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Cosmicomedia tome 2


Un roman d'Allan E. Berger
 

La véritable histoire de Prométhée. Le début de ce millénaire est celui de tous les défis. Historiquement, il sera difficile de trouver un moment plus passionnant à étudier : la biosphère s’effondre, les puissants se goinfrent comme jamais l’on ne s’est goinfré, l’humanité s’appauvrit en conséquence, les espérances s’essoufflent.

Presque partout la police est devenue la première puissance d’oppression, et protège des systèmes si ouvertement corrompus que l’usage des mots nobles par lesquels ils se définissent devient un exercice bien salissant pour l’esprit novice qui croit encore en la vertu des dictionnaires, et qui se retrouve la langue tachée de mensonges.

En plus de tout ceci, une étoile a explosé et déverse sur nos têtes une mort subtile.

Tandis que, dans le monde des vivants, une extinction de masse a débuté, Lucas et sa troupe découvrent stupéfaits l’immensité des strates et des sens, des significations et des messages qui se déploient derrière la porte noire qu’ils viennent de franchir. L’univers d’au-delà est un énorme abîme. Au cœur de ce pays brûlant et compliqué danse un singulier personnage, un loa dont voici l’antre. Chacun de ses gestes semble être une manigance, chaque parole une moquerie. Mais lui, le danseur malin, il est aussi un indice, un espoir lancé, une volonté dressée contre l’obtuse fatalité. Alors, puisqu’ici l’on se livre et l’on se dévoile jusqu’au nu de son être, des vérités seront dites, qui emprunteront, pour être mieux reçues, le chemin des métaphores et des paraboles.

Tome 2 : première diffusion le 12 octobre 2011
4,99 € - 6,49 $ca sur 7switch | Poids lourd | Romans
ISBN : 978-2-923916-34-7


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Masques et personnages

Tomber le masque. « Se dépersonnagiser », avait dit le Baron. Imaginez devant votre visage un porte-voix, béant, autour duquel on modèle la figure d’un caractère : le fils vertueux, de retour d’une lointaine guerre, ignorant des turpitudes familiales ; l’immonde salopard qui, jadis, a pris la place du père assassiné ; la jeune sœur ivre de vengeance, vierge brûlante de rage ; le traître superbe qui intrigue pour virer tout le monde et garder la fille pour avoir la terre ; la servante qui sait tout, qui a tout vu et qu’il faudra étrangler ; et puis la reine… la reine qui défend ses enfants contre son nouveau mari, ou qui défend son nouveau mari contre, à la fois : ses enfants, la justice, et le qu’en-dira-t-on. Les masques, dans la tragédie grecque, ont ces deux buts : porter la voix au loin, et afficher une tête. Pendant toute l’Antiquité, ces deux fonctions resteront rattachées au mot du masque, qui est Περσονα.

Persona, c’est, pour l’acteur qui joue au pied du mur, le porte-voix qui concentre le son, qui l’envoie rebondir contre la paroi pour se répandre dans les gradins. Persona, c’est, pour le spectateur assis là-haut, la figure du rôle, la tête de l’emploi. Mais derrière cette tête qu’y a-t-il ? L’acteur répondra : « Mais rien, bon sang ! Il n’y a rien ! Un bon acteur s’efface, il sait se rendre invisible, il manipule le pantin. Robe et masque, cris, caractère, paroles : il joue ! » Quand la pièce est réussie, les gens ne voient plus untel dans un rôle, mais le dieu en ses œuvres ; ils voient le roi piégé, le fils tourmenté par deux impératifs contradictoires ; ils voient ces chipies de Moires, et aussi les tremblants du Conseil, qui murmurent et n’osent jamais rien objecter. Et ceux qu’ils ne devinent jamais quand tout est parfait, ce sont les acteurs ; jusqu’à ce que, à la toute fin, ceux-ci tombent le masque pour recevoir, tout de même, l’ovation.

Puissance de l’habit endossé ! À tel point que, dans les vestiaires, le masque du monstre fait presque aussi peur que sur la scène, lorsqu’il beugle, mû par on ne sait quelle vie. Sur son crochet, il fait le fantôme, prêt à bondir.

L’on passe ensuite sans difficulté au latin personare, parler à travers, signifier par l’entremise de, et à la moderne personnalité avec deux n, un par sourcil, qui, comme bien des mots en "ité", est une capacité… Capacité, ici, à déployer un, voyez-vous ça, personnage.

