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Le bout de l’île


Un roman de Daniel Ducharme
 

À l’est de l’île de Montréal s’étend une pointe de terre qui, autrefois, était couverte de trembles, d’où son nom de Pointe-aux-Trembles. C’est là que François-Gabriel Dumas, alias Gaby, a passé sa jeunesse dans les années soixante-dix. À l’époque, ce n’était qu’une agglomération de paroisses, c’est-à-dire ni un tout à fait un village, ni la banlieue qu’elle est devenue dans les années quatre-vingt. À l’ombre du plus grand complexe pétrochimique de l’est du Canada dont les cheminées « brûlent jour et nuit » (Richard Séguin), Gaby affronte les voyous du quartier dans un match de ballon-chasseur à la suite duquel il se fera un nouvel ami et connaîtra son premier amour, un amour juvénile, encore pur et innocent.

Le bout de l’île est le roman de la transition, le roman du passage à l’adolescence comme chacun de nous a dû vivre. À l’instar du roman de Robert Sabatier, Les allumettes suédoises, il appartient au genre du récit de l’enfance, un genre qui ne se démode jamais et qui, quel que soit la provenance de l’auteur, recèle une portée toujours universelle.

Première diffusion le 1 février 2011
3,49 € - 4,59 $ca sur 7switch | Poids moyen | Romans
ISBN : 978-2-92391-622-4


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Un échantillon tiré du chapitre 9 :

Plongé dans mes pensées, je ne vis pas Nicole Rancourt qui s’approchait de moi par derrière.

« Gaby », me dit-elle d’une voix douce.

Je me retournai et la vis, vêtue d’un short blanc légèrement défraîchi et d’un chemisier vert qui lui descendait jusqu’au bas du dos. Quelque chose dans son air d’aller rappelait le garçon manqué qu’elle était sans doute, dans les faits.

« Nicole! Qu’est-ce que tu fais ici ? »

— Je rentrais chez nous et je t’ai vu de loin. Et cette course pour ta mère ?

— Ben, tu sais…

— Je sais bien que tu n’avais pas de course à faire pour ta mère ! Et puis, le dimanche après-midi, il n’y a pas grand-chose d’ouvert, hein ? »

J’étais toujours assis sur le banc alors qu’elle se tenait debout, à quelques mètres de moi. Elle avait compris, bien sûr, et moi j’avais compris qu’elle comprenait et ce, depuis quelque temps déjà. Après un moment de silence, elle me dit :

« Puisque tu es là, à ne rien faire, pourquoi ne m’accompagnes-tu pas ? J’ai besoin d’un chevalier servant pour me ramener à la maison…

— Ok » répondis-je en me levant, sans trop savoir pourquoi j’acquiesçais à cette demande inusitée, car j’avais l’air de tout ce qu’on voulait sauf d’un chevalier servant, et encore moins de celui de Nicole Rancourt, une fille qui avait appris à se défendre toute seule depuis qu’elle avait délaissé les couches culottes pour le short…

Nous traversâmes le parc Saint-Jean-Baptiste et longeâmes le cimetière de l’autre côté de la rue, ce qui nous obligea à passer devant la façade de l’école Saint-Enfant-Jésus, point de vue inhabituel pour moi car l’entrée des élèves se faisait par l’arrière, via la cour de l’école, et non par la porte de devant qui était réservée au personnel et aux visiteurs occasionnels. En passant devant le bâtiment, je ressentis malgré moi une ineffable tristesse, comme si j’étais déjà nostalgique de cette école qui appartenait au passé, c’est-à-dire aux choses révolues de l’existence. Un sentiment irrationnel, sans doute occasionné par ma déveine avec Lucie, s’empara momentanément de moi.

Nous marchâmes en silence, Nicole et moi. Arrivés sur la rue Victoria, nous prîmes à gauche pour nous diriger vers l’est. Je n’aimais guère ce quartier, sans doute par crainte d’y rencontrer quelques voyous qui infestaient le secteur. Justement, au moment où nous dépassions la 12e avenue, nous tombâmes sur Leroux qui circulait à vélo, suivi de près par Jean-Luc Bilodeau, le même garçon aux grands yeux noirs que j’avais rencontré, au début de l’été, alors que je jouais au hockey avec René sur la 6e avenue. Là encore, je m’étonnai de le trouver en si mauvaise compagnie. Je savais peu de chose de lui, si ce n’est qu’il habitait sur la 18e avenue près de la rue de Montigny. Cet été, au terrain de baseball local, ses parents et ses deux jeunes frères venaient le voir jouer, lui qui n’était guère habile dans la pratique de ce sport. Au fond de moi, sans trop savoir pourquoi, je me disais que ce gars-là n’avait rien à faire avec des gens comme Pouliot, Leroux et consort. J’étais loin de me douter alors qu’il allait devenir, quelques années plus tard, le meilleur ami que l’existence m’eût donné en mes vertes années.

