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Histoires
de ténèbres
et de lumière


Six récits d’Allan E. Berger
 

Fermez les yeux. Sombrez. Le monde extérieur s’efface. Votre conscience se brouille. Combien êtes-vous, finalement, à résider dans votre château intime ? Qui vient de se lever tandis que vous êtes allongés ? Qui dirige maintenant ? Qui a pris le trousseau de clés ? D’autres hantent les couloirs de votre demeure. Vous dormez, locataire.

Sous terre, dans un monde parallèle à celui du sommeil, la nuit perpétuelle déroule ses magies. Des comportements étranges s’y développent. La conscience se double d’inconscience, la voix de Dionysos se superpose à celle d’Apollon. Dans les couloirs secrets sous les villes ou dans l’obscurité des grottes, toutes sortes de rencontres qui, d’ordinaire, ne quitteraient pas les domaines du conte et du rêve, deviennent absolument, irrémédiablement jouées. Là-dessous, votre lampe, en repoussant l’ombre, n’y dévoile que de la pénombre, après tout, alors vos pensées s’en teintent.

Je vous propose un petit voyage à l’intérieur de la terre. Vous y découvrirez des rites et des architectures étranges. Y règnent des mots qu’on ne saurait cerner que sur le divan du psychanalyste. Voici vos antipodes, qui pourtant vous fondent et vous structurent. Au grand jour, vous vous en nourrissez.

Première diffusion le 03 novembre 2015
3,49 € - 4,59 $ca sur 7switch | Poids moyen | Nouvelles
ISBN : 978-2-924550-06-9


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ISBN de la version papier : 978-2-924550-18-2


 

Les plaisirs de la fiction
Par Paul Laurendeau

Bon alors posons la question tout benoîtement, sans artifice : pourquoi lit-on de la fiction ? Oh, les âmes Belles Lettres nous diront que c’est pour se prévaloir de la suave possibilité de se faire rouler du beau texte sous les yeux et dans l’intellect. Et c’est vrai, c’est valide. Du beau texte vous roulant dans l’intellect, c’est comme de la belle musique dans les pavillons d’oreilles ou du bon miel de culture dans le gosier. Et Allan Erwan Berger, dont la plume est aussi acérée qu’enlevante, nous fera rouler du beau texte sous les yeux et dans l’intellect. Ça, c’est une garantie. Esthètes sémillants, fourbissez vos émotions en boutons polychromes car elles ne pourront ici que fleurir, sous une ondée fraîche quoique quelque peu inattendue : celle de l’étrange.

Car, moi, en lisant un recueil de nouvelles comme les Histoires de ténèbres et de lumière, je m’ouvre subitement aux souvenirs enfants et adolescents fondant cette fameuse interrogation : pourquoi une partie de moi lit et lira toujours de la fiction ? Et c’est pour pouvoir appréhender intellectuellement, mentalement, presque sensoriellement, des aventures que je ne voudrais pas vivre moi-même, en vrai. Allan Erwan Berger, comme le Edgar Allan Poe d’Arthur Gordon Pym et le Jean Ray des Contes du whisky, nous emporte, comme une tempête emporte un fétu, dans un monde souterrain, troglodyte et maritime, qu’on raffole de découvrir et d’aimer… sans nécessairement avoir envie de réellement se le farcir en vrai.

Que je m’explique soigneusement. On parle ici d’hommes et de femmes qu’il faut qualifier, dans un style fatalement pata-nietzschéen et faute d’un meilleur terme, de…

spéléologues-archéologues-géologues-biologistes vernaculaires

On me pardonnera cette longue chaînette de traits d’union quand on prendra une mesure plus tangible des mecs et des nanas hautement inclassables que le recueil de Berger nous fait ici découvrir dans leurs obsessions et côtoyer dans leurs quêtes. Ils apparaissent d’abord comme des sortes de trippeux cavernicoles. Ils vont, assez erratiquement en apparence, sous terre avec des lampes, des sacs et des combinaisons, dans des grands trous de gravats, de bouette et d’eau aux parois friables et aux plafonds plus que douteux. Grognards de Bonaparte d’un nouveau genre (toutes ces histoires se déroulent en Europe : Bassin parisien, France profonde, Crète), ils râlent et se lamentent sans cesse quand leur couloirs sont trop immergés ou que quelque chose finit par fatalement dégringoler du plafond. Ils râlent sans cesse mais ils rempilent toujours.

