. Qu’il me roue de coups et que je sente ses poings s’enfoncer entre mes côtes, ma mâchoire, mon œil, l’arcade sourcilière ensanglantée me ramènerait à la réalité. J’ai besoin de souffrir, je le souhaite même, mais je fais face au concierge, et je plonge dans ses bras, je m’effondre sur lui et il m’enveloppe de son gilet, me serre aux épaules et me berce. Le visage alors enfoui, je me visualise en camisole, hurlant que je le déteste, je le déteste, c’est moi que je déteste, la folle la folle la folle. Lorsque mes paupières s’ouvrent, je constate le sang. Il y en a sur la chemise de Krit. Il y en a sur ses avant-bras. Il y en a sur ma robe. Il y en a sur mes mains, traces sèches et qui s’écaillent, rouge brique sur ma peau brune. Les mammifères lapent leurs blessures, la folle la folle la folle, je vais attendre le médecin.

o0o

« J’ai prévenu Papa. »

Mes sourcils se sont haussés, un mélange de rejet et d’incompréhension, je crois que je me sentais trahie. Ma main s’est placée à ma gorge, doigts de part et d’autre du cou, je me suis protégée de l’étranglement. Respiration saccadée, presque étouffais-je, mais qui m’étranglait, qui m’étouffait ? Il m’a tirée par le bras, par le coude, viens, jusque son bureau.

« Si tu m’abandonnes, je n’ai plus personne.

— Arrête avec ça. Tu vas voir les choses en face, maintenant ? C’est toi qui te coupes du monde. Pas l’inverse. Il faut que tu changes. »

Je n’avais qu’un choix très simple à faire, par ailleurs il criait quasiment, je pouvais m’obstiner, ou prendre conscience de mes erreurs. La colère le vieillissait. Il postillonnait, utilisant le thaï avec moi pour la première fois depuis des années, puis retrouvant son français, il sélectionnait les mots, des silences plus ou moins longs avant la phrase suivante. Il a écrasé le verre en plastique, l’a jeté d’un geste sec.

« Tu vas passer ta vie à te coiffer ? À choisir tes vêtements la veille, pour éviter l’hésitation du matin ? À commander la décoration d’intérieur que Krit se chargera de t’apporter ? À prendre rendez-vous tous les quinze jours à l’institut de beauté ? Dis-moi, tu vas continuer à jouer la femme ? Ou tu vas être une femme ? Tu vas jouer ou tu vas être ? Je te parle. Tu vas jouer ou tu vas être ? »

Certains être subissent. Stéphane est le genre qui subit. Qui se fond et s’oublie à l’intérieur du compromis. Warun est du genre qui répond, active les paramètres de sa masculinité. Visage de dragon, gueule béante, rougeâtre, connectée aux silhouettes des peintures murales. Avec leurs yeux exorbités, langue à demi sortie, ce sont les représentations dansantes des guerriers khmers. Soudain une armée s’est levée dans l’hôpital, battant les lames sur les flancs de leurs chevaux, et ils me considèrent adversaire, parce que femme, non, la folle la folle la folle, mon frère lance des ordres de sa voix grave, en avant !

J’ai observé ce chef à cheval, son profil d’ordinaire si délicat, mais là, tout musculeux, les jurons catapultés en thaï et sans cesse l’épée symboliquement brandie. Il était des leurs, protégeant les hommes. Voilà qui apparaissait avec splendeur. Avec splendeur, il était en colère.

« Maintenant tu vas voir Stéphane. »

Pas précipités jusqu’à l’ascenseur. J’ai trébuché tandis qu’il me tançait, me tirait par la manche. Devant la porte, il a réajusté ma veste. M’a poussée vers la chambre. Il m’a souri, mais c’était un sourire vide.

« Je refuse de me charger de vous deux. Je vous connais trop bien, c’est ridicule. J’ai une consœur, en revanche, elle est très bien. Elle vient de Chiang Mai. Elle pratique ici depuis six mois. Tu sais le professeur de golf, au Waterford Park ? Sa femme est hystérique. Omee s’est occupée d’eux. Tu vas bien t’entendre avec elle, c’est certain. »

o0o

L’infirmier et celui qui s’est présenté comme neurologue ont souligné qu’il faudrait attendre avant d’en savoir plus. Puisque le scanner crânien avait été effectué au cours d’une période idéale, six à huit heures après les faits, et dans la mesure où il ne révélait rien, ne nous inquiétons pas. Une amnésie post-commotionnelle, sans coma, était envisageable, quelques semaines oubliées tout au plus. Mais la perte de connaissance avait été brève et le patient dormait, se réveillerait bientôt, merci de ne pas le brusquer.

