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Hémoglobine
et bonne conscience


Un roman de Nicolas Hibon
 

Josiane est d’abord et avant tout une force de la nature. Oui, d’abord et avant tout, elle est costaude. Elle est grande, tonique, déterminée. Quand un organisme de bonnes œuvres quelconque fait un déménagement de meubles et de pesantes caisses, elle est première sur les rangs pour porter les poids les plus lourds. La force et la générosité se rejoignent en Josiane Muller, née Morel quelques cinquante-cinq ans plus tôt, elle qui possède à ce jour le sourire le plus volumineux de tout Pôle emploi.

Josiane œuvre dans tous ces métiers, professions ou activités bénévoles ou philanthropiques engageant la conscience : Pôle emploi, Restos fraternels, organisation caritatives diverses. La lie de la terre, les démunis et encore la lie de la terre et les démunis, Josiane se les coltine à la brouettée. Ses bénéficiaires lui pendent à l’encolure en permanence, comme autant de grigris aussi cuisants qu’incantatoires. Elle est si bonne, si indéfectiblement fiable, si stable et d’aplomb. Elle aime tant et est si solide. On peut toujours se fier à elle.

Mais cette force, c’est aussi une tension. Un comburant interne faisant pression sur chaque millimètre des parois de la citerne. Josiane est gonflée à bloc, tendue comme un câble. Et un jour, comme disent les québécois, elle va le péter, justement, son câble. Elle va chasser du revers de la main une de ces vieillardes importunes comme il en bourdonne tant dans le vivier de son univers ordinaire saturé de la lie de la terre. Elle va la chasser du revers de sa puissante main, cette vieille impertinente, à l’insistance non pertinente. Sauf que l’autre ne l’entendra pas de cette oreille et va accuser le coup beaucoup plus durement que prévu initialement. Je ne vous en dis pas plus.

Et la conscience, la conscience sociale mais aussi la bonne conscience de Josiane Muller va graduellement se fendiller, comme une mauvaise peinture sur un mur tremblant ou un maquillage trop épais, trop rigide, sous la pression des crispations faciales en redites. Et cette vie ordinaire, peuplée de chats, de petites gens, de bureaux, de restos et d’apparts modestes, cette vie décrite et dépeinte dans le style sobre, fin et convivial de Nicolas Hibon, va imperceptiblement se gorger de la plus hideuse des violences feutrées.

Grosse de pus et de haine rentrée, de rage irrationnelle sublimée, une maritorne souriante de société occidentale tertiarisée ruinée va donc graduellement devoir se mettre à se défouler. Comme tout ceci n’est absolument pas encadré (on connaît le dicton : les intervenantes psychosociales sont les moins bien psychosocialisées), cela va jaillir par jets puissants, noirs et épais, incontrôlés, inavoués, imprévus, magnifiés par la frustration refoulée cédant en déferlante. Tout l’univers social de Josiane Muller va s’en trouver éventuellement irrémédiablement barbouillé, poissé, souillé, dénoncé. Ce sera sublimement violent et, il faut se l’avouer, incroyablement jubilatoire.

Et ce n’est pas tout. Il ne faudra pas juste fauter dans la violence la plus crapuleuse et s’y vautrer. Il va aussi falloir se punir. Car tuer n’est pas vraiment faire souffrir (dans cette vallée de larmes, c’est tout juste le contraire, en fait) et, donc, pour adéquatement faire souffrir il faut soi-même tout sentir passer. Et vive Internet avec son lot de commerces glauques vous proposant tous ces objets étrange et instruments suspects aux fonctions bien circonscrites qu’on vous fait parvenir au boulot dans des colis opaques et banalisés…

Et… fatalement… comme les choses vont s’aggraver, s’intensifier, comme la spirale va s’emporter, comme la crise va s’appesantir, l’incontournable flicaille française va devoir finir par s’en mêler. Et c’est alors, alors seulement que prendra une bonne fois tout son sens et tout son sel, le vieil aphorisme vindicatif des anars d’autrefois : Mort aux vaches ! Les autorités hiérarchisées, vermoulues et faisandées de la république des licteurs fort las n’auront en effet qu’à bien se tenir car l’ouragan défoulatoire des cols blancs de la base, cette fois-ci, montera, bien seul certes mais bien haut. Que voulez-vous, il est tellement de notre temps, cet ouragan des frustrations sans solutions.

En un mot, la fusion fatale de Florence Nightingale et de Jack l’Éventreur vient de banalement faire son apparition dans un des racoins sans aspérité de notre petite vie ordinaire bien française. Alerte aux meurtres et à la bonne conscience.

Première diffusion le 13 septembre 2014
4,99 € - 6,49 $ca sur 7switch | Poids lourd | Romans
ISBN : 978-2-923916-86-6


Plus d’infos


 

Un échantillon :

Un léger râle, qu’elle devine plus qu’elle ne l’entend, attire son attention.