C’est quand ils se mettent à barboter dans les os flacotants d’un immense ossuaire intempestif d’autrefois qu’on commence à doucement prendre la mesure de la subtilité de ces esprits paradoxaux. Leur gravité droite, et exempte de toute ironie macabre, face aux traces, attendues ou inattendues, de nos disparus en pagaille, nous rejoint. Ils cherchent quelque chose, finalement. Quelque chose qui est d’abord et avant tout de l’ordre de l’humain : outils brisés, graffitis, aphorismes, sculptures de souche ou de toc… C’est alors qu’on passe tout doucement du spéléologue dur à l’archéologue fin et délicat. D’ailleurs les sites que ces hommes et ces femmes investissent sont souvent moins des gouffres naturels que des fosses humaines : carrières désaffectées, champignonnières abandonnées, cryptes de chapelles médiévales hyper-mythologisées, monuments scientistes se déclenchant à date fixe et frimant les édiles. À n’en pas douter, rien de ce qui est humain ne leur est étranger, et toute cette sorte de chose…

Puis, croyant avoir cerné nos explorateurs et exploratrices – humains, trop humains –, voici qu’on renoue imperceptiblement avec l’appel des grandes phases. C’est une motte médiévale, certes, mais elle repose sur le lit profond, bigarré et biscornu d’un tas de choses mystérieuses en empilade cyclopéenne qui confirment qu’il y a peu, eu égard non plus à l’horloge historique mais bien à l’horloge planétaire, notre petit coin de France méconnu existait dans les brumes forestières d’un climat analogue à celui de la Gambie. Le géologue prend alors place et, en s’insinuant sinueusement dans son trou inondé, il voit, en bon théoriseur, le mouvement des grandes phases, des amples plaques, des vastes choses, devenues, de longue date, non-empiriques (donc fatalement philosophiques, un petit peu quand même) parce que trop vieilles, trop astronomiques, ou trop spéculées. Et nos ami(e)s de l’immense globe se configurant mentalement dans nos petits crânes se mettent à mobiliser leurs ultimes complices, pour tracer dans le sable impalpable et immémorial les stries et les rainures de leurs hypothèses hardies mais sereines. Ce sont maintenant les coquillages, crustacés, colimaçons et animalcules de tous tonneaux de way back when… qui viennent dire de nouveaux secrets, des millions d’années après avoir vécu leur propre petite quête dans le grand tout. Et les biologistes débarquent enfin. Et ma chaînette de traits d’union, explicitement liée, finit de s’étirer et se dépose, se love, sur une plage du grand autrefois de toujours. Et la mer tonne et bruisse au loin, comme si de rien.

Les speléologues-archéologues-géologues-biologistes vernaculaires qu’on rencontre et côtoie dans Histoires de ténèbres et de lumière ne sont pas des professionnels. Cela ne les empêche pas de solidement dominer leur savoir (Allan Erwan Berger domine aussi solidement le sien et nous le fait joyeusement partager, à la fois avec simplicité et force, sans jamais l’asséner). Ce sont un peu des fous et des folles, en fait, pour tout avouer. Guides touristiques marrons et partiellement élucubrants, faux descendants d’experts s’emmêlant les crayons quand on les coince sur des questionculæ, petits cartésianistes carrés faisant dans leur froc inexpérimenté aussitôt que l’épouvante s’en mêle, semi-dilettantes d’âge mûr devant se gagner la confiance de local lads sourcilleux et embrasser le lot bringuebalant de coutumes locales opaques pour pouvoir avancer dans leurs quêtes de l’insondable géant. Mais ces fous et ces folles de l’underground inattendu de notre histoire et de notre géologie collectives ont un cœur d’or. Aussi leur amour des animaux de biologistes et de citoyens nous ramène, en bouclant la boucle du bigorneau pensif, vers leur radicale et transcendante humanité. Droits, vrais et simples qu’ils sont, qu’ils trouvent seulement un vieux chien fatalement anthropomorphe en train de crever au fond du gouffre de ténèbres qu’ils croyaient investir selon un plan défini… et vous verrez ledit plan voler en éclats de par les efforts de forçats dégingandés qu’ils livreront pour ramener Cerbère, fragile, précieux, sublime, vers le monde ordinaire des villes, de l’eau du robinet, de l’amour et de la lumière.

