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Cosmicomedia tome 3


Un roman d'Allan E. Berger
 

La véritable histoire de Prométhée. Il est assez surprenant de retrouver, au fin fond du cosmos, une entité comme le Baron Samedi. Car après tout, c’est un loa, c’est-à-dire un personnage terrien, issu et nourri de croyances terriennes. Et le voici, hôte attentionné de voyageurs lointains ; ceci peut mettre la puce à l’oreille. En plus, il a demandé, tout comme le nocher Charon, qu’on lui raconte des histoires.

Pendant ce temps, le Ciel continue de tomber sur la Terre, et les anciens dieux préparent un nouveau déluge. Lucas et ses amis, perdus au loin de toute normalité, vont maintenant être éduqués avant d’être relâchés. Mais relâchés où ?

Qui est, en définitive, le Baron Samedi ? Pourquoi entraîner des touristes à devenir des athlètes imperturbables ? Dans quel pétrin nos héros vont-il, d’un coup de pouce divin, finalement être fourrés ? Pour y faire quoi ? Et Niko, appelé à vivre « dans un lieu bien triste, seul plus longtemps qu’aucun être humain », qui le consolera et quel sera ce lieu ?

Tome 3 : première diffusion le 8 novembre 2011
4,99 € - 6,49 $ca sur 7switch | Poids lourd | Romans
ISBN : 978-2-923916-36-1


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Protéger son royaume

Le Prince dormait depuis deux heures seulement lorsqu’on était venu le réveiller. Derrière la porte entrouverte, il entendait l’antichambre bruire de conversations étouffées tandis qu’il s’habillait dans l’ombre. Son valet de lit lui passa, au téléphone, le préfet de région, dont le bureau, visible depuis la fenêtre striée de pluie, luisait au loin par dessus la rade. Là-bas non plus, on ne dormait pas. « De toute façon, nous prévoyons une ambassade… Nous fermons le pas de tir aux vols commerciaux. Vos services ont un dossier pour ce genre de cas. Maintenant, monsieur le préfet, je dois rencontrer mon cabinet, après quoi l’on reprendra contact avec vous. » Le Prince rendit l’appareil au valet, inclina sa tête vers le présentant du diadème, reçut la cape et les anneaux, et se faufila par la porte dans la lumière jaune de l’antichambre où l’attendait son escorte. De la volière, une navette l’emmena au Parlement.

Quand il pénétra dans l’hémicycle désert, le chef de la sécurité vint l’accueillir pour le conduire à travers la fosse jusqu’aux sous-sols où se tiendrait, en comité restreint, la réunion du conseil de sécurité. Les radiateurs venaient tout juste d’y être activés, et leurs tuyaux claquaient en tâchant de réchauffer l’air glacial qu’égayait à grand-peine l’arôme floral d’un infuseur disposé au centre de la table, sur une rose de marqueterie, d’où il poussait ses volutes, accroupi dans son assiette à charbon. Par un petit trou, on voyait une braise rougeoyer, qui lâchait de temps en temps une étincelle. « Notre existence, songea le Prince, est aujourd’hui aussi fragile que ce petit feu. Il me revient de ne pas faire d’erreur. »

Le rapport qu’on lui avait remis pendant le vol apportait quelques précisions. Il faisait état de l’émergence, à la limite du bouclier cométaire externe, d’un objet irradiant de la chaleur et qui lançait à intervalles réguliers des giclées de photons UV sur un étroit faisceau orienté sur la planète-mère très exactement. L’analyse des éclats, qui arrivaient en paquets serrés, suggérait l’existence d’un message. Quelqu’un frappait à la porte.

« Bon. Le Renseignement ?

— Les analystes émettent l’hypothèse que le code sera facile à craquer, puisqu’il nous est adressé à nous, en droite ligne, et que nous sommes, pour ces gens-là, des étrangers avec lesquels il convient de s’entendre.

— Qu’est-ce qui vous rend si confiants ?