Or, braves gens, pour ce qui est d’en déployer, des personnages, nous savons le faire… Dès la sortie de l’enfance, l’on est, en général, champion en la matière. On endosse le rôle avec une rapidité déconcertante, une facilité enivrante, une efficacité stupéfiante, et aussi un peu de stupidité malodorante, puisque, l’habit faisant souvent le moine, l’on finit par s’identifier à son… personnage, poil au ramage et à la perspicacité de monsieur Jung, que l’on n’est pas invité à suivre en tout, mais quand même un peu parfois.

Plus sérieusement, et sans jeux de mots : la persona, à Rome, est, entre autres choses, un statut juridique. Droits, devoirs, entrées et sorties d’un microsystème socialement interactif que l’on pourrait nommer un « citoyen », si ce terme n’était par trop humain… C’est, en quelque sorte, une interface, utile pour transformer n’importe quel Romain en unité de base, facile à brasser en nombre.

Exemples de personæ modernes : à l’armée, les jeunes gens sont des soldats ; au collège, les enfants sont des élèves ; en économie, les citoyens sont des consommateurs ; en politique, ce sont des électeurs, ou des candidats. La persona habite les cases d’une base de données, et se manifeste dans les statistiques.

Mais pas seulement ! Les gargouilles, les figures sous les auvents, les têtes sculptées au ras des corniches sont elles aussi des personæ. Et encore, la persona est une fonction : par exemple, chef de l’État… Enfin, si quelqu’un de personatus avance couvert (car la persona étant un rôle, un masque, c’est aussi une façon de se dissimuler – Cicéron, quand il traite Stalenus de personnage, ne lui fait pas un compliment), ce qui est personus est, par contre, retentissant, éclatant. Car personare, nous l’avons vu, c’est aussi gueuler, parler clair, à haute et intelligible voix ; au Sénat, au théâtre…

Au théâtre ? La personne est donc bien un rôle. Fontenelle, dans un dialogue de morts entre Laure et Sapho : « LAURE : Le Personnage d’une Femme n’est que de se défendre » tandis que Sapho attaque ses amants à coups de poésies (caractère de Sapho, personnage de Laure).

Alors, qu’est-ce qu’une personne ? Souvent c’est quelque chose d’artificiel, d’ostensible, d’un peu beuglant, et ce n’est jamais authentique : elle n’existe que dans le regard des autres. Même, il arrive que ce ne soit rien qu’une enveloppe vide, un masque, un habit ; et qu’y a-t-il derrière ou par-dessous ? Rien, rien que du rien. Du reste, personne, ce n’est rien, puisqu’il n’y a personne !

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Laurendeau interroge Berger :

Laurendeau : Maintenant, dans le tome 2, sous-titré "La traversée de lâAchéron, Maxime, et le Déluge", la crise s’amplifie en même temps que sa compréhension s’approfondit et, alors que ça vole de tous bords, votre poignée de sympathiques protagonistes terrestres (sans leur chat, ce qui inquiète intensément), qui sont un véritable petit exercice sociologique en eux-mêmes, se regroupe, dans le foutoir intégral, autour d’un certain Baron, et avancent trois histoires. Ils narrent un récit, un conte, gorgé de sagesse et d’exotisme, comme les protagonistes des Derniers Contes de Canterbury de Jean Ray le firent, dans une auberge, au coin du feu (mais ici, c’est hors-monde et dans une ambiance générale bien moins décontracte). À la pétarade astro-physico-socio-historique du monde objectif, se surajoute alors implacablement l’éclaboussement polychrome du trio de bombes picturales subjectives des contes et récits de nos acteurs. L’éclatement narratif est-il ici le compagnon thématique amplificateur de l’explosion cosmologique/fracture sociale qui nous submergent déjà ? Sommes-nous invités à vivre l’intégralité infinitésimale du débordement des sens ? Je m’explique : le cosmos explose, le monde social se fissure, et voici qu’au centre de la trilogie on se retrouve face à un jaillissement de références diverses, orientales, sapientiales, oniriques. Je me suis dit alors : il y a un exercice de brouillage (polychromatisme, multiplication des éclatements). Vous êtes tourmentés et éparpillés dans mon histoire, ici, les petits. Tenez-vous, je vous en rajoute quelques autres, en déferlante. Je me suis senti au cœur d’une peinture de Jackson Pollock. Un submergement de mes sens par surabondance des messages, des aventures narratives. Comme disent les commentatrices de mode : « OK, there is a lot happening here ». Je l’ai vécu comme une expérience de dérèglement face au débordement des sens. Ce texte n’est pas juste une histoire, c’est aussi un grand tableau.