Moi, je ne suivrai jamais – empiriquement, concrètement, factuellement – les hommes et les femmes uniques que m’a fait rencontrer le recueil Histoires de ténèbres et de lumière (six récits, sept en fait avec le texte d’introduction). Mais je suis bien heureux d’avoir pu les découvrir et les aimer en profondeur (dans tous les sens du terme), depuis ma tranquille officine de liseur de fiction voyageant tumultueusement… dans sa tête.
 

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Un échantillon :
Extrait de “L’Équinoxe”

Le quartier des Emblèmes

Les emblèmes sont des figures sculptées ou dessinées, à valeur symbolique. Dans notre ville, elles ne sont pas du tout liées à des guildes ou à des confréries, mais à des disciplines scientifiques ; on leur met alors une majuscule, tout comme au nom de l’événement qui s’organise aux jours d’équinoxe, et qu’on nomme tout simplement l’Équinoxe.

Le quartier se déploie autour du square Galilée et du monument qui lui fait face, la spectaculaire Géosphère qui sort ici de terre en montrant aux citadins le sommet de son crâne. Cette boule, qui fait dix-huit toises de diamètre, soulève deux rues et huit platanes, et porte même près de son pôle une petite guérite, la “Guinguette à Jojo”, dans laquelle Bartholdi avait, dit-on, installé son bureau de chantier le temps de l’aménagement du quartier. Au sommet de la Guinguette, un miroir tend sa parabole vers le soleil, et renvoie un faisceau de lumière vers le square.

Le premier Emblème est collé à la façade de l’hôtel de la rue des Oublies, qui longe la Géosphère depuis son flanc ouest ; en pierre noire et rousse, sillonné de cuivre verdi, il représente les Mathématiques sous la forme d’un vieillard à la noble barbe, équipé d’une équerre et d’un boulier.

Le second Emblème est à cheval sur le clocher de la chapelle Saint-Laurent, au nord de la Géosphère. Il représente la Physique : une femme équipée de lunettes de diamantaire et d’un bonnet carré mesure l’air avec un mètre-ruban ; à sa ceinture pend un sablier. La Physique est en porphyre serti de carreaux d’ivoire et de vermeil.

À l’est de la Géosphère trône l’Astronomie, une autre femme, assise sur les toits des Magasins généraux devant un puissant système binoculaire de chasse, qui est pointé droit vers le Soleil. Des mécanismes assurent la persistance de la visée sur la cible dans un champ de 144° d’angle. L’Astronomie est en jade zébré d’obsidienne, et porte sur le côté du binoculaire un miroir qui, récoltant la lumière bue par l’instrument d’optique, la renvoie vers le square.

Il y a donc deux miroirs : un sur la Guinguette, l’autre sur l’Astronomie. Tous deux visent, à mesure que monte le Soleil vers son zénith, la statue de monsieur Galilée : d’abord ils éclairent le gravier de l’allée, puis un banc de pierre, puis le gazon devant la statue, puis le socle et son inscription. Lorsque nous arrivâmes au rendez-vous, le faisceau des miroirs attaquait les pieds du petit homme.

