headerpic

 

 

Paris sous les vagues


Un roman deTancrède Bouglé
 

Paris, Union européenne, an de grâce 2106 (datation approximative). La devise de la Ville-Lumière est bien toujours Fluctuat nec Mergitur et son symbole iconique est bien toujours le petit bateau. Sauf que le bateau en question, par les temps troubles qui courent, c’est en fait la galère. Pour des raisons à la fois climatiques et historiques, les Pays-Bas ont été submergés. Une portion significative de la Hollande, de la Flandre, de la Wallonie, du Bénélux, de tout ce qu’on voudra dans ce coin-là de l’Europe, dort désormais sous une mer battante. Dans la mouvance de cette tragédie irréversible, un flux massif de réfugiés s’est replié sur Paris, avec le débordement de troubles sociaux et de tensions humaines que cela implique.

Les dirigeants sont aux abois. Paris vit dans le souvenir cuisant et inquiétant d’une période de son histoire récente qu’on nomme les Grandes Paniques. Un espace urbain socialement dissident et sociologiquement marginal, la Zone, se développe, avec sa culture spécifique, ses luttes, ses espoirs, sa logique propre. Les armes à la main et la trouille au ventre, les hommes et les femmes qui y galèrent luttent autant pour assurer leur survie que pour fonder leur compréhension du monde. C’est la pauvreté la plus noire. Toutes sortes de prophètes de toc cherchent à embringuer les paumés et l’un d’eux, c’est Lui, Celui que l’on ne désigne que par des pronoms avec lettres majuscules. Lui, Il diffuse une pensée particulièrement insidieuse, pernicieuse et efficace. C’est que Lui, Ses prophéties reposent sur un savoir occulte et torve mais sûr, fondé. C’est que Lui seul comprend profondément les forces en présence, et sait mobiliser à Son avantage la mystérieuse culture troglodyte qui, des entrailles les plus profondes de Paris, gère la vie de la ville (au sens littéral, organique, comme épidermique). C’est que quelque chose d’innommable au fin fond vibre de cette autonomie mystérieuse, mal connue, profonde et tutélaire qui a fait de la plus belle ville du monde le plus séculaire des monstres.

Première diffusion le 8 avril 2014
4,99 € - 6,49 $ca sur 7switch | Poids lourd | Romans
ISBN : 978-2-923916-76-7


Plus d'infos


 

Un échantillon :

Hier, je suis allé Le voir de nouveau. Il m’attendait dans le vieux bâtiment XIXème qui nous sert de QG. Les vignes vierges recommençaient à verdir sur les murs noircis. Sur certains quartiers, ça masque les impacts de balles mais pas ici, le coin a encore été épargné. En haut d’une volée d’escalier comme ça, il est peu accessible aux blindés de l’armée. Un soleil chaud, un des premiers de l’année, éclaboussait à travers les larges fenêtres encore en état. Julie attendait en bas, assise sur les marches blanches du perron, un pistolet à la ceinture et une bouteille de rosé à la main, un beat répétitif s’échappant de ses écouteurs. Pâle qu’elle était, si pâle que les cernes qui lui entourent les yeux paraissaient presque de la même couleur que son tatouage de fleurs sur la tempe gauche. Si pâle que ses azalées en semblaient fanées.

« Hey mec, ça va ? Tu veux un coup ? » me cria-t-elle en brandissant son vin.

Elle avait pas l’air clair. On a pas l’habitude, on connaît pas tout ça, la guerre et la lutte. On en parle de temps en temps. Oui on sait tuer, oui on veut que tout change mais ce genre de poudre, on y est pas habitué. Tous n’arrivent pas à tenir, moi le premier. À voir les cadavres de bouteilles à côté, j’étais pas le seul.

« Je viens Le voir.

— Ouais ouais, il sait. Dis mec, ça fait longtemps qu’on s’est pas pris un coup ensemble.

— Tant que ça sera pas fini, ça va être chaud, meuf.

— Ouais, tant que c’est pas fini hein. » Elle s’écarta du chemin, en recommençant à biberonner, ses yeux bleus pâles et hagards regardant le vide du trottoir en face.

Dans l’escalier, quelques types discutaient, nettoyaient leurs armes, refaisaient leurs pansements. Ils me regardèrent passer, de travers. Lui, Il était tout en haut, je le savais. Des gardes me laissèrent entrer. Il était seul, regardant la ville et ses colonnes de fumée. On voyait presque la ligne de front, gravée dans le ciel comme un trait noir et mouvant qui recouvrait le monde de suie et lançait une ombre immense sur les beaux quartiers. Il avait aménagé une terrasse dans une des chambres de bonnes au toit arraché par une tempête il y a un an ou deux. On avait jamais pris le temps de tout déblayer, avant ça. Les murs défraîchis de chaque côté laissaient apparaître les couches de papier peint des deux derniers siècles. Au centre, deux fauteuils et une petite table en fer forgé où reposait une bouteille de vin poussiéreuse. Deux verres remplis projetaient deux taches d’or sur la peinture blanche écaillée de la table. Une fraîche brise soulevait doucement la poussière du vieux parquet.

Lui, Il ne se retourna même pas.

« Je savais que tu finirais par venir.

— Donc Tu sais aussi pourquoi je viens. »

Il retourna sa chaise brusquement, un sourire narquois aux lèvres.