— Un vaisseau de guerre est comme un submersible. Pour être efficace, il doit être invisible, inaudible, et ne perturber aucun champ ; en tout cas le moins possible. Nos propres frégates sont plus furtives que cet objet-là. Comme il ne fait aucun effort pour rester caché, j’en déduis qu’il veut dialoguer. »

La Défense demanda la parole. « Rien ne prouve qu’ils ne soient pas escortés par des engins militaires. Ceux-là feront tout pour collecter des informations, et ne pas se faire voir tant qu’ils n’en auront pas reçu l’ordre.

— C’est intéressant, ce que vous dites là, nota le Prince. Vous suggérez que l’opération qu’ils mènent, du moins pour sa partie visible, est strictement diplomatique. Donc, c’est de la politique ?… Je serais sans doute en mesure de gérer ce coup-là. Quelles sont les probabilités pour qu’une invasion débute par une ambassade ?

— Oh, ça s’est déjà vu, répondit le Renseignement. Dans notre propre histoire, des ambassades ont été envoyées pour menacer des royaumes ; les armées les suivaient de près. Nous-mêmes, il y a deux siècles, avons mené une colonisation d’une manière à peu près semblable.

— Vous faites allusion à la mission menée par l’aviso Commandant Beon ?

— Celui-là même. Ils ont débarqué sur le port de ce petit pays, ils ont passé trois semaines à festoyer dans une maison seigneuriale, à la suite de quoi on les a menés à la cité administrative, où ils ont pu délivrer leur message : “Vous êtes placés sous mandat pour une durée de cinquante ans”… La tête qu’a dû faire le roi…

— L’aviso n’est jamais reparti…

— Non. Au bout du compte, les autres se sont rebiffés. Le navire a tiré sur les forts de la rade… Il a été coulé, mais les forts ont été détruits, après quoi notre flotte est sortie de derrière l’horizon.

— Trois semaines plus tard, leur Palais tombait » conclut la Guerre, qui venait tout juste d’arriver. « L’astroport a été fermé.

— Nous avons encore des descendants de ce roitelet quelque-part dans nos ministères, ajouta l’Intérieur. Il y en a même un qui est à la Diète. Les électeurs aiment bien son accent et ses peintures ethnos.

— Revenons à cet engin, reprit le Prince. Quelles sont les options ?

— La Ceinture passe en stade 2 ; c’est-à-dire que les réservistes sont rappelés, et expédiés d’urgence aux fortins dans les capsules à inertie. On est en train de faire chauffer les accélérateurs. Sur place, deux équipes complètes sont à poste dans chaque position, et les armes sont activées, prêtes à être chargées. Le délai est de cinq minutes entre la modification des règles d’engagement et le premier coup de feu. Sinon, comptez deux semaines avant que tout le monde soit à pied d’œuvre ; ces choses-là prennent du temps. D’un autre côté, le vaisseau étranger devra se faufiler à travers les glaces, et ce n’est pas une partie de plaisir. Donc, l’un dans l’autre, nous ne serons pas en retard.

— En attendant, compléta le Renseignement, nos sondes auront établi un maillage. Nous saurons s’il y a du monde qui se cache là-dedans.

— C’est bête, mais je préfère poser la question quand même, dit le Prince. A-t-on jamais cartographié le champ de glaces ? Quelqu’un a entendu parler de ça ?

— Aucune carte précise… Trop d’objets.

— Une épaisseur moyenne de 120.000 unités astro, dit la Guerre. Des millions de milliards de blocs. Nos chasseurs s’entraînent là-dedans ; les pilotes en sortent toujours très secoués. Je crois qu’il existe un chiffre, une estimation pour les morceaux supra métriques, mais je n’ai jamais entendu parler de carte.

— Une possibilité pour que des engins de guerre aillent s’y planquer, sitôt émergés ? Je pense à des lance-mines, pas forcément des grosses machines.