La fontaine de Pan

Quatre policiers en casque, en bottes et en bleu de travail, observaient la lumière qui léchait la statue. Dans notre dos, les platanes de la Géosphère bruissaient d’une pétillante volée de moineaux. Il faisait bon, il était bientôt midi, j’étais crevé et j’avais soif. Mais le plus beau allait maintenant se produire.

« Tout le monde a ses lampes chargées ? » demanda mon camarade. Sortant des batteries de leurs sacs, les policiers les fixèrent à leurs ceinturons, et accrochèrent les frontales aux casques. Ils firent des essais. Notre petit coin se mit à clignoter comme à Noël. Le chef fut satisfait. Il se fendit d’un petit discours :

« Messieurs, dans quelques minutes, nos deux amis ici présents vont nous introduire dans le plus étrange de tous les lieux étranges que compte notre ville : la grande salle souterraine de la Géosphère, où ce qui n’apparaît pas ici (il fit un geste vers ce qu’on voyait du monument) est suspendu en l’air (il désigna le sol sous ses pieds), maintenu en place par douze piliers sur lesquels sont inscrit les signes du Zodiaque.

— Le monument a maintenant cinq siècles, poursuivis-je. La partie souterraine a été édifiée deux ans avant la partie aérienne ; et ce n’est que lorsque les deux morceaux de la Géosphère furent terminés que Bartholdi fit aménager les systèmes optiques qui vont se mettre en marche dans quelques minutes, pour amener la lumière au milieu des ténèbres. Tout passe par cette fontaine ! »

Je me retournai et désignai, à gauche de monsieur Galilée, au fond d’une pelouse, adossée à des sureaux, une imposante statue du dieu Pan – ô fureur, ô prodige ! – qui, la tête dressée au ciel, semblait hurler quelque chose aux étoiles. À ses pieds béait un gouffre noir, paradis des pigeons qui nichaient dans les recoins et les anfractuosités de cet ancien puits d’extraction. Pan, dont le corps était orienté vers Galilée, tournait un peu la tête vers le sud, droit dans l’axe du puits. Il était absolument nu, il avait les poings serrés, et son érection était indubitable.


 

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À propos de ce recueil, par l’auteur

Il y a des gens qui ne peuvent faire autrement que de s’intéresser à ce qui est souterrain. Rapidement, une bonne partie d’entre eux deviennent comme des habitants de l’ombre, étant bien plus eux-mêmes dans la nuit des cryptes, et portant l’ordinaire masque au grand jour de la ville. Ceux-ci explorent ; ils font penser à ces êtres qui, soudain, décident de quitter leur sentier pour s’enfoncer dans la brousse. Voilà comment les plus passionnés deviennent rôdeurs en ces pays aux innombrables strates. Ils ne sont pas effrayés des spectacles qui montent parfois, dans leur esprit, comme d’extravagants champignons surgissant d’un bois vieux. Ils entendent ici résonner des phrases exprimées dans un langage prodigieusement ancien, éloigné des nôtres au point qu’on serait tenté de le tenir pour extra-humain. Les plus peureux des observateurs seront toujours tentés d’étiqueter ces apparitions sous le label d’atavisme, car les échos qu’elles génèrent, malgré leur puissante étrangeté, semblent toujours profondément familiers. Cela n’échappe à personne d’un peu attentif, quel que soit par ailleurs l’attrait que l’on ressent pour ces manifestations, et pour leur source.

Il y a aussi toutes ces foules qui viennent apporter la ville dans les catacombes en y organisant d’immenses fêtes ; première étape d’un filtrage qui, à l’issue de ces banales tentatives d’orgies, attire à l’ombre et aux études un pour mille de ces enfants débridés par l’alcool : celui ou celle que les ténèbres intriguent tant qu’il devient désolant de les ignorer.

Voilà le pouvoir des tunnels. Ils sont comme des portiques menant à de lointains sanctuaires. Un jour vient, cependant, où l’on n’y descend plus physiquement ; mais les études demeurent, étincelantes de mystères.

