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Des nouvelles du bout de l’île


Un recueil de nouvelles
de Daniel Ducharme
 

En 2011, ÉLP éditeur faisait paraître un recueil de nouvelles intitulé Le sourire d’Hélène Châtel. Ce recueil contenait huit nouvelles qui avaient toutes en commun le personnage de François-Gabriel Dumas, dit “Gaby”, le héros du roman Le bout de l’île paru la première fois en version papier en 2009, puis deux ans plus tard en numérique chez ÉLP. À l’instar du recueil de 2011, ces Nouvelles du bout de l’île partagent une unité de lieu : la petite ville de Pointe-aux-Trembles, aujourd’hui un demi-arrondissement situé à la pointe orientale de l’île de Montréal. Les quatre dernières nouvelles font toutefois exception puisque Gaby, comme plusieurs jeunes hommes de la banlieue, s’est installé en « ville » à l’âge adulte, du moins pendant quelques années. Mais les lecteurs familiers avec les textes de l’auteur, qu’il publie régulièrement sur son blogue (dducharme.com), reconnaîtront les personnages (Céline, Florence, Jean-Luc, etc.), tous originaires du bout de l’île.

En 2015, ces nouvelles ont toutes été révisées en profondeur et certaines d’entre elles ont même été augmentées. Par ailleurs, l’auteur en a ajouté cinq, ce qui porte le compte à treize textes. Il s’agit donc d’un ouvrage véritablement « revu et augmenté » comme on avait coutume de le lire dans l’édition traditionnelle. Un ouvrage cohérent qui reproduit, sous une forme courte, le petit monde du Bout de l’île, un roman dont la version papier est malheureusement épuisée, mais qui est toujours disponible en numérique chez ÉLP éditeur.

Le Sourire d’Hélène Châtel, la nouvelle qui donne le titre à ce recueil, résulte d’une épiphanie, c’est-à-dire d’un événement anodin qui déclenche soudain la remontée d’un souvenir qui, bien qu’enfoui profondément dans l’esprit du narrateur, n’a jamais cessé de le hanter.

La madeleine trempée dans la tasse de thé de Proust est du même ordre. Mais là s’arrête la comparaison, car Gaby, le personnage récurrent de ces récits, provient d’un milieu socio-économique fort différent de celui du narrateur de La recherche : Pointe-aux-Trembles, une agglomération urbaine située sur la portion orientale de l’île de Montréal, n’est vraiment pas comparable au très riche quartier d’Auteuil, à Paris (France).

Ce recueil exprime un acte de mémoire pour en tirer un enseignement quasi trivial : quoiqu’on fasse, quoiqu’on dise, on ne sort jamais du pays de l’enfance.

Première diffusion le 31 janvier 2011
Nouvelle édition du 12 décembre 2015
3,49 € - 4,59 $ca sur 7switch | Poids moyen | Nouvelles
ISBN : 978-2-924550-03-8


Plus d’infos


 

Un échantillon
tiré de La rondelle volée :

Un jour d’hiver, alors que je devais avoir neuf ou dix ans, je me fis voler une rondelle de hockey à l’effigie du club Canadien de Montréal par un voyou de la 12e avenue du nom de Leroux. En rentrant à la maison, je gagnai un peu trop vite ma chambre, ce qui piqua la curiosité de ma mère qui avait déjà deviné qu’il s’était passé quelque chose à la patinoire du parc Saint-Jean-Baptiste. Quelques secondes plus tard, elle entra dans ma chambre, s’assit sur le bord du lit et, après que je lui eus raconté ce qui venait de se passer, les yeux rougis par les larmes, me dit :

« Tu sais, tu viens de perdre une rondelle de hockey…

— Pas n’importe laquelle rondelle, maman !

— Oui, je sais, c’était celle où il y avait dessus le grand "CH" du Canadien. Mais ce n’était qu’une rondelle…

— Oui, mais…

— Mais ce n’était qu’une rondelle quand même ! affirma-t-elle tout doucement, sur un ton néanmoins péremptoire qui n’admit aucune réplique. Une rondelle, poursuivit-elle, faite de caoutchouc dur que tu pourras te procurer dans un magasin un peu plus tard. Crois-tu vraiment qu’il vaille la peine de pleurer pour ça ?

— Mais maman, c’est pas comme si je l’avais perdue, cette rondelle. On me l’a prise en me menaçant avec un bâton !

— Oui, je sais, mais là, maintenant, tu es avec ta mère qui t’aime plus que tout au monde. Tantôt, tes frères seront là et, avec ton père, on se mettra tous à la table pour manger le bon spaghetti italien que j’ai préparé. Du bon spaghetti avec du pepperoni, comme tu l’aimes. Alors, dis-moi : qui a volé qui tout à l’heure au parc ?

— C’est lui qui m’a volé, dis-je sur un ton mal assuré.

— Non, c’est lui qui s’est volé lui-même.

— Comment ça ?

— Parce que toi, dans moins d’un heure, tu seras avec ta famille en train de manger un bon spaghetti avec, en moins, un ridicule bout de caoutchouc que tu retrouveras de toute façon, d’une manière ou d’une autre, alors que lui, ce petit voyou, il rentrera chez lui avec une superbe rondelle du Canadien qui ne lui appartient pas. Crois-tu qu’il se sentira fier de la ranger parmi ses affaires ? Et que dira-t-il à sa mère quand elle lui demandera où il a pris cette rondelle ?

