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La diversité du monde


Un recueil de nouvelles
de Daniel Ducharme
 

Pour prendre la mesure de la diversité du monde, nul besoin de faire le pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle ou l’ascension du Kilimandjaro. Non, pour observer le monde, il suffit de prendre n’importe quel bus de Montréal pour vous rendre au boulot. Vous entrez dans le bus, vous vous dirigez vers le fond et vous vous installez sur la banquette à deux places située juste après les portes arrières. De là, vous regardez le monde…

Les individus qui le composent se présentent alors un à un devant vous. De votre poste d’observation, vous pouvez les jauger en toute tranquillité. Ce faisant, vous constatez rapidement des différences marquantes entre les êtres humains.

Et il y a moi aussi, au fond, qui ne vaut ni plus ni moins que mes contemporains qui m’observent aussi, sans doute, d’un air indifférent. Comme eux, je prends les transports publics, les côtoie dans ces petits moments intermédiaires de la journée, sauf que moi je ne peux passer près d’eux sans les voir – et parfois même sans les observer. L’esprit à la dérive, le décodage s’opère alors tout seul, sans que je le veuille forcément. Il est fait de sensations diffuses, de préjugés, de réflexes hérités de mon histoire, de mon éducation, mais toujours conceptualisé avec retenue et prudence par respect pour l’autre, sachant qu’on n’enferme pas les gens dans des cases… Bref, je me garde bien de réduire les gens à leur mode d’apparence au monde.

À travers ces observations et portraits, c’est aussi bien moi-même que j’analyse, surpris de ce qui peut me passer par la tête parfois. À travers ces saynètes, j’expérimente combien nous sommes utiles les uns aux autres, à quel point les réflexions que j’ai sur autrui me renseignent sur moi-même – en autant que je me donne la peine d’être honnête, bien entendu. D.D.

Première diffusion le 11 décembre 2017
3,49 € - 4,59 $ca sur 7switch | Poids moyen | Nouvelles
ISBN : 978-2-924550-36-6


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Extrait 1 :
à propos des Sœurs de la charité

Ce jour-là, j’étais venu à Québec, secteur Beauport, pour assister à un colloque sur le patrimoine immatériel de source religieuse. Le colloque se tenait à la maison généralice des Sœurs de la charité de Québec, maison située sur les hauteurs, à quelques kilomètres au nord de l’autoroute 40.

En descendant du taxi qui m’avait emmené jusqu’ici et que j’avais pris à peine vingt minutes plus tôt à la gare des Trois-Palais, je marchai jusqu’à la limite sud du parking, à l’opposé de l’édifice pour contempler l’horizon qui se présentait à ma vue : des terres striées de routes qui semblaient se jeter dans le fleuve. Là, debout dans le vent, un sac dans chaque main, la première impression qui me vint à l’esprit pourrait être illustrée par cette phrase de six mots : Voilà un bel endroit pour mourir.

Après quelques minutes de contemplation, je me dirigeai vers l’édifice, un bâtiment fort bien entretenu. À l’intérieur, tout était d’une remarquable propreté. Dans les couloirs, on pouvait admirer une exposition de documents d’archives qui illustraient l’histoire de cette communauté. En me rendant à la salle du colloque, je remarquai des salles de loisir avec partout du mobilier de qualité. En parcourant lentement la distance qui me séparait de la grande salle où se tenait l’événement, je fus franchement étonné par la luminosité sereine qui régnait en ces lieux.

De mauvaises langues pourraient scander que ces femmes sont bien riches pour des gens qui, ayant faits vœux de pauvreté, ont dédié leur vie à soulager les plus démunis de la société. À ces intempestifs, je préciserai que ces sœurs sont riches, certes, mais c’est collectivement qu’elles le sont, pas individuellement, car chacune d’elle a travaillé toute sa vie pour des cacahuètes, enrichissant du même coup la communauté tout entière.

Le colloque s’est bien déroulé. Outre quelques laïcs comme moi, la participation était assurée par une majorité de religieuses dont la moyenne d’âge avoisinait les soixante-quinze ans. D’aucuns croient que, d’ici quinze ans, il n’en restera plus que quelques-unes pour témoigner d’un passé révolu. Sans doute était-ce pour cela que cette poignée de laïcs, les langues pendantes, crevant de convoitise devant le patrimoine mobilier et immobilier de ces communautés, souhaitent récupérer ces objets, évoquant leur statut éventuel de patrimoine national. Une délégation de représentants de trois départements de « livres rares » de bibliothèques universitaires tournoyait, avec une attitude à la limite de la décence, autour d’un groupe de religieuses pendant le repas du midi. Je les voyais faire de loin… On aurait dit des vautours prêts à se jeter sur leurs proies moribondes pour les dévorer.

