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Je rêve


Un roman de Koralie Dzeen
 

Quand votre vie bascule, lorsque vous réalisez que votre famille n’est qu’un leurre, que vous arrivez aux urgences en vous cognant aux murs, sans plus percevoir un seul son… Que faites-vous ? Vous essayez de tout reprendre depuis le début ou vous détruisez ce qui reste ? Notre héroïne choisira la seule voie lui permettant de garder ses enfants… Elle va faire front sans relâche dans notre société aseptisée pour découvrir que, derrière les fureurs glacées de la bourgeoisie, existent d’autres dangers bien plus pervers auxquels elle n’était pas du tout préparée.

Dans un style percutant, à l’humour corrosif mêlé d’une tendresse infinie, on plonge aux enfers et l’on ressuscite avec un amour presque fou. Car ce roman refuse obstinément la complaisance de la tragédie. L’auteur nourrit sa plume à partir de personnages pétris de pureté, de perversité. Les scènes qui les mêlent font exposer leur beauté particulière. Car la fêlure laisse toujours passer la lumière.

Tome 1 : première diffusion le 13 juin 2016
3,49 € - 4,59 $ca sur 7switch | Poids moyen | Romans
ISBN : 978-2-924550-20-5


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Regarde maman des petits lutins !

Il a bien fallu et très vite que je me trouve un appartement. Celui où nous coulions des heures heureuses est à la famille de Charles. En ce sens, les flics m’ont fait signer un papelard m’engageant à quitter les lieux sous deux mois. Louer avec mon salaire et deux enfants, c’était impossible. Il fallait que j’achète, une évidence depuis des années. En courant, je visitais des appartements avec les enfants pendus à mes bras (ils ont décidé depuis toujours de me transformer en mère-chimpanzé). Charles me traitant (au temps de notre heureuse vie commune) presque toutes les dix secondes de parasite, j’avais — sens de l’honneur oblige — savamment entamé mes économies pour le faire vivre, lui. Il m’en restait un petit peu, mais pas assez. J’ai demandé à mon père, très mal à l’aise, qui venait d’hériter d’une fortune colossale. Il m’a répondu qu’il n’avait pas d’argent. Alors, j’ai demandé à mon plus vieux copain de fac. Sorte de personnage de Dostoïevski, échoué dans une période historique qui ne lui va pas, souffrant positivement de la modernité dans tous les sens du terme. Lui, a accepté tout de suite. Je l’ai appelé un soir en lui disant qu’il me fallait de l’argent. Il m’a demandé « combien ? », je lui ai répondu : « le plus possible ». Il m’a répondu qu’on se voyait le lendemain.

J’entoure des annonces immobilières, j’y vais. Rien. Je me souviens d’un taudis. J’ai relevé ma robe sur ma bouche, les garçons leur tee-shirt. Je ne sais pas depuis combien d’années, combien de chats pissaient dans le couloir de l’immeuble. Dans l’appartement, les lits tenaient en équilibre sur les appareils ménagers entre lesquels on avait installé des casiers avec rideaux. La propriétaire me le présente comme un millésime d’exception. Moi, je ne regarde que les enfants qui sautent dans tous les coins, posent les questions qui vous mettent à l’aise : « Pourquoi ça pue Maman ? », « Pourquoi ils zont mis les lits dans la cuisine ? », se faufilant dans des recoins dangereux.

Le plus jeune, Karl, arrive en relevant son pantalon : « Je m’ai fait une blessure de sang », le plus grand, Oswaldo, de s’énerver : « J’en ai marre, il y a plein de mouches qui s’installent sur moi ! Je suis un vrai perchoir à mouches ! » Ses grosses joues, ses grands yeux ronds et les bras ouverts, démonstratif, il court néanmoins regarder la blessure de son frère. Il la regarde longuement, Karl a le regard grave. Nous sommes, son frère et moi, penchés sur lui. Sur sa petite merveille de visage au nez minuscule, aux cils immenses et au sourire souvent. Il y a là une grande douleur, un plaisir intense. Je lui dis qu’il va falloir amputer ; ça ne l’amuse pas. C’est le signe de la fin du recueillement, que la blessure est finie. Il s’énerve et me dit :

— Non, c’est moi qui décide sur mon corps !

Je remercie pour la visite, vraiment. Nous allons faire des courses, je répartis les tâches, avant les garçons hurlent et se battent pour la place dans le caddy, je finis par en avoir un sur le dos, puis deux dans le caddy. Je fais descendre Oswaldo, et lui demande après avoir presque fini, d’aller chercher de la mozzarella, j’ai la flemme de retourner au fond du magasin. Il fonce, droit devant lui. S’arrête et revient aussi vite vers moi :

— C’est où ?

— Demande à quelqu’un si tu ne trouves pas. Rapporte-en plein, mon cœur !

Je fais la queue, Karl lorgne les Kinders, les filles sur les magazines TV (ou les films « dangereux », qu’il adore), les chewing-gums et commente ce que les gens achètent ou se concentre sur un visage. Oswaldo revient, à bout de souffle, avec un sentiment de tâche accomplie.

— Y’en avait pas !

— T’as pas demandé ?

— Si, mais elle savait pas. Elle était vieille !

Je confie le caddy à ma voisine, je cours avec eux, et on ramasse tout ce que le magasin contient de mozzarella. Karl en mange au moins deux par jour, et il ne plaisante pas du tout sur le partage. C’est un vrai fauve dans ces moments-là. Se forme autour de lui une ligne Maginot-Mozzarella infranchissable à chaque repas en-deçà de laquelle il fait rentrer tout ce qui traîne, y compris le contenu de nos assiettes si l’on a le malheur de s’absenter.