— C’est toujours possible. Mais tant qu’on n’attaque pas, leurs lance-mines ne servent à rien… Voilà comment ça se passe : pour traverser le nuage, il faut de sacrés moteurs. Et ça se voit : c’est plus gros qu’un glaçon. La seule manière pour eux d’y arriver discrètement, ce serait de faire dériver leurs engins d’assaut dans le courant, et de les ramener insensiblement jusqu’à la bordure interne ; il leur faudrait des siècles. Personne de vivant à bord.

— D’accord, répondit le Prince. Cependant, ce n’est pas impossible. Des machines de combat se faufilent à travers le nuage, en sautant d’un fleuve à l’autre ; quand elles sont en position, les ennemis téléportent leur flotte habitée. Tout ce qu’on en voit, c’est le vaisseau d’ambassade, qui émerge, l’air d’être tout seul, et qui demande à pénétrer. Mais qu’y a-t-il derrière ?

— Des transports de troupe, bien planqués. Vous pourriez imaginez que le vaisseau d’ambassade est là pour nous faire réagir ; que notre conduite en face de cet évènement déterminera leur façon de procéder… On parle là d’une invasion préparée sur plusieurs siècles, qui débouche sur une attaque-éclair, si j’ai bien compris… Très improbable… Un énorme investissement pour s’emparer d’un simple petit système. Si encore nous étions un Empire… » La Guerre se tourna vers le Renseignement : « Des moyens d’observer la paroi interne du nuage ?

— On rechercherait quoi ?

— Des masses métalliques, des objets plus denses que la glace, et gros. Leur présence devrait influencer les trajectoires des projectiles naturels ; recherchez des perturbations, des collisions, ou des sillages anormalement dégagés…

— Et tout ça en imitant parfaitement le caillou perdu. C’est complètement faisable. Si votre Majesté me donne l’autorisation de réquisitionner tous les moyens matériels et civils que mes subordonnés estimeront nécessaires, ainsi que l’accès prioritaire à certaines ressources militaires…

— Un blanc-seing ? Vous en auriez besoin pendant combien de temps ?

— Je pose la question, vous aurez la réponse dans une demi-heure. »

Le ministre s’éloigna vers un pupitre. Un silence s’installa, juste perturbé par les borborygmes de l’infuseur qui était en train de s’étouffer. Se détachant d’un mur, un serviteur vint remettre de l’eau dans le pauvre appareil, qui se remit à glouglouter avec d’évidentes marques de satisfaction, faisant rire tout le monde.

[Retour...]

Laurendeau interroge Berger :

Laurendeau : C’est alors qu’on entre dans le sublime. Le tome 3 s’intitule : Éduqués et bagués, Nous les avons relâchés. Dites nous un secret (sans nous le dire), Allan. Qui sont donc finalement les Reines écarlates ? Sont-elles symboliques/métaphoriques, ou empiriques/oniriques, ou les deux ? Et, si vraiment vous ne voulez pas en dire trop, je me rectifierai pour : qui sont-elles pour vous ?

Berger : Les Reines écarlates, c’est le nom que se donnent, d’entre nos quatre paires d’amis partis visiter deux tomes, ceux qui en reviennent pour nous raconter quoi faire après la fin du trois. Ces personnages sont si cruciaux que le titre de travail de tout Cosmicomedia fut longtemps Les reines écarlates, tout simplement. Le groupe s’est ainsi nommé en référence à un événement de son histoire qui fut à l’origine de sa constitution en tant qu’entité agissante : dans le camp d’internement où ils débarquent, le Baron fait son apparition et donne aux filles des robes de reines, blanches éclaboussées d’un motif de sang. Cette image, je l’ai retrouvée complètement estomaqué, jaloux à en grincer des dents, et définitivement convaincu de sa pertinence, dans le final d’un film de Guillermo del Toro, le magistral Labyrinthe de Pan, où la petite Ofelia porte avec dignité une semblable robe. Le nom du groupe, tiré en droite ligne de ce costume, en possède les vertus symboliques. Il apparaît à un instant de l’histoire où l’on côtoie de l’humanité violée, si belle et si déchue, si fragile, si puissante dans ses douceurs maternantes. Àventrée, désolée, debout. De cette image on pouvait faire un drapeau, comme on fit d’une croix un signe ; j’en ai fait un nom destiné à retourner le monde. La fin du troisième tome annonce le début de ce retournement.