À l’instar de plusieurs communautés religieuses au Québec, les Sœurs de la Charité, mieux connues sous le nom de « Sœurs grises » à Montréal, ont dirigé des orphelinats, fondé des hôpitaux, géré des écoles. Certes, cela compte et, à ce titre, leurs œuvres sont une manifestation concrète de ce que nous, Québécois, avons été et sommes devenus. Toutefois, à mon humble avis, je dirais que ce n’est pas en cela que résident les valeurs qu’elles peuvent, aujourd’hui encore, nous transmettre. Et pour moi qui ne crois ni en Dieu ni au diable, ce n’est pas la foi non plus qui constitue l’ossature de ces valeurs, bien qu’elle n’y soit pas absente. À mon humble avis, ces valeurs constituent le sens de la communauté, la solidarité, le collectivisme, le respect de la personne, voire l’égalité entre les individus dont la valeur humaine l’emporte sur la condition sociale. Ces valeurs pourraient se résumer par cette simple sentence : Ensemble, nous sommes en mesure d’améliorer le monde, y compris nous-mêmes.

Aujourd’hui, on parle beaucoup des valeurs fondamentales de la société québécoise que nous pourrions inculquer aux étrangers qui se présentent à nos portes, comme aux jeunes auxquels nous enseignons dans nos écoles. Qu’est-ce que ces valeurs ? Je ne sais pas… mais, chose certaine, à quelques exceptions près, comme l’égalité entre les hommes et les femmes, ces valeurs n’ont plus rien à voir avec celles qui ont guidé les religieuses dans leur action au cours des siècles. Aujourd’hui, quoiqu’on dise, la valeur d’un homme se mesure aux biens qu’il possède, à la position hiérarchique qu’il occupe, au plaisir immédiat qu’il est en mesure de s’offrir. Et dire que nous avons l’audace de nous poser en juges, de donner des leçons de morale à des étrangers avec qui nous ne sommes pas en mesure de communiquer, à des jeunes auxquels nous n’avons plus rien à transmettre ! Au lieu de convoiter les biens des communautés religieuses au nom de leur intérêt national, nous serions mieux avisés de fermer notre grande gueule avant que celles-ci nous intentent un recours collectif pour salaire impayé depuis plus d’un siècle…

Si vous croisez sur la rue un membre vieillissant de ces communautés, saluez-le bien bas en signe de respect, ce respect qu’il mérite plus que quiconque ici-bas.
 

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Extrait 2 :
à propos d’une scratch épouvantable

Par une chaude soirée de juillet, après avoir vu, avec un ennui relatif, les feux d’artifice sur le pont Jacques-Cartier, je revins à pied, en compagnie de mon épouse, jusqu’à ma voiture que j’avais garée sur la rue Parthenais, juste en face du siège de la Sûreté du Québec, la police d’État. Installé au volant, alors que je m’apprêtais à quitter les lieux, voilà qu’une dame se mit à frapper sur la vitre du côté passager, effarouchant ma femme qui s’y trouvait assise. J’ouvris alors la vitre en appuyant sur le bouton approprié, ce qui me permit d’entendre :

« Eh toué, mon hostie, t’as fait une scratch sur mon char neuf en reculant ! »

Surpris, je descendis de voiture et me dirigeai vers l’arrière du véhicule pour constater les dégâts. Pendant ce temps, la dame continuait à vociférer, à hurler, comme quoi j’avais abîmé sa voiture toute neuve et, au passage, elle m’insulta assez crûment. Étant moi-même issu d’un milieu tout aussi populaire que celui de la dame en question (ce qui ne m’a pas empêché, contrairement à cette dernière, de recevoir une bonne éducation), je ne fus pas impressionné outre mesure par l’agressivité verbale de la vieille. Tout en continuant à gueuler, celle-ci se pencha avec difficulté pour me montrer du doigt une légère trace, à peine plus large qu’une aiguille à coudre, que j’aurais faite en reculant. Tout en constatant les « dégâts », je prononçai des paroles que j’ai amèrement regrettées par la suite car, ce faisant, je surestimais les capacités d’entendement de cette femme :

« Mais c’est sur le pare-chocs, madame, qu’il y a cette légère trace. Ça sert justement à ça, un pare-chocs, de recevoir des petits chocs. Et puis, c’est juste une petite scratch, vous savez. Ce n’est pas si grave… »

Là, je vis de mes yeux le sang lui monter à la tête. Tout en gueulant comme il est difficile de l’imaginer, elle appela son mari, un gros lourdaud qui, d’après sa démarche chancelante, en était sans doute à sa quatrième bière, peut-être même sa cinquième. Dès qu’il se fut suffisamment approché, elle lui demanda de prendre en note le numéro de ma plaque minéralogique.

« Tu commets un délit de fuite, là, estima-t-elle.

— Je ne commets pas un délit de fuite, madame, lui répondis-je avec toute la naïveté qui me caractérisait. Je suis là, debout devant vous. Si vous voulez, on peut remplir un constat à l’amiable. Ou, si vous préférez, appelez la police, c’est tout. »

Alors, elle continua de crier de plus belle, alla jusqu’à chez elle en entraînant son mari par le bras, puis elle referma brutalement la porte de son logement qui donnait sur la rue. Je me retrouvai donc, seul sur le trottoir, accusé de délit de fuite.

Après quelques secondes, je rentrai dans mon véhicule et démarrai pour faire route vers l’est, là où j’habitais.


 

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Livres publiés


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