Ils lorgnent tous les deux un pot de fleurs, près des caisses.

Karl me demande pourquoi la fleur est fermée, je lui dis qu’elle va s’ouvrir et devenir grande, comme un homme qui grandit. Il s’exclame aussitôt, à grand renfort de gestes :

— Eh ben moi, je deviens grand, tu vois, je me suis ouvri ! Puis, il se penche, sur la seule fleur ouverte et s’extasie, concentré et heureux, les genoux pliés soigneusement :

— Hum… ça sent d’une merveille !

Karl, regarde d’autres fleurs et me demande « quelle race c’est ». Je lui réponds « des lupins », il voit un autre pot, d’où pointent d’autres petites fleurs de la même race, et il s’écrie en connaisseur :

— Regarde Maman, des petits lutins !
 

[Retour...]

 


Et puis ils ont assez souffert comme ça.

J’ai été très mauvaise et j’ai creusé ma tombe, toute seule. D’emblée, j’ai pensé seulement à mes fils, je ne les ai pas instrumentalisés pour me venger. J’ai déclaré qu’il était un bon père, mon Charles. Histoire de le motiver, devant témoin. Pour le persuader. Pour y croire, pour que tout le monde le sache, y compris ses fils. Et puis, ils ont besoin de leur père comme une plante de lumière, je ne vais pas leur faire le coup de deux week-ends par mois. Ils ne tiendraient pas. Je ne le fais pas de gaieté de cœur. Je sais qu’il ne sera pas capable de s’en occuper seul, que la belle-mère sera là, mais la seule chose qui compte pour moi, ce n’est pas ma vengeance (j’ai la vie devant moi, quoique, haïr demande du temps et de l’énergie que j’ai renoncé à consacrer à quiconque, même à mon Charles). Vengeance ? Je me rends compte, à mesure que les mois passent, que tout ce qui touche à l’entourage de mes fils, aussi merdique qu’il ait pu être avec moi, les concerne. J’apprends à me réjouir avec eux, je pacifie. En fait, bien sincèrement, je m’en fous.

En le présentant comme un bon père, j’ai décrédibilisé le personnage violent et dépressif. J’ai même essayé de calmer le jeu. Plusieurs fois, j’ai Charles au téléphone et je le supplie qu’on arrête toute cette saloperie. Il ne veut pas, il veut aller jusqu’au bout. Ses paroles ont le relent d’un état d’esprit que je connais trop bien. Il me répond texto : « je veux pouvoir me regarder dans la glace ! » Il faut qu’il arrête Les Feux de l’amour… Ce sont les scribouillis de quelques juristes qui vont lui donner l’absolution ? Il ne veut pas que je l’aide à sonder sa conscience ? Je peux lui rendre ce service en payant trois mecs qui lui remettraient les idées d’équerre ?

Mais je crois surtout que ses parents ont trouvé une nouvelle croisade qui consistera à laver leur conscience. Ils n’auront de cesse, ces deux-là, que de progresser. Je connais leur raison, elle n’est pas très belle. Abandon d’enfant. D’enfant mongolien. Là, ce n’est pas de l’abandon, c’est normal, ça faisait sale dans leur salon. Ils ont en effet fourgué leur fillette de quelques semaines dans un centre spécialisé, le plus loin possible de chez eux pour la visiter gracieusement une fois par an, histoire de la réconforter, la débile, de leur présence.

La seconde fois que je vois la juge, j’évoque cette pénible affaire de manière frontale car mon Charles a soudain brandi une photo de la petite sœur trisomique. Sauf que l’on parle de la garde des enfants et je saisis mal le rapport avec la choucroute. Que si. La juge (qui risque sa peau, mais elle ne le sait pas encore, car un père hystérique et délirant — en léger désaccord avec son jugement — sera arrêté juste à temps sous nos yeux), la juge donc, me fait la morale pendant vingt minutes. Elle a raison sur toute la ligne. Elle me dit que cette histoire ne me concerne pas, que ce n’est pas mon histoire, que c’est un sujet très douloureux la sœur mongolienne du Charles… Sauf que si, juste une chose.

Quand je suis tombée enceinte la première fois, je suis allée voir un gynéco qui m’a posé tout un tas de questions. Combien de maladies ? Zéro. Combien d’avortements ? Zéro. Combien d’anesthésies ? Ouh là, je ne me souviens plu ! Doit-on vraiment tout évoquer ? Est-ce qu’il y a des malades dans la famille ? Des frères et sœurs atteints de…

Je suis un peu fatiguée, et je réponds après m’être durablement concentrée que mon mari (pardon) avait une sœur mongolienne et myopathe, décédée depuis.

Il prend un air plus concentré que moi et me dit que je dois lui faire parvenir très vite le dossier médical de la petite sœur, parce qu’il va falloir voir un généticien dare-dare.

Au début, je ne réalise pas très bien. Puis, je prends peur. L’amniocentèse me terrifie. Je connais une petite fille qui a été bousillée avec l’aiguille. Il y a aussi un risque de fausse couche. Je ne veux pas que l’on touche à mon ventre. Je ne veux pas que l’on s’approche de mon enfant. Je deviens dingue.

J’en parle à mon Charles qui appelle ses parents. Refus catégorique. Déjà, de quoi se mêle-t-on ? (Ce n’est pas moi, c’est le médecin). Ensuite, ils affirment qu’il n’y a aucun risque. (Je me sens déjà plus rassurée avec cette bonne parole). Et puis, ils ont assez souffert comme ça. Leur infliger une communication téléphonique en plus, c’est un scandale, c’est à vomir.
 

[Retour...]

 

 

 

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