Le Sourire d'Hélène Châtel, la nouvelle qui donne le titre à ce recueil, résulte d'une épiphanie, c'est-à-dire d'un événement anodin qui déclenche soudain la remontée d'un souvenir qui, bien qu'enfoui profondément dans l'esprit du narrateur, n'a jamais cessé de le hanter.

La madeleine trempée dans la tasse de thé de Proust est du même ordre. Mais là s'arrête la comparaison… car Gaby, le personnage récurrent de ces récits, provient d'un milieu socio-économique fort différent de celui du narrateur de La recherche : Pointe-aux-Trembles, une agglomération urbaine située sur la portion orientale de l'île de Montréal (Canada), n'est vraiment pas comparable aux très riche quartier d'Auteuil, à Paris (France).

Le Sourire d'Hélène Châtel, comme les huit autres nouvelles qui composent ce recueil, exprime un acte de mémoire pour en tirer un enseignement quasi trivial : quoiqu'on fasse, quoiqu'on dise, on ne sort jamais du pays de l'enfance.

 


Échantillon :



« Gaby, c'est quoi les livres que tu donnes à Lucien ?
— Rien du tout, M'man. C'est des romans. Pour être plus précis, un roman de Dostoïevski. Un classique du dix-neuvième siècle, quoi ». Devant sa mine dubitative, j'ajoutai : « On ne peut tout de même pas me faire le reproche de prêter des romans à un employé du garage !
— Des romans, t'es sûr? Pas des livres communistes, là ?
— Ben non, M'man. Que des romans. Et je ne vois pas ce que mes livres de philosophie politique ont affaire avec…
— C'est bon, là. Les livres, c'est comme la religion : un peu, c'est correct, mais trop, ça ne marche plus.
— Et moi, je suppose que c'est trop ?
— Toi, c'est pas pareil. »

Je pris le temps de m'asseoir sur le divan, tout près de ma mère qui me regardait avec des yeux inquiets. « Je peux savoir ce qui se passe, M'man ?
— Il se passe que monsieur Duranleau s'est plaint à moi de la piètre performance de Lucien ces temps-ci. Il parait qu'il lit toute la nuit, ça fait que la mécanique ne roule pas fort. Et le patron a dit que c'était toi qui le fournissais en bouquins ».

Pendant un moment, je m'étonnai que ma mère parle de livres comme s'il s'agissait de drogues que j'aurais pu « fournir » à des clients. Néanmoins, en prêtant un livre à ce mécanicien, j'étais loin de me douter du tort que j'allais lui causer.

« Il lit?
— Oui, des livres que tu lui prêtes.
— Mais plein de gens lisent, Maman, et cela ne les empêche pas de travailler, de vivre. Quand j'étais petit, je me souviens que, même toi, tu lisais tout le temps...
— Mais il y a livres et livres, non ?
— Voyons, M'man, ce sont tes propres livres que j'ai prêtés à Lucien ! Tu sais, ces livres reliés en cuir que tu as achetés par correspondance...
— Ok, c'est bon »

Ma mère soupira en regardant dans le vide pendant quelques instants. Je remarquai qu'elle semblait fatiguée, presque épuisée. Elle avait vieilli au cours des derniers mois, surtout depuis que mon père avait quitté la maison.

« Tu as raison, me dit-elle. Tes livres n'y sont pour rien. C'est Lucien, le problème, pas toi. Mais essaie de parler avec lui, ok ? Peut-être que tu pourras le raisonner ? Après tout, c'est toi qui lui as brouillé l'esprit avec tes livres, non ?
— M'man, je t'en prie… Qu'est-ce qu'il faisait de si bien, Lucien, avant que je ne lui brouille l'esprit, comme tu dis ? »

Ma mère s'immobilisa. « Tu me demandes ce qu'il faisait de si bien, Lucien, avant qu'il ne lise ? Eh bien, il élevait ses deux enfants en faisant en sorte qu'ils ne manquent de rien ! Voilà ce qu'il faisait, Lucien ! Mais peut-être que ce n'est pas assez bien pour toi, hein ? »