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Vacuum


Un roman de Pierre Fayard
 

Un certain gardien du Jardin d’Eden, et qui se prend pour dieu, est mécontent des humains. Il suscite une fée en charge de tout remettre en ordre : en fait un vrai aspirateur qui ne crée rien mais qui efface . Nom de code ? Vacuum, la Fée à l’envers.

Ritournelle néo-mythologique comiquement revisitée en tourneboule, le texte de Pierre Fayard est vif, nerveux, ironique, goguenard. Les vagues et les replis du récit sont chamarrés d’une bouffonne iconoclastie. Dans un sens comme dans l’autre, ce conte a du souffle. De fait, il nous emporte par son incroyable élan aspirant. Il nous avale atterrés et nous régurgite railleurs.

Et quand on en finit avec ce petit roman, on juge en toute bonne conscience que la mise en existence cosmologique de l’humanité fut rien moins qu’une bourde énorme ! Mais ce n’est pas grave, ce n’est absolument pas grave, l’erreur est créative.

Première diffusion le 18 avril 2015
1,99 € - 2,59 $ca sur 7switch | Poids léger | Romans
ISBN : 978-2-923916-93-4


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Un échantillon :

Celui qui se prenait pour dieu n’était pas méchant, ni revanchard quoi qu’on en pense, il était soucieux avant tout d’harmonie. Il serait volontiers resté tranquille dans son Jardin avec ses pommes et sa Bibliothèque Céleste, mais le déséquilibre sur Terre s’amplifiait jusqu’à menacer l’orée du Ciel où se situait le Jardin de la Sérénité Parfaite jusque-là préservé par la densité de la couche d’ozone.

Suprême escomptait de l’action du prototype de la fée à l’envers un succès fulgurant pour que les arrières arrières petits-enfants des exilés d’Éden se retrouvent tout aussi nus et plus près de la vertu que leurs ancêtres au temps bénis de leur presque innocence, sans voiture, sans internet et sans téléphone cellulaire pour se combiner des rendez-vous galants dans les Love Hôtels ou les Motels de la planète. Mais pour ce faire, un combat de Titans se profilait car les humains s'étaient fermement convaincus de leur omnipotence en lieu et place du Gardien.

À l’issue de quelques galops d’essais infructueux et de premières tentatives sans effets, Vacuum, qui avait suivi l’une des meilleures formations en ingénierie à l’École des Mines de Paris, s’attaqua à ce qui lui semblait se situer à la racine de la prolifération des idées et des objets. Elle déséquilibra le système économique global par la raréfaction des matières premières, l’écroulement des dividendes et la disparition des planches à billets en aspirant de sa baguette jusqu’à leurs concepts même. Qu’à cela ne tienne, toujours rusés, de fieffés humains conservèrent les coupures rescapées pour les collectionneurs, car elles seraient d’autant plus recherchées qu’il était impossible de les reproduire.

Grâce à l’action de FALE, le Gardien avait subtilisé l’ADN de la planche. Ténébreusement immergé dans un acide aminé tonitronucléique bien obscur de la double hélice interlope et bancaire, impossible de raviver ce concept sur Terre. Exit donc l’instrument monétaire. Mais cela avait bien peu d’impact car les petites Èves et les petits Adams s’adaptèrent bien vite en agilisant un système de trocs planétaires particulièrement performant.

Piquée au vif par ce contre inattendu, Vacuum sema des virus de doute sur les marchés en contractant Alzheimer & Parkinson Associés, dont elle sous-traita les sévices sans le moindre état d’âme. Elle ne reculait devant rien, elle avait été programmée pour aboutir tôt ou tard, et le Gardien se déclarait confiant. Mais la partie était loin d’être gagnée car à chaque offensive, l’humanité, plus stimulée qu’affaiblie, rebondissait de plus belle et les affaires prospéraient.

Les fronts de crises, comme les humains les qualifiaient, se déplaçaient sous l’effet d’inventions aussitôt converties en redéploiements économiques fulgurants. Puisque le papier monnaie ne régulait plus rien, des bourses du troc se multiplièrent sur internet accompagnées de prestations aux clients jusque-là inédites et la croissance s’en trouvait stimulée.

Jamais en manque d’imagination, les descendants des exilés sur Terre développaient des dispositifs d’anticipation des déséquilibres probables, non tant pour les contrer que pour en tirer profit juste à temps. Contre mauvaise fortune, l’humanité défiée y allait tellement de bon cœur, que cela en aurait presque fait plaisir à voir chez les Célestes qui en étaient quelque part les parents.

