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Amigolo, chaman des abeilles


Un roman de Nicolas Hibon
 

Les derniers aborigènes de la jungle de Guyane française perpétuent, bon an mal an, leur mode de vie ancestral. Ils le font le plus sereinement qu’ils peuvent, dans les circonstances contemporaines, et ce, en dépit des orpailleurs (chercheurs d’or clandestins) brésiliens brutaux et insensibles qui gorgent les rivières de rejets de mercure, et en dépit des hélicos de la Gendarmerie guyanaise qui survolent les pirogues pour prétendument inspecter l’état de santé de ceux qui cherchent à les faire nager sur le torrent nouveau des rivières anciennes. Le jeune Amigolo est le petit-fils de la vieille chamane des abeilles de son village. Celle-ci connaît le fin et subtil secret curatif des miels et sait sinueusement contourner le dard des terribles ouvrières pour faire agir les reines et leurs essaims selon ses desseins. Amigolo vient tout juste, de par l’affront de douleurs cuisantes, d’accéder au statut de jeune guerrier. Il passerait bien le reste de sa douce vie à jouer avec les abeilles de sa grand-mère. Mais une quête inattendue l’attend, une quête terrible et mystérieuse qui mettra justement au défi, comme si de rien n’était, sa connaissance de la nature, mais surtout, par-dessus tout, son mystérieux ascendant savant sur les insectes de la jungle.

Première diffusion le 9 décembre 2012
1,99 € - 2,59 $ca sur 7switch | Poids léger | Romans
ISBN : 978-2-92391-658-3


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Un échantillon :

La caresse qui l’étale et fait pénétrer le sédatif naturel tire malgré elle des grimaces de douleur au jeune guerrier. Elle n’a pas fait semblant Loulie. Le coup de badine, destiné à attiser la colère des insectes, a largement porté ses fruits sur le dos du jeune tricheur. De la nuque aux reins il n’est que boursouflure et inflammation.

— Je suis très fière de toi, Amigolo. Mais pas uniquement parce que tu as su endurer ta punition sans te plaindre.

— …

— Je vais te faire une confidence, te dévoiler un véritable secret. Il est pratiquement aussi vieux que moi puisque j’avais ton âge lorsque c’est arrivé.

Amigolo s’est détendu sous l’intimité de l’instant, à moins que ça ne soit dû au pouvoir de l’huile de carapa que la vieille femme continue d’appliquer en lui parlant.

— J’ai passé le Maraké moi aussi. Comme tous les enfants avant, garçons et filles compris. On ne pouvait pas fonder de famille sans ça, mais c’était une autre époque. J’étais un peu plus âgée que toi, deux ou trois ans, je ne me souviens plus très bien. Mais ce que je n’ai pas oublié c’est la douleur que j’ai ressentie sous le coup de badine de mon père dans le counana…

— …

— Hé oui, moi aussi j’avais triché. Et moi aussi j’ai été châtiée. J’en ris maintenant, comme tu le feras sans doute plus tard, mais sur le coup, tu dois le savoir, ça n’a rien d’amusant.

La vieille femme, partagée entre souvenir et massage, se tait un instant, perdue dans des méandres d’images en noir et blanc.

— Si je te dis ça aujourd’hui, c’est pour que tu comprennes que je ne peux pas t’en vouloir d’avoir osé ton subterfuge. Tu as su faire preuve d’intelligence et de courage, mais comme moi à ton âge tu as manqué de discernement. Nous aurions dû nous douter que nos aïeux allaient détecter la gelée royale.

— Ça fait très mal…

— Oui, je sais, la douleur est bonne pour la mémoire, crois-moi. Elle sert entre autres à ne pas oublier l’importance des traditions et le respect qu’on leur doit. Tous nos ancêtres ont subi le Maraké pour devenir adultes, et je ne suis pas sûre qu’ils apprécieraient de savoir qu’on a essayé de les tromper.

Si les traditions du peuple amérindien ont beaucoup perdu de leur omniprésence au contact de la civilisation, Massacara, Loulie et quelques autres en préservent encore farouchement l’intégrité.

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Un commentaire par Laurendeau

L’écriture magnifiquement vive et sensorielle de Nicolas Hibon nous entraîne, le souffle court, dans cette cavalcade exaltante qui nous fera traverser presque toute la Guyane dans le sens de sa longitude, une fois en fonçant vers le mystère, et une autre fois en en revenant. Dans un monde en lente déglingue, cerné par des forces tutélaires, contraires, inquiétantes et lointaines, menacé par la pollution et le cynisme des prospecteurs miniers illégaux, nous allons renouer avec la noblesse de la fin de l’enfance, le haut sentiment abnégatif, l’amour chaste, et le paradis, abstrait mais vif, des priorités supérieures. On assiste à une magnifique reprise de la quête du petit garçon qui s’avance pour devenir un homme. Il s’avance même avec son chien, ses bestioles en boîte, et ce qui furent les jouets et les amusettes de son enfance. Sauf que, soudain, sans transition et dans une explosion sensuelle et luxuriante, tout devient subitement immense, archaïque, atavique, tragique. On peut dire sans se tromper qu’Amigolo ne connaît pas encore la peur. Mais il va sans dire aussi qu’on se chargera bien, nous, tout au long de sa quête, d’avoir bien peur pour lui. Il faut aussi observer qu’à force de ramer (surtout au sens littéral du terme), notre garçon qui devient un homme va graduellement orienter nombre de ses comportements dans le sens de cette droite ligne qui est l’assise de toutes l’économie méthodique des forces.

Cinq à six jours jusqu’à Antékum pata.
Seul.
Et autant de nuits.
Ce qui semblait un détail au premier abord est maintenant une réalité bien concrète, et ce qui n’était qu’insouciance il y a une semaine encore est désormais un impératif de survie.
Pagayer sur le bord pour ne pas s’épuiser dans une lutte incessante, et profiter ainsi du reflux naturel qui coule à contre-sens le long de la berge.
La pagaie de bois brut qui plonge dans l’eau alterne de droite et de gauche avec une régularité de métronome. La pirogue est bien équilibrée. Si ça n’avait pas été le cas, Amigolo aurait dû lutter contre les remous et rectifier sans cesse la trajectoire de l’embarcation.

Et puis Amigolo sera de moins en moins seul. Au fil de son cheminement va se profiler, d’entre les branches de la jungle, l’adulte. Ami ou ennemi ? Exploiteur insidieux ou adjuvant sincère ? Vieux chef sage ou baderne égoïste ? Orpailleur brutal et absurde ou force implacable et tranquille du carcan aveugle du vrai ? Grand-maman mensonge ou grand maman vérité ? La nature forestière et lacustre, sauvage et immense, va subitement se peupler d’ombres anthropomorphes, pour le meilleur et pour le pire. Et le jeune chaman des abeilles, matois mais inquiet, ingénu mais industrieux, luttera froidement pour accéder à l’amour, à la survie des ancêtres en soi et hors de soi, à la mise en forme de cette fragile gaufre de cire, fine et armaturée, qu’est le travail bien fait et mené à son terme. Au cours de cette quête, de cette lutte ardue et épuisante comme une pente boueuse, à la fois visqueuse, squameuse, dérapante et glissante, Amigolo, jeune aborigène guyanais de ce temps, prendra la mesure, inexorable et terrible, de ce qu’il faudra irréversiblement concéder pour vaincre, si ce n’est pour simplement survivre, ou plus simplement encore : vivre.

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Livres publiés


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Nicolas Hibon : Amigolo, chaman des abeilles
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