Bons ou mauvais, les artistes modernes puisent leur monnaie à même cette fontaine. Et certains se demandent : « Qui a jeté dans la vasque ces petits sous que je repêche ? » Ce qui amène à s’intéresser au phénomène de l’inspiration, et aux révélations qu’elle engendre.

Les religions monothéistes inversent l’ordre, et mettent la révélation à la source de tout. « C’est la connaissance que l’homme trouve en lui-même, avec la certitude que cette connaissance lui vient de Dieu, soit de façon immédiate, soit par un intermédiaire » nous dit le cheikh Muhammad Abduh dans sa Risâlat al-tawhîd, publiée au Caire en 1925. J’ai toujours senti que cette définition racontait aussi quelque chose de l’inspiration, ce qui pourrait en avoir fait objet de scandale chez les pharisiens de l’époque.

Dans les Histoires de ténèbres et de lumière, je brosse six tableaux de ces mondes souterrains qui, puisqu’ils sont visités par des humains, racontent les humains. De ces mondes furent retirés, comme des symboles, tous les trésors qui luisent dans la demeure des deux dames dont je parle dans l’introduction du recueil. Dans le couple de la carotte et du bâton, ces trésors sont donc la carotte.

Sous la vieille ville :

Ce morceau est une présentation rapide de ce que l’on peut trouver sous une cité suffisamment ancienne. Il est remarquable que la plupart des édifices qui s’élèvent en surface trouvent leur pendant au fond de l’ombre. Ce n’est évidemment pas une règle absolue, mais souvent à une tour correspond un puits terrible, à un temple une crypte, et les maisons des plus puissants personnages s’enfoncent loin sous le sol. En cela, la fameuse chambre secrète de marchand, dont il est question dans ce premier tableau, ne doit pas nous étonner. C’est une illustration admirable d’un grand classique : le rêve introduisant aux mondes de l’inconscient par la descente au cœur d’une maison aux multiples niveaux. Et cette illustration, creusée dans la pierre pour toutes sortes de raisons raisonnables, est presque inquiétante dans son exactitude à reproduire l’architecture de la “maison” du rêveur, qui finit toujours par faire déboucher la vision dans des niveaux souterrains aux parois brutes parfois ornées d’emblèmes et d’allégories, où gisent les débris d’un passé presque incompréhensible, et d’où giclent souvent des émotions d’une puissance souvent insupportable au premier abord. Je signale que la chambre secrète de marchand dont je parle dans ce texte existe réellement, et c’est pourquoi je la dis admirable : car voici une confirmation éclatante de la validité du principe de l’analyse, créée en toute inconscience par des gens qui vivaient des siècles avant la naissance des premiers explorateurs modernes de la psyché. Le fait que ce soit le géant Colin qui soit représenté sur les parois est une savoureuse trouvaille du maître de maison, une belle inspiration que je laisse à de moins incultes que moi le soin d’interpréter. Les trois petits crânes finaux avertissent que de telles expériences sont intimes, personnelles, et ne doivent pas être éclaircies en public. Le voyage au milieu des squelettes est un conseil : tout doit être accepté en paix, car tout est pardonné. Il n’y a pas de coupable.

Le voyage aux Kerguelen :

Rien que de très clair ici. L’humain, en ses fosses les plus asséchées, ne laisse que des traces de bête de somme. Autant, au moyen-âge, l’exploitation des carrières, par son manque évident d’ambition, laissait la part belle aux ré-usages des lieux à des fins non plus travailleuses mais rêvassantes, puisque se dessinaient à travers le banc de roche des lacis de labyrinthe, si faciles à reconvertir en lieux politiques, culturels ou cultuels… autant tout ceci disparaît, au dix-neuvième siècle, au profit d’une exploitation avide du banc qui n’épargne plus rien et recomble ses propres lieux de destruction avec des gravats, des décombres, de l’ordure, en un tassement totalitaire minutieux au milieu duquel gisent, noyés dans le chaos mis en place, les pauvres restes du passage des gens pauvres, humains et chevaux à la peine dans ces galeries sans âme.

