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L’empêcheur


Un roman de Sinclair Dumontais
 

Une organisation sans nom et sans appartenance d’aucune sorte, ni politique, ni militaire, ni religieuse, garde un secret depuis deux mille ans et se refuse à le révéler à l’humanité. Ce secret, elle le garde dans un laboratoire au sous-sol d’un manoir entouré de grilles infranchissables. Ce secret est très troublant car c’est en fait un être vivant. Il vit dans une sorte de coma.

L’empêcheur, premier roman de Sinclair Dumontais publié chez Stanké en 2004, est enfin disponible en numérique. Treize ans plus tard, donc… ce qui n’enlève rien à la portée symbolique de ce roman qui fait de la foi un phénomème superflu.

Première diffusion le 5 septembre 2013
4,99 € - 6,49 $ca sur 7switch | Poids lourd | Romans
ISBN : 978-2-923916-62-0


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Un échantillon :

Loubna s’est retirée dans sa chambre il y a dix jours. Elle refuse d’en sortir et n’accepte aucune visite. J’avais peur qu’elle fasse une sorte de grève de la faim mais non, ce n’est pas ça. Catherine lui apporte ses repas et elle mange normalement. Elle ne revendique rien : elle veut qu’on la laisse tranquille. Tout simplement.

Janon voulait que j’aille la voir, même contre son gré, mais Helmut s’y est opposé. Les règles de la maison font que sa chambre est privée et qu’elle a le droit d’y refuser l’accès. Même si elle faisait la grève de la faim, même si elle décidait de se laisser mourir, personne ne serait autorisé à intervenir sans son propre consentement.

Helmut est venu me voir à ce sujet. Probablement parce que je suis du dernier groupe à être arrivé ici. En même temps que Loubna d’ailleurs. Puis que déjà Froil et Swift n’en sont plus.

« Vous savez ce qu’elle fait, mademoiselle Benfidi, dans sa chambre ? »

Je ne le sais pas. Je l’imagine couchée dans son lit du matin au soir et du soir au matin, ou faisant la navette entre son lit et son fauteuil, devant la fenêtre. Je l’imagine surtout en train de se demander ce qu’elle va faire pour survivre à cette vie qui la dégoûte profondément, puis dans cette communauté dont elle ne supporte plus les règles.

« Je vais vous dire, moi, ce qu’elle fait. Elle est en train de muer, de changer de peau, comme un reptile. Avant de devenir des hommes nous étions des reptiles, n’est-ce pas ? Loubna a fini de se poser des questions. Elle s’est résignée et elle est en train de devenir humaine. Dans quelques jours elle sortira de sa chambre et vous aurez peine à la reconnaître. Elle sera une autre. »

Si je comprends bien ce qu’il dit, elle est en quelque sorte… sauvée.

« Elle est sauvée, comme vous dites. Comme tous ceux qui sont encore ici. Sa période de crise et d’interrogation est terminée. Elle est en phase de conversion. Elle en a pour quelques jours encore. Lorsqu’elle sera prête, elle sortira. Elle se sera vêtue de pensées nouvelles, d’une nouvelle façon de voir ce qui l’entoure. Elle se sera protégée contre elle-même. »

Et lui, Helmut, il s’est converti, lorsqu’il est arrivé, il y a plus de trente ans ?

« Oui. Je n’ai pas eu le choix. Personne n’a le choix vous savez. D’ailleurs comprenez-moi bien : il ne s’agit pas de se convertir à une religion. Il ne s’agit pas de croire en Dieu. Je suis resté un scientifique, et même un sceptique. Alors moi, la question de Dieu… En fait, quand je vous parle de conversion, c’est dans le sens d’un consentement. Ou bien vous consentez à cette vie, ou bien vous ne pouvez pas vivre. Je crois que vous l’avez remarqué. Si je parle de conversion, c’est qu’il s’agit quand même de l’abandon d’une partie de votre façon de penser et de son remplacement par une nouvelle. Bien sûr, ce n’est pas vraiment par conviction. C’est par obligation. C’est un mécanisme de défense. C’est ce que vit en ce moment mademoiselle Benfidi. »

C’est à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle. Bonne, parce que Loubna survivra. Mauvaise, parce sa survie lui coûtera finalement sa personnalité. Mais si j’en crois Helmut, c’est ici la condition même de la survie.

« Et pourquoi ça serait une mauvaise nouvelle, qu’elle abandonne sa personnalité ? Ici ce n’est pas vraiment utile, une personnalité. Même que ça nous empoisonne, ça nous rend malheureux. Et irritables. Prenez Janon. Son ancienne personnalité est en train de refaire surface. L’année dernière elle n’était pas préoccupée, elle n’était pas sombre. Tout allait bien. Depuis quelques mois elle fait comme une rechute. Elle recommence à réfléchir. C’est malsain pour elle. »

J’ai du mal à être d’accord. Je comprends qu’il soit plus facile d’accepter cette vie si on s’y résigne. D’ailleurs ce n’est pas nouveau. Si tous les matins je m’étais demandé pourquoi je devais me rendre au travail, je suis certain que la plupart de mes journées auraient été pénibles. Mais accepter la réalité et changer de personnalité, c’est différent.

