headerpic

 

 

In Vino Very Trash


Un roman de Nicolas Hibon
 

Un soir, l’âme du vin chantait dans les bouteilles : « Homme, vers toi je pousse, ô cher déshérité, Sous ma prison de verre et mes cires vermeilles, Un chant plein de lumière et de fraternité ! »

« Il n’est point d’humanité que je ne puisse assouplir lorsque, banquetante, elle se fait confidente, et les préventions dont se bardent nos tristes bourgeois – ô imbéciles gigots ! –, je les fais tomber sous les coups de bélier de ma simple évidence : vivre, c’est aimer. Ceci dit, je ne puis rien pour un politicard. »

Nicolas Hibon rend ici un culte soutenu à Bacchus par l’intermédiaire d’un de ces personnages ahurissants dont il a le secret, un quidam suicidaire requalifié en prêtre d’une église abandonnée. S’attroupent en ouailles attentives et bénévolentes d’autres âmes marginales, et les anciens dieux resurgissent.

« En cet ouvrage enfin un prêtre m’honore, et revivifie mon saint sang à grands coups de gobelets qu’il offre sans discrimination, généreux comme une source, à toute personne qui a soif d’être enfin acceptée et reçue pour ce qu’elle est. Alors les masques tombent. Mais pas que… Les culottes aussi. »

Mais pas que. Une cloche aussi. Et beaucoup de préventions. Allons, que le vin coule à flots, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles.

« En toi je tomberai, végétale ambroisie,
Grain précieux jeté par l’éternel Semeur,
Pour que de notre amour naisse la poésie
Qui jaillira vers Dieu comme une rare fleur ! »

Première diffusion le 29 août 2015
3,49 € - 4,59 $ $ca sur 7switch | Poids moyen | Romans
ISBN : 978-2-92455-004-5


Plus d’infos


 

Un échantillon :

« Bon, je dormirai pas moi. Qu’est-ce qu’on fait, on va y jeter un coup d’œil à ce tunnel ?

.

— Heuuu, maintenant, là ?... »

Si Roland piaffe littéralement d’impatience, c’est moins évident du côté de Stanislas. Le jeune diacre n’est pas à proprement parler un téméraire, et n’est resté éveillé qu’à cause de l’intrigue, contrairement à son aîné que l’aventure électrise.

Les deux bancs de l’église qu’ils ont descendus dans le trou béant de la sacristie ont permis d’accéder au boyau sans encombre.

Léger malaise devant la sombre profondeur du couloir qui les devance, et, finalement, Roland qui a récupéré la petite lampe torche lors de la descente donne le signal du départ.

La rectitude du couloir est impressionnante et démultiplie l’extraordinaire du lieu. Pas la moindre courbe ou changement notable d’inclinaison du sol. Ici tout n’est que ligne droite et pente douce. Aucune irrégularité non plus dans le dimensionnement des carrés de granite qui structurent chacune des parois du souterrain. Deux mètres partout, du sol au plafond.

« Tu as déjà vu ça toi ? s’inquiète Roland. Ça fait quand même un petit moment qu’on marche et y a pas le moindre changement. Même pas un truc pour accrocher des chandelles et encore moins de puits d’aération.

— … »

Toujours pas au top de sa témérité, Stanislas.

Si l’inquiétude a fini par gagner Roland, le jeune diacre serait quant à lui plus proche de l’angoisse maintenant.

Mais, pour son aîné, il n’est pas question de renoncer. Il est en train de vivre l’aventure dont il a toujours rêvé enfant et que sa perpétuelle soumission a systématiquement empêchée. Alors l’inquiétude qu’il ressent en ce moment lui fait l’effet un stimulus bienfaisant. Il se gonfle le poitrail d’une motivation nouvelle et accélère le pas vers l’inconnu, au grand dam de Stanislas.

Une heure qu’il marchent maintenant, au bas mot, et la peur a fait place au découragement. Alors quand Roland s’arrête enfin, d’après le jeune prêtre, ça ne peut être que pour faire demi-tour.

Mais non, même pas.