Derrière elle, le mort qu’elle avait occulté semble reprendre vie. D’ailleurs il n’est pas mort puisqu’il la regarde et tente même de lui parler. La main qui se détache du corps immobile a quelque chose d’accusateur qui ne plaît pas du tout à Madame Muller.

Encore un qui menace, qui cherche à faire du mal, eh bien soit, aux grands maux les grands remèdes. D’un geste qui se voudrait négligé, Josiane ramasse le tabouret qu’elle a envoyé valdinguer et avec un « Han » de bûcheron le fracasse sur le crâne du blessé.

Tabouret un, boîte crânienne zéro.

Elle s’est même frotté les mains une fois débarrassées des pieds du tabouret disloqué, un peu comme si elle avait terminé une tâche ennuyeuse, « une bonne chose de faite » en quelque sorte. Ça l’étonne un instant, mais c’est pourtant l’évidence, s’être affranchie de ces deux poisons lui a rendu le sourire. Il n’en faudrait pas beaucoup pour qu’elle sifflote une chanson guillerette en claquant la porte de l’appartement derrière elle.

Dans la cage d’escalier, elle n’a croisé qu’une ado maquillée comme un perroquet et habillée avec ses plumes, la jeunesse a toujours eu le chic pour lui rester inaccessible.

Pas de passage chez Abdel ce soir, c’est trop tard, non, ce soir elle va se prendre une pizza et une grande bière pour arroser toutes ces bonnes résolutions, et puis tiens, s’il en reste encore à cette heure-là, elle se prendra quelques éclairs au chocolat à la boulangerie.

Madame Muller n’a jamais fait les choses à moitié.

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La genèse de cet ouvrage

Envie de changer. On te raconte toujours les mêmes histoires, les bons et les méchants. Je voulais soit un méchant qui était gentil soit le contraire. J’ai choisi le contraire. En ce moment je travaille sur le méchant qui est gentil…

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Allez, encore un pour la route :

À peine le temps de ramasser ses cabas dans l’entrée et Josiane a repris sa marche forcée jusqu’au 237 de la rue François Mitterrand. Elle n’a gardé à l’esprit que le besoin de ses courses, un peu comme un fil rouge qui guiderait ses pas. Si elle a pensé aux provisions, elle a aussi oublié d’éteindre sous le bouillon de la poule et de ramasser son bracelet sur le bord du lavabo, et pour cause, la douleur qui lui enflamme le bras est suffisamment présente pour qu’elle n’envisage pas l’absence du douloureux bijou.

Sa tête tourne et la foulée semble vaciller un instant, mais le choc contre une voiture en stationnement la réveille et lui arrache un cri de douleur que la peur du regard des autres noie dans sa gorge.

Le choc n’a fait que la mortifier un peu plus, et entretenir la rage qui bouillonne.

Après l’incommensurable honte qu’elle a subie dans la salle de bain quelques instants plus tôt, la douleur du rugueux contact a su lui rappeler ses résolutions.

La première partie de sa marche a tout eu de la fuite, mais la deuxième a des airs de charge de troupeau colérique. Josiane rumine une rage que l’humiliation consolide.

Si la rue François Mitterrand a la lâcheté de commencer par un léger dénivelé négatif, la partie piétonne qui la suit, et de surcroît la plus longue, débute elle par un faux plat et se termine par une côte que les enfants du quartier dévalent à l’aide de tout ce qui se déplace sur des roulettes.

Bien que la descente soit source de joie pour les gosses, c’est loin d’être le cas pour Madame Muller qui, elle, la remonte.

Elle n’a pourtant pas baissé la cadence, le pas est toujours aussi décidé, et même un peu plus encore. Il faut dire que la douleur de son bras a su attiser la rancœur qu’elle garde de sa première visite. Madame Muller ne s’est pas calmée, bien au contraire.

Crescendo, à l’unisson de son rythme cardiaque, Madame Muller monte dans les tours.

Le petit quart d’heure de marche a largement eu le temps de l’amener au paroxysme de sa rage.

Personne ne fait attention à cette silhouette qui ne lève même pas la tête pour s’excuser quand elle bouscule maladroitement un piéton. Le pas est trop rapide pour chercher un regard, et pour les rares qui ont eu le temps d’apercevoir un visage, il n’est pas de ceux qui facilitent le dialogue, loin de là.

Petit escalier en bois et palier, puis encore escalier et encore palier. Antoine et Amélie ont la malchance d’habiter au troisième étage. Jusqu’au deuxième, Madame Muller aurait peut-être encore pu se contrôler, mais là quelque chose vient de céder.

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Livres publiés


Nicolas Hibon : In Vino Very Trash
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Nicolas Hibon : Quatre-vingts printemps