Laurendeau : On le sent bien monter, cet effet de recommencement sur d’autres bases. Ceci me porte glissendi vers ma question suivante, Allan. Vous prenez sciemment position sur le développement historique actuel dans cet imposant et flamboyant opus. Pourriez-vous nous en dire un mot, tout factuellement ?

Berger : Il fut un temps où l’on inventait des dieux pour exprimer ce que l’on sentait, pour annoncer par exemple l’aurore, encore invisible aux masses, d’un phénomène qui déjà les dominait. Toute démarche prophétique reposant sur une intuition, il était alors dans les usages reçus d’en concrétiser la présence par cette création d’un dieu. Cependant, l’on préférera aujourd’hui créer des histoires. Voici une de mes phrases fétiches, tirée d’un texte d’Ernst Jünger : « L’œuvre d’art, écrit-il, possède un puissant pouvoir d’orientation »… Ce qui, en passant, nous explique qu’étant alors en parfaite concurrence avec la religion, l’Art soit toujours décrié par les clercs lorsqu’ils ne peuvent s’en rendre les maîtres. Aujourd’hui je sens poindre un nouvel astre, une nouvelle domination. La souveraineté va basculer, et investir des assemblées autrement plus importantes que tout ce que l’Histoire a pu jamais connaître. Et je ne suis pas le seul à détecter cette émergence : les puissants l’ont sentie évidemment, qui l’attaquent et veulent mutiler le World Wide Web, brider Internet avant même qu’il n’ait fini d’éclore. C’est normal. Et donc vous me demandez du factuel. D’accord. Si, jusqu’à la fin du vingtième siècle, pour sauvegarder quelque chose il fallait la dérober à la vue, maintenant il faut au contraire la reproduire, et en disséminer des images partout. Appliquons à ce nouveau paradigme le problème de la souveraineté : il devient clair qu’elle va fuir, s’écouler des palais où elle était enfermée, pour investir de très vastes agoras. Voyez les cahots actuels, colériques, peut-être incohérents, inexplicables par les médias traditionnels, comme de puissantes contractions : bientôt, le monde va accoucher d’un nouveau modèle. Resterez-vous spectateurs, bovins d’abattoir bien fatalistes et désabusés, ou retrousserez-vous vos manches ? Défendrez-vous votre liberté future ? Prendrez-vous la parole pour inventer les assemblées de vos enfants, leurs règles, leurs ateliers, les pouvoirs de leurs modérateurs ? Ou continuerez-vous à regarder cette putain de télévision, et à considérer qu’Internet, comme on vous le suggère, « est une poubelle de la démocratie » ? Ceci a des répercussions jusque dans la culture. Albert Jacquard, avec d’autres collègues du monde entier réunis pour déterminer les possibilités d’émergence d’une éthique universelle, ont découvert, bien malheureux de cette trouvaille, qu’une telle éthique ne pouvait éclore sans un accord général sur le sens à accorder aux mots. Pas d’éthique sans culture ; c’est presque une lapalissade. Inventez le moyen de concevoir une culture planétaire, n’importe laquelle, respectueuse ou irrespectueuse du passé c’est vous qui voyez, et vous aurez les fondements de votre éthique. Or, il n’y aura pas de politique moderne sans elle. Voyez, à ce sujet, la cartographie établie par André Comte-Sponville dans l’ouvrage intitulé Le capitalisme est-il moral ? Mon roman expose ces enjeux, du mieux que j’ai pu.

[Retour...]

 

 

 

Livres publiés


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A. E. Berger : Insectes choisis
A. E. Berger : Dictionnaire de mauvaise foi
A. E. Berger : Quarante-quatre coquillages de Méditerranée
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A. E. Berger : Le passage de Reichenberg
A. E. Berger : Trois grandes figures de l'Ouest
A. E. Berger : Invisibles et tenaces
A. E. Berger : Cosmicomedia tome 3
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