À l'est de l'île de Montréal s'étend une pointe de terre qui, autrefois, était couverte de trembles, d'où son nom de Pointe-aux-Trembles. C'est là que François-Gabriel Dumas, alias Gaby, a passé sa jeunesse dans les années soixante-dix. À l'époque, ce n'était qu'une agglomération de paroisses, c'est-à-dire ni un tout à fait un village, ni la banlieue qu'elle est devenue dans les années quatre-vingt. À l'ombre du plus grand complexe pétrochimique de l'est du Canada dont les cheminées « brûlent jour et nuit » (Richard Séguin), Gaby affronte les voyous du quartier dans un match de ballon-chasseur à la suite duquel il se fera un nouvel ami et connaîtra son premier amour, un amour juvénile, encore pur et innocent.

Le bout de l'île est le roman de la transition, le roman du passage à l'adolescence comme chacun de nous a dû vivre. À l'instar des Allumettes suédoises de Robert Sabatier, il appartient au genre du récit de l'enfance, un genre qui ne se démode jamais et qui, quel que soit la provenance de l'auteur, recèle une portée toujours universelle.

 


Échantillon :



Je sentais qu'il se passait quelque chose en moi, un changement que je ne pouvais identifier avec précision. Depuis mon anniversaire, le premier mai dernier, il m'arrivait la nuit de me réveiller avec le sexe si gonflé que je n'osais me lever de peur que mon frère Frédéric, qui partageait la même chambre que moi, s'en aperçût. Par ailleurs, j'avais ressenti, avant-hier au parc Saint-Jean-Baptiste, un léger plaisir à cet endroit délicat alors que je grimpais à la structure d'acier de la balançoire. Étrange sensation qui m'était inconnue jusqu'alors. Vraisemblablement, je traversais un passage, une période de transition dont j'avais à peine conscience encore, car mes préoccupations allaient vers le sport, et non vers le sexe.

En effet, je ne pensais qu'au sport, plus précisément au match de ballon-chasseur que je devais disputer le lendemain matin. Cette finale opposait mon équipe à celle de la sixième année A dont le chef était le redoutable Richard Pouliot, un garçon costaud qui avait dû redoubler au moins deux fois car il avait déjà du poil au menton. J'étais chef de classe de la sixième B mais, à côté de Pouliot, je ne faisais pas le poids. Petit, plutôt chétif, voire fluet, je faisais à peine mon âge. Toutefois, mon habileté et ma grande agilité de mouvement compensaient largement ma modeste taille.

Pour gagner, je comptais sur l'aide du capitaine de mon équipe, Luc Piché, un solide gaillard qui me vouait une reconnaissance sans bornes depuis que je lui filais un coup de main pour faire ses devoirs, pour ne pas dire que je les faisais souvent à sa place. Comme Pouliot, Piché avait redoublé, mais il ne pouvait se permettre de le faire encore sinon son père le tuerait. C'est du moins ce qu'il me racontait, parfois, en me tendant d'un air malheureux un cahier fripé rempli de problèmes d'arithmétique que je devais solutionner pour lui. Je savais qu'il disait vrai. Pour m'en convaincre, je n'avais qu'à voir les ecchymoses qui couvraient son visage les lendemains de remise du bulletin. Un jour même, peu de temps après qu'il eût coulé la dictée du vendredi, madame Signori l'avait questionné à propos d'un bleu apparu sur son avant-bras. Pour se justifier, il avait marmonné une vague histoire de chamaillage avec ses frères... En bonne catholique respectueuse de l'ordre établi, notre maîtresse estimait qu'on devait limiter au minimum l'intrusion de l'État dans les familles, de sorte qu'elle n'était pas allée plus loin. Cela aurait été bien inutile, d'ailleurs, car tout portait à croire que, cette fois-ci, Piché réussirait son année scolaire pour enfin accéder en classe de première secondaire à l'école Daniel-Johnson et, du même coup, éviter la raclée que son père ne manquerait pas de lui donner en cas d'échec. Mais il s'agit là d'une autre histoire...