Dans le halo lumineux de la torche, le fond du couloir qu’il vient d’atteindre révèle un monument minéral d’un tout autre genre.

La stèle, d’un blanc crémeux, n’est visiblement pas de la même origine que celle des murs et, vu son usure, semble dater de bien avant le tunnel.

Pourtant ça n’est pas de là que vient l’intrigue de la situation.

Au beau milieu de la stèle, et juste au-dessous d’une épigraphe que Roland ne peut déchiffrer, un tuyau de cuivre aux couleurs passées saillit de la pierre. Pas d’autres signes ou inscriptions permettant d’identifier la destinée de l’embouchure de métal, que celle partiellement effacée sur laquelle le jeune prêtre s’est penché.

Roland, malgré le regard de Stanislas qui lui hurle le contraire, a mis le doigt sur l’orifice du tuyau pour en soustraire la petite goûte bordeaux qui y perle et la porte à la bouche. Mais si le goût semble bien lui rappeler quelque chose, la quantité prélevée n’est pas suffisante pour en déterminer la nature.

Alors comme il l’a fait si souvent en arrivant au fond d’une bouteille, Roland s’est agenouillé et aspire le liquide réfractaire encore à l’abri du tuyau.

Mais ce ne sont pas quelques gouttes qu’il va avaler. Comme libéré d’un invisible bouchon, le tuyau coule dru et déborde du gosier pourtant avide du prêtre pour se répandre sur son poitrail.

« Merde, c’est du bon… »

Pas de temps à perdre en long discours, Roland a repiqué sur sa tétine métallique comme un veau sur le pis de sa mère. Il déglutit à grandes enjambées et boit ses gorgées deux par deux. Sans le moindre doute l’élixir est à son goût.

« Ben me regarde pas comme deux ronds de flan, c’est du bon tu peux me croire, du super bon même ! »

Mais le jeune diacre n’aura pas le temps d’y goûter. Aussitôt Roland reculé et voilà le robinet qui se tarit.

Plus la moindre goutte pour le jeune prêtre qui attend un instant bouche ouverte. Il y a pourtant quelques secondes ça coulait dru.

« Ben merde, me dis pas que c’est un tuyau homophobe, j’le croirai pas. Attends, bouge-toi de là on va voir. »

Mais non, même cause même effet. Pour Roland le tuyau déverse avec une vigueur identique un jet bordeaux odorant ne laissant pas le moindre doute sur sa nature.

« C’est terrible ce qu’il est bon ce pinard, j’ai jamais rien bu de pareil… Essaye encore pour voir ?... »

Mais non, c’est sans appel. Le petit robinet se refuse à la bouche du jeune diacre…

[Retour…]

 

Un autre échantillon :

Il fait un froid d’ère glaciaire dans la sacristie, et il en faut de la motivation pour mettre la cafetière en route, ce matin. Pourtant le joyeux sifflement que diffuse le jeune diacre dans la sacristie est vécu par Roland comme une odieuse atteinte à sa liberté de râler.

« Mais nom de Dieu, t’as pas appris ce que c’était que la compassion dans ta boîte à curetons ? Du Cloclo en plus… Merde, t’as vraiment des goûts de chiottes.

— Houlala, tu as dû te coucher dans un drôle d’état cette nuit pour être aussi mal luné ce matin. Tu n’aurais pas un peu abusé du vin de messe ? »

Il se fout de lui ouvertement, Stanislas.

Hier, Roland n’est pas remonté les mains vides. Six bouteilles en plastique d’un litre et demi, en guise de « réserve pour la journée » qu’il disait. Il n’en reste plus que cinq ce matin. Haleine d’hyène et yeux bouffis, il a tout du séducteur à bouche d’égout, le père Roland.