Les carrières du dix-neuvième siècle, recomblées, tassées, dynamitées, sont pour ainsi dire exposées à devenir objets d’un négationnisme tranquille – en fait, il attend juste son promoteur : il suffirait d’une extinction totale (et l’on en est diablement proche) de toute velléité à conserver un simulacre démocratique en Europe pour voir l’histoire être réécrite jusqu’en ces mines qui sont, de toute façon, aujourd’hui inaccessibles et en passe d’être complètement oubliées. Les quelques vestiges que nous en avons retirés, une fois leur contexte écarté des textes, ne seront plus alors que de tristes caractères sans mots à y associer, des pattes de mouche, des virgules de rouille que l’ennui va balayer. Au fin fond des quelques rares tunnels survivants règne maintenant une nuit glaciale, qui mène le promeneur aux antipodes de toute activité humaine encore pensable ; les visiter remet finalement quelques pendules à l’heure.

La Faction :

A contrario, dès lors que la condition d’avidité n’est pas remplie, le creusement du banc, en laissant intactes de grandes portion de roches, délimite des secteurs dont l’ancienneté peut être estimée par divers caractères (traces de coups des outils, graffiti), ce qui autorise les gens qui travaillent là-dedans à investir certains des lieux où l’extraction n’a plus cours pour de nouveaux usages. Le choix d’un lieu particulier est déterminé par l’analyse de son organisation spatiale, son éloignement ou au contraire sa proximité des tunnels plus fréquentés. C’est ainsi que, dans La Faction, j’évoque un de ces endroits, retirés au plus profond d’une taille sous une campagne provinciale ; un endroit où, apparemment, les ouvriers aimaient à se rassembler pour y manger à leur aise, loin des figures de l’autorité. Ce lieu exceptionnel, le « Coin des cancres », présentait toutes les caractéristiques requises pour être l’hôtel où s’abritent les désirs, les attentes et les rêves des petites gens qui travaillaient sous le plateau. Les murs y sont couverts de dessins ou de slogans, de noms, de symboles, de listes. Tout ce qui ne pouvait exister que temporairement dans les ateliers d’extraction des carrières du dix-neuvième siècle parisien existe ici encore, et ne s’effacera qu’avec le souvenir de l’emplacement des galeries d’accès. Dans cet endroit, on ne sent plus le glacé des ouvrages exécutés sans esprit ; tout y est chaud, toute l’humanité y chuchote encore, et le petit soldat polychrome intitulé « La faction » y monte la garde et la montera jusqu’à ce que ce morceau de continent retourne se fondre sous la croûte terrestre, dans quelques centaines de millions d’années. C’est donc un endroit où parlent les ancêtres.

De tels sanctuaires ne sont pas à l’abri des souillures. Un puits d’aérage y apporte, depuis les champs de la surface, non seulement un peu d’air et de lumière, mais aussi toutes les saloperies que déversent dans le trou les gens incapables d’assumer les conséquences lointaines de leurs choix. Nulle fosse, malheureusement, n’est à l’abri de servir de lieu de refoulement, où peuvent en toute mauvaise conscience s’étouffer jusqu’aux amours. Un vieux chien en fait ici les frais, qu’une ordure avait balancé par l’ouverture en surface. D’autres fois ce sont des bidons de produits dangereux. Dans notre tête, ce sont comme ça des mots qu'on enfouit, des scènes. « Je n’ai plus envie de répondre » dit le narrateur à la fin.

La rivière du Géant :

La nouvelle tourne en spirale autour d’un cœur mythique souterrain, celui d’une divinité mineure de Crète assise sur une manifestation surnaturelle qui, dans toutes les cultures européennes, a trouvé son avatar. Lieu de culte depuis les temps minoens, la grotte qui abrite cette divinité a été investie par les villageois qui en ont fait un abri de fortune aux jours de guerre et ont déposé leurs morts suppliciés dans une tombe au plus près du Klabautermann qui y monte la garde. Un rite d’entraide et de charité achève de maintenir en vie la magie qui s’est transmise ici d’âge en âge.