Ils s’arrêtèrent à notre hauteur.

« Dumas ! Tu sors avec les filles du boutte, maintenant ? É, me demanda Leroux, d’un air narquois. « T’as pas peur de t’écarter si loin de chez toi ?

— Laisse-le tranquille, poil de carotte ! », lança Nicole avec une pointe de défi dans la voix.

« Ok, fifille, on le laisse tranquille, ton petit protégé », répondit Leroux en féminisant sa voix. Puis il se tourna vers Jean-Luc et lui dit :

« Viens, on y va !

— C’est ça, allez-y… et faites gaffe pour ne pas tomber dans un caniveau ! » leur cria-t-elle pendant qu’ils s’éloignaient.

Ils filèrent à toute vitesse, du moins à la vitesse permise par leurs bicyclettes Mustang à siège banane. À la hauteur de la 16e avenue, ils tournèrent à droite, se dirigeant vraisemblablement vers le bord de l’eau.

« Tu n’as pas peur de lui parler comme ça ? », demandai-je à Nicole une fois qu’ils se furent éloignés.

« Penses-tu, c’est juste un petit frappé qui vit dans l’ombre de son grand frère, l’ami de mon propre grand frère, en fait… C’est pour ça qu’il n’oserait jamais me toucher. »

Pendant le reste du trajet, Nicole me parla de sa famille, ou plutôt de ses quatre frères dont sa mère avait plus ou moins perdu le contrôle, si j’avais bien compris. Son père, elle n’en glissa pas un mot, de sorte que je n’osai pas lui en parler. En passant la 18e avenue, nous étions pratiquement arrivés devant chez elle, un logement au troisième étage d’un immeuble défraîchi, lui-même imbriqué dans une série de bâtiments en rangée dont la brique, blanche à l’origine, avait pris une teinte brunâtre avec les années. Escaliers déglingués, balcons à moitié pourris, insonorisation absente entre les appartements, autant de signes de cette négligence propre aux habitations des gens pauvres dont les propriétaires ne faisaient ni entretien ni rénovation sous prétexte de maintenir un loyer modique.

« Merci, Gaby », me dit-elle devant chez elle. « Et ne t’en fais pas trop pour Lucie. Tu sais, elle est un peu agace-pissette… Ça lui passera », ajouta-t-elle en me gratifiant d’un large sourire.

« Est-ce que je peux t’appeler ? », lui demandai-je alors qu’elle s’était déjà engagée dans l’escalier.

« Oui, bien sûr », répondit-elle en gravissant deux par deux les marches. Une fois sur le balcon, elle ouvrit la porte, me fit un signe d’au revoir avec la main et entra chez elle. Je restai encore quelques secondes sur le trottoir à contempler l’immeuble, me demandant si cette clameur indistincte, faite de cris humains, d’objets entrechoqués et de musique cacophonique, que j’avais cru entendre pendant que Nicole refermait la porte derrière elle, était de source joyeuse ou malheureuse. Je haussai les épaules et me remis en route, avec la conviction que certains avaient plus de chance que d’autres. En pressant le pas, je me dis que, même si je vivais dans un environnement fort modeste, pour ne pas dire pauvre, je me comptais parmi les gens les plus chanceux du monde, encore plus chanceux que ceux qui habitaient les belles maisons qui longeaient le fleuve Saint-Laurent entre les rues Saint-Jean-Baptiste et Daniel Johnson, ces maisons silencieuses d’où trop peu d’enfants sortaient dehors pour jouer. Mais la conscience de mon bien-être n’arrivait pas à chasser la tristesse que je ressentais devant le paysage désolé de ce quartier défavorisé, tristesse accentuée par le fait que Nicole Rancourt, qui avait démontré tant d’empathie à mon endroit, y vivait.

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