— Sa mère, elle s’en fout : elle n’est jamais là ! » criai-je à ma mère.

« Alors c’est encore pire ! Si sa mère ne lui demande rien, il sera doublement volé… car il ne sera plus alors qu’un pauvre petit garçon avec, sans doute, un objet en plus, mais en moins, il ne… »

Ma mère, troublée davantage que je ne l’étais moi-même au début de l’entretien, interrompit son discours, car mon père et mes frères choisirent ce moment-là pour revenir bruyamment à la maison. Alors, sans plus attendre, nous nous levâmes pour aller accueillir les autres qui, le seuil à peine franchi, criaient déjà :

« J’ai faim ! Qu’est-ce qu’on mange ? »

Plus tard dans la nuit, alors que je me trouvais dans mon lit au côté de mes frères qui dormaient déjà, j’en étais presque venu à plaindre Leroux, un garçon aussi stupide que cruel, de m’avoir si violemment volé ma rondelle du Canadien… car, moi, ma mère avait su apaiser mon agitation intérieure alors que lui, Leroux, comment pouvait-il s’endormir en paix avec une rondelle volée dans le creux de sa main ? Et moi, encore moi, avant de m’endormir, je me souvins que j’eus la conviction d’avoir mangé, ce soir-là, les meilleurs spaghettis de toute ma vie avec, dans cette sauce que ma mère avait fait mijoter pendant de longues heures, du saucisson légèrement piquant, qu’on appelle faussement « pepperoni + de ce côté-ci de l’Atlantique.

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Une note de lecture

par Laurendeau

Quand on produit une œuvre de fiction d’un assez bon volume, un certain nombre de matériaux satellites font inévitablement leur apparition sous la plume. Il serait trivial et non avenu de les considérer comme les simples scènes retranchées (deleted scenes) d’un bon film. Il y a bien un peu de ça, mais il y a aussi quelque chose de tout autre, qui procède directement de la dynamique d’écriture dans sa spécificité stricte. Le fait est que les personnages que l’on développe ont un arrière-plan, une histoire, un "vécu", une trajectoire qui les déterminent et, conséquemment, certain des éléments de fond de leur fiche descriptive prennent une dimension narrative autonome, parfois incroyablement puissante. Celle-ci se développe alors très fructueusement dans le texte court. De petites gemmes apparaissent donc alors au fil du voyage, qui valent en soi et qu’il serait par trop douloureux de percer cruellement pour les enfiler dans le collier de tel ou tel chapitre du plus vaste exercice romanesque en cours. Certains de ces textes sont, dans leur genèse objective (si tant est qu’on se soucie de cette dernière), plus anciens, d’autres contemporains de la rédaction du roman principal. La date de leur apparition importe peu en fait. C’est leur dynamique crucialement périphérique et satellisée au moyeu central qui compte vraiment.

Autour de l’ouvrage de Daniel Ducharme Le Bout de l’île est donc apparu (avant/pendant/après) un faisceau de matériaux satellites dont l’auteur a constitué le présent recueil de nouvelles. Dans cette série de tableaux, nous évoluons donc toujours dans l’univers social et historique de François-Gabriel Dumas, dit Gaby, le personnage principal du déjà fameux cycle pointelier. L’ordre dans lequel les nouvelles sont disposées n’est pas restreint exclusivement par une progression chronologique dans la vie de notre Gaby (progression effective qui, éventuellement, dépassera la période de temps délimitant la trame du Bout de l’île).Ce que l’on voit se développer, en feuilleté, d’un texte à l’autre, dans ce recueil spécifique, c’est le rapport émotionnel et charnel de Gaby à l’amour envers nos extraordinaires compagnes de vie. Pour ne rien gâcher de votre futur plaisir de lecture, décidons, en esquissant fort, qu’on passe ici, en compagnie de Gaby, de l’amour de LA femme (Hélène Châtel, qui d’autre ?), à l’amour de la femme (la minuscule), à l’amour des femmes… Suivez mon regard sur la page…

Une autre dimension du regard de Gaby sur lui-même (suivez son regard aussi !) prend corps, de façon stable et récurrente, celle de la douce gradation d’une dimension très légèrement autodérisoire, répondant harmonieusement à la gravité de ton du roman (et de la toute première nouvelle). Le style sobre et vif de Ducharme donne ici pleinement sa mesure et on découvre à la fois un libertin très à l’écoute de sa sensualité complexe et grinçante (Charogne, Jo) et un moraliste qui n’hésite pas, en conscience, à tirer les leçons éthiques d’un événement d’existence (la rondelle de hockey, le lecteur) et même parfois un petit peu, pourquoi pas, à sermonner nos chers mouflets de ce temps (Zacka). À l’instar de Daudet, de Fournier, de Satrapi, il y a, chez Ducharme, une remarquable aptitude à traiter le parcours obligé de l’enfance et de la jeunesse dans un angle aussi vrai et rafraîchissant que la plus vive des sources cristallines. L’enfant et le jeune homme que je fus, et ne suis plus, remuèrent fréquemment au fond de moi au cours de cette pétillante lecture.

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Livres publiés


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