« Toi t’es plus le même, Stanislas, t’as changé depuis que t’es revenu. Tu ne m’aurais jamais parlé comme ça avant. »

Hôtel du cul tourné et draps par-dessus tête, ça y est, voilà monsieur Badureau qui boude. Il en a eu son lot d’humiliations, Roland, mais ça ne compte plus. Par contre, venant du dernier en qui il avait placé sa confiance, ça blesse, forcément. D’ailleurs c’est bien simple, il ne s’en souvient même plus, de sa dernière humiliation tellement elle date. Sa femme sans doute…

Même si Roland ne l’a pas véritablement compris, c’est vrai que Stanislas a changé. Trois jours ailleurs à recharger ses batteries et faire le plein de bonnes résolutions. Hier soir, devant la tablée de bénévoles, il a bien failli se lancer et déballer ce qu’il avait sur la conscience, mais c’était trop tôt. La foule et lui ça n’a jamais été son truc, il faut bien l’avouer.

Alors ce matin le travail a repris, comme une rengaine hypnotique à même d’effacer les aléas de la vie de ceux qu’elle étourdit. Une saine journée, où fatigue et convivialité ont su retisser le lien distendu par les trois jours d’absence du diacre. Pas de révélation de Stanislas, ni sur les raisons de son absence ni sur ses motivations, juste le simple plaisir de le trouver parmi eux.

Aussi, lorsque tout le monde s’est mis à table ce soir, il est plus à l’aise. Assis entre Roland et Terry, Stanislas s’est levé et réclame un peu d’attention.

« J’ai beaucoup apprécié cette journée avec vous, les autres jours aussi bien sûr, mais celle-là particulièrement. Votre gentillesse m’a fait du bien et m’a donné le courage de prendre la parole. »

Mais pas suffisamment, visiblement, puisqu’il se saisit d’une des bouteilles que Roland vient de poser sur la table, s’en serre un grand verre et se le bascule d’un trait dans la tuyauterie.

Grattements de gorge perplexes, et Stanislas prend la parole avec quelques couleurs en plus.

« Voilà, si je suis revenu, c’est parce que j’ai quelque chose à vous dire. À tous bien sûr, mais surtout à toi Roland. »

Un rapide regard autour de la table le rassure. Pas de sourire en coin de la part de la douzaine de convives qui l’écoutent attentifs.

« Je ne suis pas prêtre, et je ne l’ai jamais été… »

S’il s’attendait à des remarques offusquées, ou à des grognements outragés, c’est raté. Personne ne bouge attendant stoïquement la révélation qui a tant de mal à sortir. Que Stanislas n’ait jamais été ordonné, ils le savent, mais quelle différence fondamentale entre un diacre et un prêtre ?

C’est dur pour Stanislas, visiblement le morceau est plus gros que prévu à passer, et la gentillesse qui l’entoure ne rend pas ses révélations plus faciles pour autant. Il aurait peut-être été plus à l’aise sous les moqueries, ou les quolibets…

Le deuxième verre est vidé encore plus vite qu’il n’a été rempli.

« Vous ne comprenez pas, je ne suis jamais entré au séminaire. Je suis et j’ai toujours été complètement athée… »

Alors là, pour le coup, le silence qui l’accompagne a laissé la bouche de ses voisins entrouverte sur le vide. Tout le monde se perd un instant dans la rétrospective des mots qu’il vient de prononcer.

Mais il est lancé, Stanislas. Le plus difficile dans ces cas-là c’est de commencer, une fois le bouchon enlevé y a plus qu’à basculer pour que ça coule.

« Roland, je suis sincèrement désolé de tout ça, vraiment, mais je ne pouvais plus continuer à te mentir. Tout s’est passé comme sous hypnose, je me suis laissé emporter par ta gentillesse et je n’ai véritablement repris conscience que lorsque je suis rentré chez moi dimanche dernier. »

Il est perturbé, monsieur Badureau, et la révélation le laisse incrédule.

« Et la soutane ? Et le suicide ? »

[Retour…]

 

 

 

Livres publiés


Nicolas Hibon : In Vino Very Trash
Nicolas Hibon : Hémoglobine et bonne conscience
Nicolas Hibon : Chambertin et Cupidon
Nicolas Hibon : Amigolo, chaman des abeilles
Nicolas Hibon : Le chasse-temps
Nicolas Hibon : Quatre-vingts printemps