« Vous sous-estimez la difficulté que vous aurez bientôt à vivre ici, monsieur. Ou alors vous surestimez votre force. Dans le monde d’où nous venons, il était facile d’oublier que vivre est une chose difficile. Nous avions accès à des divertissements de toutes sortes. Il y avait des entreprises spécialisées là-dedans. Dans l’évasion. Et même dans les modèles de pensée. Ici nous sommes laissés à nous-mêmes. Nous sommes nus devant la vie. C’est très différent. Ne jugez pas mademoiselle Benfidi. Ni Janon. Votre tour viendra, vous savez. »

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Alors ça, c'est un peu fort !

L’auteur n’est pas tendre avec ses lecteurs. Qu’est-ce qu’il nous promène !

Tout d’abord, le héros se fait enlever. Ce n’est pas drôle. Puis il lui est annoncé qu’il a été enlevé dans un dessein secret, et qu’à cause de ce secret, jamais plus il ne reviendra dans le monde, et qu’il restera là, dans ce manoir perdu, reclus avec d’autres prisonniers, où ils feront comme une bande de moines. Alors le héros s’ennuie, il tournicote, il bavarde mollement avec les autres, personne ne sait rien et le silence est immense ; la vie devient terne et grisouillâtre. Le temps incertain s’épaissit d’indolence et d’extinction. Désespérez !

Enfin arrive le moment où le secret sera révélé. Ouf, on va savoir pourquoi on lit.

Et là, catastrophe… Le Secret est pourri, il est atroce ! Monsieur Dumontais, il faut vraiment être gonflé et n’avoir honte de rien pour balancer un secret comme ça dans le museau des gens qui vous lisent. Car enfin bon, c’est quand même le pire de tous les secrets possibles, quoi ! Il est énorme, lourdissime, rebattu ; il faudrait être un géant pour se sortir d’un piège narratif pareil. Or les géants n’existent pas ! Donc vous êtes mort.

Alors que voulez-vous on s’indigne : la vie s’écoule, le temps est rare, on ne va pas le gaspiller à lire des foutaises pour pré-ado gavé de télé, et l’on râle : Dumontais, monstre ! Espèce de Dan Brown ! Comment as-tu osé ?

Puis le regard s’écoule sur les lignes en dessous, et on lit que le héros, complètement démoralisé par cette révélation moisie, ne sait plus ni quoi dire ni quoi penser. « Ah ben comme ça on est deux ! » pense-t-on immédiatement. On lit un paragraphe encore. Le héros est un petit peu contrarié : de toute évidence, quelqu’un le prend vraiment pour une tarte, une poire, un cave, et ça c’est abominable. « Je suis bien d’accord ! » pense-t-on derechef, compatissant, et du coup l’on continue à lire quelques pages, pour voir comment ce pauvre gars encaissera le coup, s’il va étrangler un des geôliers ou sauter par la fenêtre, faire un feu de camp dans le salon ou vider tout le frigo, bref : comment il va tenter de se sauver. SOS.

Et là, insidieusement, le roman devient diabolique. Ah vous croyiez pouvoir diriger vos pensées tout en lisant celles des autres, n’est-ce pas ? Eh bien non, car tout, à chaque nouvelle page ou écran, tout vient vous contredire. Rien n’est simple, tout est flou, rien ne peut être laissé de côté, tout est important – et pas seulement important pour l’histoire de ce huis-clos fantastique, non non non : important pour vous, qui lisez, et qui existez.

Alors eh bien le grand secret de cet ouvrage c’est qu’une fois arrivés là, vous êtes foutus, ou foutues ; il va falloir tout avaler, et pas un seul instant vous ne regretterez ce choix qui, comme celui proposé aux acteurs de ce récit tourmenteur, n’en est pas un. Votre destin est tracé : vous lirez tout. Vous voici sur un toboggan, il ne fallait pas commencer, maintenant vous y êtes.

Au fond du ciel, l’Auteur hennit d’un grand rire de géant qui n’a peur de rien, et qui l’a démontré ; c’est un malin, le bougre, et vous vous êtes glissés dans ses rets. Maintenant vous rebondirez d’hypothèses en nouveaux mystères, jusqu’à la fin, où se pose la pire de toutes les questions, que je vous livre pour que vous puissiez, lorsque vous en approcherez, avoir peur de bien en connaître, malheureusement, la réponse : bon sang de bonsoir, le gisant ne serait-il pas en train de déménager ?

[Retour…]

 

 

 

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