Une fois seule, j’ai attendu. Deux heures, je crois, c’est le roulement d’un charriot traversant le couloir qui m’a réveillée. Stéphane ouvrait également les yeux. Ses paupières battaient rapidement, deux papillons aux ailes de chair, les paillettes s’envolant, irisations autour de lui. Le bandage enroulant son entrejambe et le bas de son ventre, l’autorisait uniquement à se maintenir ainsi. Allongé. Immobile. Il s’est préparé à dire quelque chose. À l’inspiration, une grimace, sourcils froncés, la douleur l’a mordu, je crois, au-dessous du nombril, cependant que les cristaux minuscules échappés de ses cils voletaient jusqu’à moi. J’étais tachetée de lui, de son réveil. Me suis approchée en comptant les pas, chuchotant entre mes lèvres afin de le rassurer. D’une pression lente, j’ai regonflé l’oreiller. J’ai appliqué ma paume sur le lit pour y lisser les draps, avant de m’y appuyer.

Ses pupilles rétractées. À quel point c’était bouleversant ? À quel point il fixait haut, très haut le cadran de la fenêtre. Contre toute attente, il maintenait son regard. Lui, depuis des mois, agglutiné au sol, une arcade arrondie davantage que l’autre. Ne les soulevant pas plus qu’à mi-hauteur. C’est un souvenir accablant, le genre de choses qu’on aimerait oublier, mon mari roulant son embarras professionnel, sentimental, au creux du paysage urbain. Au sortir de notre appartement, semelles traînant sur la Sukhumvit Road, il regardait le goudron humide, les touffes de chiendent entre les dalles, les premières marches au bas des hôtels, quelques chaises devant les cafés. Chiens, chaussures, et l’eau sale qui ruisselait le long du caniveau, à côté des fumées grises, des fumées noires, issues des pots d’échappement.

À l’angle du spécialiste en filtrage des eaux, sous la pancarte publicitaire avec homme jeune, chemise blanche et pouce levé dans un sourire enthousiaste, trop haut pour qu’il l’observe jamais, il s’arrêtait de manière à reprendre son souffle. Taciturne, verrouillé en lui-même. Il fixait le portrait stylisé de Rama IX, tagué au bas d’un lampadaire noir et or, et qu’une urine canine était venu recouvrir en abondance.

Son champ de vision rehaussé de plusieurs centimètres, pourtant, aurait aperçu le mouvement des feuilles vertes, les terrasses des gratte-ciels, les enchevêtrements de fils et le réseau de bus, et le pont autoroutier, interminable, bruyant, un monde au-dessus du monde. Où les énergies se recoupent et s’additionnent, il y a de l’air, on respire mieux. La vue portée bien loin est reposante. Ce n’est pas l’amoncellement d’objets grossis, d’une proximité agressive, c’est au contraire un agencement minutieux, et qu’on englobe sans effort.

o0o

Au milieu de la chambre, ce regard nouveau, défaussé, rétabli en somme, c’était le Stéphane jeune, amoureux et passionné. Celui du début. Les larmes à mes joues me rendaient un peu vilaine, un peu dégoulinante, mais je l’avais retrouvé. C’était un panache de sentiments, angoisse, nausée, soulagement, euphorie, j’avais mal au crâne et je me disais que non, je n’étais pas digne de ça. J’ignorais de quoi j’étais digne. J’étais la terrible, la formidable. J’étais à craindre et là c’est moi qui craignais.

Je pleurais aussi la mort de sa mère. Celle qui m’avait aimée en fille, c’était une vague émotionnelle toute puissante, le retour au commencement des choses. Quand elle m’appelait fille, m’embrassait sur les deux joues, au cours de nos rares entrevues, adoptée déjà par cette anatomie sans glamour, cette âme princière, elle était en substance la maternité. Une poignée de secondes, celles où j’ai prétendu y être indifférente, se sont rejointes. J’ai repris mes esprits. J’ai perdu Paule. Voilà Stéphane orphelin. Et je me suis glissée à la fenêtre tandis qu’il murmurait :

« Vous êtes jolie, vraiment, mais vous pleurez… »
 

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