« Ça oui, tu n’en peux plus, ce n’est pas ce que tu pensais, tu ne peux plus continuer. Mais pas de ça tout de suite, je t’en prie, assieds-toi, j’ai débouché une bonne bouteille, ce serait dommage de la perdre. »

Les fauteuils étaient vieux, très vieux, en cuir brun usé et craquelé par deux siècles d’usage. Le mien avait le dessous d’un accoudoir rafistolé au gros scotch noir. Je m’y enfonçai profondément.

Face à moi, là où le mur aurait dû être, la ville étendait une mer infinie d’ardoises noires qui reflétaient le soleil de printemps. Les colonnes de fumée semblaient soutenir le ciel comme les piliers mouvants d’un monde qui va bientôt s’écrouler.

« Au grand soir ! » s’exclama-t-Il en me tendant un verre du liquide doré.

« Sauternes 2083, de la réserve personnelle du Gouverneur. » Ça embaumait le miel et les fruits frais, une odeur riche et puissante, une des meilleures que j’eus jamais senties. L’odeur de la richesse et de l’or envahit doucement la pièce. Le goût ne me déçut pas, j’en fermai les yeux pour bien apprécier. On a pas souvent du bon vin ici, mais quelques bandes réussissent à faire de l’alcool de qualité, surtout sur les Buttes ou dans les marches de la Zone mais il n’y en a jamais assez pour tout le monde et on se retrouve presque toujours avec de l’alcool de riz fabriqué au fond d’une cave.

« Tu sais, on va dans la bonne direction. Là-bas, dans les beaux quartiers » avait-Il commencé en désignant du bras le là-bas en question, loin au delà des incendies « Ils s’interrogent. Mais pas que là. Partout dans l’Union, les gens se demandent s’ils doivent continuer, si ça vaut la peine de se battre pour autant de problèmes et de sang versé.

— Sérieusement, Tu penses qu’il vont finir par nous filer l’indépendance ? Et après quoi ? Tu sais bien que j’y ai pensé avant mais plus ça va moins je vois, c’est juste pas possible, on survit à peine avec l’aide internationale.

— Oh la belle générosité qu’ils nous font à nous balancer leurs vieux vêtements dont ils ne veulent plus, et du riz hydroponique ! Et non, ce n’est pas l’indépendance que je veux.

— Alors pourquoi on fait tout ça ?

— Tu sais bien pourquoi, j’ai jamais caché mes intentions, non, pas à toi. Je t’en ai parlé, tu as juste dû choisir de l’oublier. »

Oh oui, Il m’en avait parlé, mais pas moyen de vraiment croire qu’Il ait été sérieux. C’était trop affreux, inhumain.

« Bingo, détruire pour rebâtir, voilà ma solution.

— Putain, T’es taré !

— Allons mon cher, nous savons tous deux que tu savais parfaitement ce qui arriverait à la seconde où t’as commencé à tabasser ce flic. Allez, même encore avant. Tu as toujours su que ça finirait comme ça. Sinon tu ne serais pas venu vers moi, sinon tu n’aurais pas suivi la foule dans le palais du Corbeau. Alors va, pars loin. Fais comme Georges, enfuis-toi dans la banlieue. Mais tu crois vraiment que ça n’ira pas jusque là ? Tu penses être épargné ? Tu ne vois donc pas qu’il est déjà trop tard ? Tu penses que la Zone brûle mais, mon cher, ce n’est qu’une étincelle, un petit pétard, qu’on prend pour Hiroshima. Mais tu sens la ville, tu sais comme moi que ce n’est qu’un commencement. Les bombes vont tomber, un tapis de feu qui rasera la ville, et nous pourrons tout reconstruire. Mais pars, pars, tu reviendras bien assez tôt. »

Je finis mon verre d’un trait et je me cassai. Oui, oui je le savais, oui Il avait raison cet enfoiré, comme d’habitude, Il a toujours raison. Ce soir-là je me suis retrouvé au fin fond de la Zone, dans une cave, à boire mon poids en alcool frelaté. »videmment qu’Il a raison, évidemment que j’ai participé à tout ça. Mais si ça avait pas été moi, ça aurait été un autre, pas vrai mec ? Nan, trop simple. J’ai choisi cette merde, j’y ai participé. À l’instant même où je L’ai rencontré j’ai su ce qui allait arriver. J’ai vu la lueur dans Ses yeux, ce feu révolutionnaire, si fou, si destructeur.

[Retour…]

Paris sous les vagues

Par Bouglé

Pourquoi est-ce toujours New-York ou Los Angeles, parfois Londres, qui est malmené et détruit ? Pourquoi pas la France ? Pourquoi pas Paris ? Ne sommes-nous pas assez bien pour être attaqués ? C'est de là qu'est parti Paris sous les Vagues ; rendons à Paris sa vie ! La ville doit vibrer, s'écrouler, se rebatir pour vivre à nouveau.

L’autre pilier de Paris sous les Vagues est cette question : que se passerait-il si le Benelux était englouti sous les eaux, où iraient les réfugiés ? Que feraient-ils ? Comment les accueillerait-on ? Le monde continue à avancer autour de Paris, on inaugure l'ascenseur orbital, les colons arrivent sur Mars et pourtant le ghetto reste bloqué.

Une jeunesse shootée à la poudre et à la kalash, montée aux beats infernaux de caves obscures ; ils devront bientôt décider. Attendent-ils le changement ou grimperont-ils aux barricades pour forcer le destin et révéler les secrets de Paris ? C'est ça Paris sous les Vagues !

[Retour…]

 

 

 

Livres publiés


Tancrède Bouglé : Paris sous les vagues