Le personnage principal est une scientifique ; elle représente la conscience raisonnante et apollinienne. Elle s’enfonce dans cet antre terrifiant et va jusqu’au bout des frayeurs qui y abondent ; ce faisant, elle gagne une compréhension fine de l’assemblage de férocité et d’humanité qui agit là depuis des millénaires, et accepte la représentation qu’on s’en joue à l’extérieur. Elle confirme donc le rite. Comme l’a senti Hölderlin : quand le péril croît, croît ce qui sauve.

L’Équinoxe :

Voilà bien une grande utopie. Pour ne rien vous cacher, il s’agit ici simplement de la description d’un songe, dont le thème apparent semblait être l’arrivée de la lumière dans les ténèbres. J’avais donc tout noté, car je suis friand de ces récits de voyages introspectifs, surtout quand il s’agit des miens. Plus tard, en confectionnant ce recueil, il m’a semblé amusant d’y insérer ce rêve, où tout semble minutieusement réglé comme une machine domptée. On baigne dans la sagesse, c’est admirable.

Il s’agit donc ici de l’équinoxe de printemps, où la ville et le soleil rendent visite aux ombres et à leurs formes. Il serait curieux d’imaginer le pendant, avec l’équinoxe d’automne, où les ténèbres sortiraient du puits pour se répandre par les rues, en une terrible et incurable Nuit de cristal. Mais comme ce présent récit résulte d’un rêve, il faudrait alors que le second récit provienne lui aussi d’un autre rêve, et c’est ce que je ne souhaite pas, la vie ordinaire est déjà bien assez compliquée comme ça.

Le texte regorge d’emblèmes et de figures. Évidemment, c’est un peu plus qu’un compte-rendu de rêve : je l’ai retravaillé. C’est-à-dire que, puisqu’il ne présentait aucun danger (se mettre dans un tonneau et s’abandonner aux chutes est tout de même un petit peu plus aventureux), je me suis laissé glisser dans la thématique et n’ai noté que ce que l’inspiration me dictait. Ceci afin de rester cohérent. Plus tard, j’ai lu dans Jung cette phrase qui m’a bien fait sourire : « J’ignore tout à un tel degré que je vais simplement faire ce qui me vient à l’esprit. »

Comme je l’ai dit au début, j’espère bien ne jamais avoir à rêver mon Équinoxe d’automne, mais si cela devait arriver, mon dernier geste conscient serait alors de tenter de vous en faire un compte-rendu.

La seconde nef de Vaucroix :

Oui mais quand même, que se passe-t-il quand les ténèbres envahissent la surface ? Ce serait assez horrible à vivre, et rien qu’à l’imaginer on se sent frémir ; l’humour n’est alors pas de trop pour mettre un voile entre les faits et leur relation.

Dans ce récit, les ténèbres se contentent de teinter l’espace de travail ésotérique des gens qui s’y activent. Elles teintent, c’est-à-dire que tous les personnages, continuellement, baignent dans cette ambiance, qu’ils soient dehors ou dessous ; tout se passe finalement comme si ce récit se déroulait après un Équinoxe d’automne de faible magnitude. Ça sent la secte, les fariboles organisées, les rites pour contenir cela et libérer ceci, et l’aide apportée par la déesse de la famille me semble devoir couler de source. Je crois toutefois qu’il s’est glissé un piège, dans cette nouvelle. Une trappe. Mais où ? Dans le manoir ?

Pour terminer, je dirai que cet ouvrage semble ne devoir rencontrer que très peu de lecteurs. Les amateurs de souterrains sont rares, et, s’ils prendront grand plaisir à se faire ainsi remuer, ils ne trouveront pas forcément que tout ce qui est raconté est réaliste, ce dont pour ma part je suis pourtant convaincu. Les autres lecteurs, que les ténèbres n’agitent que peu, semblent devoir être sensibles à la quatrième de couverture et sont ensuite déçus du contenu : les symboles leurs glissent dessus, les appels ténébreux ne leur font aucun effet, ce qui fait que ces lecteurs restent un peu sur leur faim. Il est possible aussi qu’un certaine irritation les tienne éloignés des visions dont, pourtant, ce recueil regorge. D’autres sont irrités.