Berger : Je vois deux raisons à cette explosion. L’une tient au mode de fonctionnement de mes humains ; l’autre provient de la mythologie. Les deux accouplées, et conduites par mon tempérament, tirent le premier chariot d’un sacré carnaval. Vous trouvez une analogie dans le domaine pictural ; pour les mélomanes, trouvons-en d’autres en compagnie de Stravinsky, Shostakovich, dans leurs moments volcaniques. Et aussi, pour les périodes sombres et souterrainement violentes, Scriabine. Première raison : quand tous les enjeux se sont effondrés, les masques volent. Nul n’a plus aucun intérêt à feindre ; on va à l’essentiel de soi. C’est le moment de s’interroger, et d’être ce que l’on est depuis peut-être la petite enfance. Car si tu ne déploies pas ton drapeau maintenant, mais mon pauvre camarade tu ne le feras plus jamais, et tu termineras ta partie dans le mensonge, ce qui est la pire des inélégances. Voyez Cambronne ; quand tout est cuit, on ne va pas non plus s’incliner… Donc, face à la lente catastrophe qui déboule sur les petites consciences de mes visiteurs, ceux-ci réagissent par un fort naturel sursaut d’introspection et de franchise. « Quand le péril croît, croît ce qui sauve » (Hölderlin). C’est presque automatique chez les gens à l’écoute. Ainsi, pas de souci. Cependant, tout est à inventer. Les métaphores font donc leur apparition… Seconde raison : à ma bande de touristes partis in extremis au-delà de l’air, mais sans le chat (dites adieu au minou), quelqu’un leur demande qui ils sont. Ça tombe bien : en pleine opération de dépouillement des apparences, ils sont en train de se trouver. Et pourquoi leur demande-t-on qui ils sont ? Parce qu’au seuil de l’Hadès, on verse des obole. Or, Cosmicomedia s’appuie très lourdement sur les plus fondamentaux des mythes de l’humanité. Et Charon, ou Saint-Pierre, ou l’Ankoù, tous avatars du psychopompe et du gardien (le deux parfois se confondent), font partie de ces personnages essentiels que l’on retrouve presque partout sur notre planète. En outre, donner à voir de soi pour ne pas rester sur le rivage des âmes sèches, c’est, ici, déclarer très exactement sa flamme. Ce qui sera fort nécessaire pour la suite. « Ainsi, parce que tu es tiède, et que tu n’es ni bouillant ni froid, je te vomirai de ma bouche » (L’Amen, à l’Ange de l’église de Laodicée. Apocalypse 3:16). Personne n’a envie d’être vomi de la terrible bouche dont s’approche ce tome numéro 2, à côté de laquelle l’Amen n’est qu’un effet de style. Finalement, « l’éclatement narratif » introduit par ces inattendues prises de parole et conciliabules… offre aussi, d’une certaine manière, une pause bienvenue avant la suite, avant toutes ces scènes que l’on va contempler à travers les vitres du train, comme des badauds dans un cirque étrange où, de tente en tente, l’on assisterait à des mystères. Donc au préalable à tout ça on se lâche et on raisonne ; on déverse tous les éléments constitutifs d’une métamorphose qui reste, à ce moment du récit, largement hypothétique et floue, et dont la finalité n’apparaîtra que progressivement. D’où la nette impression d’être au milieu d’un carnaval féerique. Et puis j’avais envie de me faire un petit plaisir avec des histoires emboîtées dans des histoires, à la manière par exemple du Manuscrit trouvé à Saragosse, et bien sûr des Mille-et-une nuits.

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Livres publiés


A. E. Berger : Histoires de ténèbres et de lumière
A. E. Berger : Insectes choisis
A. E. Berger : Dictionnaire de mauvaise foi
A. E. Berger : Quarante-quatre coquillages de Méditerranée
A. E. Berger : Le clocher des tourmentes
A. E. Berger : Le passage de Reichenberg
A. E. Berger : Trois grandes figures de l'Ouest
A. E. Berger : Invisibles et tenaces
A. E. Berger : Cosmicomedia tome 3
A. E. Berger : Cosmicomedia tome 2
A. E. Berger : Cosmicomedia tome 1
A. E. Berger : Voici les morts qui dansent