Les frontières de rentabilité mobilisaient une pléthore de gourous New Age et d’écoles en contre-pieds des théories anciennes économiques out of service. Les forums se multipliaient, les stages et séminaires proliféraient et le re-designing fleurissait. Vacuum se stupéfiait de tant d’entrain créatif alors qu’elle avait pensé pouvoir régler le sort de cette humanité dévoyée d’un coup de sa baguette abortive. Pour la première fois, elle douta, et dans cette brèche de confiance, elle tomba sous le charme contaminant d’Ève et de son pouvoir sur Adam.

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Mais où est Vacuum ?

Par Laurendeau

On a ici rien de moins que le petit conte enlevant de l’expectative tendue. Comme le déploiement en éventail des pouvoirs longuement anticipés du super-héro de service, l’action terrible et cruciale de la baguette de la fée Vacuum nous fait languir de se laisser attendre. Envers nous, elle est quasiment l’Arlésienne des fées. Elle est comme Clochette qui vient, d’un coup d’aiguille, taper sur le tableau et en crever la bulle, à la fin de la tonitruante et pétaradante campagne de pube. Car, bon, l’innovante légende de la fée Vacuum est relatée ici ex post. C’est une historiette iconoclaste, satirico-philosophique et contemporaine. « On sait que l’histoire, écrite à la sauce du présent par les chroniqueurs du moment, justifie, filtre et oriente plus qu’elle ne rapporte fidèlement. » Poil aux dents. C’est aussi que la fée Vacuum clôt un cycle, et pas le moindre des cycles : le cycle atavique de la création du monde.

Il faut implacablement entrer là-dedans en prenant du champ. On doit donc d’abord et avant tout revoir le récit de ladite création du monde et ce, de fond bouffon en comble potache. Il faut retrouver le Grand Architecte, son goût anthropomorphisant pour les pommes rouges, craquantes et fraîches, ses escarmouches perpétuelles avec Adam et Ève, son omnipotence usurpée, ébréchée, distante et angoissée. Il faut aussi s’introniser, bien en rythme, dans le monde complexe, subalterne et chatoyant des fées. Il faut s’imprégner de leurs fonctions besogneuses, de leur byzantine division du travail, de leurs déterminismes existentiels, de leurs acronymes percutants et aussi… de leurs petites personnalités affirmées. Les fées veulent agir certes mais, plus inconsciemment, elles veulent aussi briller, elles veulent scintiller, car la dorure de l’ego est vitale dans l’auto-estime féérique. Et quand la découverte de leur sensualité va s’entortiller dans l’affaire, tout va de surcroît se compliquer… et s’insurger aussi.

Aussitôt que l’humain et l’humaine sortent du paradis terrestre, patatras, c’est la techno-tornade. Une tempête mythologico-problématique de plusieurs millénaires nous roule sous le nez en quelques chapitres. Deux thèmes classiques, savoureusement et humoristiquement revisités, s’imposent alors à nous. Le premier de ces thèmes, c’est celui du golem, de la créature débordant machinalement son créateur. Comme l’être suprême organisateur est un vrai concepteur mais un faux dieu, le golem de ce grand apprenti sorcier involontaire ici, ce sera nul autre que l’être humain, tel qu’en lui-même. Ce dernier commencera par jouer des religions comme on joue d’une gouache avec les doigts. « Comble de lèse divinité, les humains s’ingéniaient à s’inventer des religions qu’ils hybridaient sans soucis de cohérence, juste pour en tester la fertilité pratique. » Ensuite, on aura la technocratie, l’ADN, la cyber-culture, le cartésianisme ratiocineur et la cynique tempête financiariste (je vous coupe le foisonnant détail). L’horloger du déclic initial perdra complètement le contrôle de sa lourde et complexe clepsydre hydraulique. Il ne la brisera cependant pas (car là ç’aurait été le Déluge). Il n’y aura donc pas d’Arche mais il y aura quand même – hum, hum – la fée Vacuum…

Le second thème rencontré ici sera celui de l’androïde humanisée. Insensible au départ, imbue de ses fonctions terribles dont je vous tais le détail fin, roide et glaciale, presque robotique, la fée Vacuum est graduellement commise et compromise avec sa fascination inattendue et déroutante pour la sexualité torride de ces humains sensuels qu’elle se devait initialement de cerner en un cadre beaucoup plus abstrait (pour dire les choses pudiquement). Comme une androïde pré-programmée ailleurs et d’autre part donc, la fée Vacuum, prenant hardiment Ève pour muse, rencontre éventuellement son capitaine Kirk (à répétition) et bascule dans l’hommerie la plus sémillante imaginable. Je ne vous en dis pas plus. Il faut savourer comme lait et miel la discrète mais implacable gauloiserie du tout de la chose…

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Pierre Fayard : Vacuum