Car voilà : qui parle de souterrain parle évidemment de ce qu’on en voit, de ce qu’on y ressent, et par conséquent – l’occasion est trop belle – le subconscient s’invite et prend le contrôle de toute la représentation… On peut ne pas être sensible à ses charmes.

Restent les psychologues, psychanalystes et psychiatres : ils pourront porter un regard curieux sur ces histoires. L’intérêt sera moins alors pour eux de décrypter mes écritures (ils font ce genre de chose toute la semaine avec leurs patients) que de valider, peut-être, certaines impressions quant au pouvoir des souterrains.


 

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Une bonne critique !
Par Pictura

J’avoue, d’emblée, avoir été emballé par ces histoires. Histoires de ténèbres et de lumière est un petit recueil de six nouvelles originales. Originales car elles traitent de spéléologie et que jusqu’à présent je n’avais guère lu de littérature dans ce domaine.

On jugerait que ces histoires écrites ne sortent pas de l’imagination de l’auteur mais bel et bien de son vécu. Je me suis vraiment laissé glisser dans ces nouvelles qui ne relatent aucune histoire extraordinaire, très peu de rebondissements, très peu d’action. Dans les deux premières nouvelles par exemple, il ne se passe quasiment rien. On explore quelques galeries, on suit un guide. On est sous la ville. On parle un peu d’histoire, un peu de roches, un peu de passé pas très lointain. Et sans vraiment comprendre, on se laisse charmer par l’authenticité du récit, par l’écriture belle et soignée, par la banalité presque naïve de l’histoire, et la simplicité du récit renforce le côté extraordinaire de quelques scènes de vie, vraies, touchantes, chargées d’émotion.

L’auteur réussit brillamment à nous narrer la spéléologie et à tel point que moi-même, je ne m’interdis pas de tenter l’expérience. Enfin bref, j’ai appris pas mal de choses mais là n’est pas l’important. Il fait partager sa passion et on vibre illico.

Le seul bémol du livre, c’est son titre qui le dessert. On s’attendrait à des récits d’épouvante, des contes merveilleux ou des nouvelles fantastiques et il n’en est rien. Il ne rencontre ici que de hommes, des petites bébêtes, microcosme sous-terrain, et l’imagination involontaire du spéléologue bien évidemment lorsqu’il se retrouve coincé dans une galerie étroite ou dans une caverne, ou dans une cuvette empreinte d’un temps passé, lieu de passage d’hommes de un à trois siècles. Il n’y a pas que des grottes préhistoriques, bien au contraire ! Il suffit de prendre conscience de l’histoire du charbon par exemple. La spéléologie est une passion à multiples facettes et je n’en avais pas conscience : la géologie, l’étude des micro-organismes, la plongée, une grande part d’aventure, savoir apprécier la beauté du sous-sol, être conscient qu’on voyage dans la Terre et dans l’Histoire. On doit apprendre sur soi inévitablement dans ces lieux mystérieux, noirs… et sur l’homme (ça, c’est pour la nouvelle « La Faction », que j’ai trouvé rien moins que brillante !)

J’oubliais : interdit aux claustrophobes.


 

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Livres publiés


A. E. Berger : Histoires de ténèbres et de lumière
A. E. Berger : Insectes choisis
A. E. Berger : Dictionnaire de mauvaise foi
A. E. Berger : Quarante-quatre coquillages de Méditerranée
A. E. Berger : Le clocher des tourmentes
A. E. Berger : Le passage de Reichenberg
A. E. Berger : Trois grandes figures de l’Ouest
A. E. Berger : Invisibles et tenaces
A. E. Berger : Cosmicomedia tome 3
A. E. Berger : Cosmicomedia tome 2
A. E. Berger : Cosmicomedia tome 1
A. E. Berger : Voici les morts qui dansent