headerpic

 

 



Arrête de t’excuser, Suzon


Un roman de Louise Kari-Méreau
 

Louise Kari-Méreau nous livre ici un petit bijou de roman sur les vicissitudes de l’amour et sur la cruauté de la séparation, celle qui confère à l’inacceptable, à l’inenvisageable. Une relation entre deux femmes qui tour à tour s’aiment intensément, se repoussent ou se rejettent, s’ignorent ou se testent et qui nous font partager leurs doutes et leurs espoirs, leurs colères et leurs incompréhensions, leurs rages et leurs folies quasi autodestructrices.

Dans une langue claire, dépouillée, concise, traduction directe sans trahison de la réalité dans toute l’horreur de sa potentielle inéluctabilité souvent désespérante, Louise Kari-Méreau nous entraîne dans une course folle à la recherche de la vérité : simple éloignement ou rupture définitive ? Culpabilité ressentie puis refusée… Et l’après ? Comment continuer à vivre, comment survivre et affronter le gouffre du non-retour ? La langue est si réaliste que notre esprit s’imprègne des sentiments, des sensations, des vécus et des non-dits pour se les approprier et nous rendre totalement poreux et perméables au récit.

Émaillé de flash-backs éclairants, ponctué de digressions pertinentes sur les choses de la vie, ce chemin d’incertitudes, de questionnements, de concessions envisagées, ce trajet qui a un début et une fin annoncée captive le lecteur qui prend ce récit comme un météore embrasant le ciel de son existence avec la force d’un boulet reçu en pleine figure.

Première diffusion le 2 septembre 2017
1,99 € - 2,59 $ca sur 7switch | Poids léger | Romans
ISBN : 978-2-924550-32-8
 


Plus d’infos

Pour acheter cet ouvrage


Version papier disponible


 

Un long extrait :

Je n’aurais pas dû repenser à l’aube. À l’aube du reste de ma vie. Je ressens encore la crispation et le frisson qui prirent le contrôle pendant un instant. La bouche paralysée, j’avais écrasé ma cigarette et j’étais allée à la fenêtre. Je n’ai rien dit. Elle non plus. Nous n’avons rien dit. Pas un mot. Pas un cri. Pas un souffle. Avant la rue, cette rue, ce chemin de potence.

Nos voix étaient rauques, et nos paroles des chuchotements. On ne parlait plus. On disait seulement des mots. Stagnation. Tout semblait plus lent et plus rapide. Les conversations tournaient court pendant que notre articulation ralentissait. Paradoxe. « Again », soupirais-je.

J’étais fatiguée. Je baillai. Cette démonstration d’une sensation autre que la douleur me surprit. Je me surpris moi-même d’être encore en vie. Encore dans la vie. Assez pour me rendre compte que je n’avais pas dormi. Ayant décuvé, la fatigue resurgissait ; logique. J’aurais aimé, comme avant, pouvoir m’asseoir à une terrasse de café, boire un thé tandis que tu aurais commandé un chocolat chaud. Après chaque cuite, tu avais besoin de ta dose d’enfance. Ta dose de pureté, d’innocence. Tu la trouvais souvent dans les petits biscuits chocolatés et les chocolats chauds.

Tu le buvais en faisant du bruit : impatiente, tu préférais te brûler à chaque gorgée, en essayant de le refroidir tandis que tu l’avalais, cuillerée par cuillerée, en insufflant en même temps. C’était ridicule. Après chaque chocolat, tes baisers étaient sucrés et brûlants. Ta langue gardait le goût cacaoté et ta bouche la chaleur du breuvage. Les baisers de Pâques. Avant, pendant et après Pâques.

[…]

J’avais envie de lui rappeler ce souvenir, de lui dire je t’aime, de lui tenir la main. Jamais plus je ne la sentirai le matin, blottie contre moi, maugréant que c’est une honte que je n’ai pas le chauffage. J’avais envie une dernière fois de me blottir contre toi, le soir, la nuit, pour m’endormir parce que tu entendais des bruits qui te rendaient paranoïaque. La nuit, dans les vapeurs du whiskey ou la fumée du joint, je me sentais comme le dernier humain sur terre, avec Suzon, traquée par tous les monstres que l’imaginaire collectif a pu créer.

Le couple le plus louche de l’année. On l’avait entendu, en 2010, le jour de la Saint-Valentin. On était allées au Saint-Dôme, déguisées en garçons. Tu avais tes cheveux courts et violets, que tu cachais sous ta casquette de marin, et nous nous étions mutuellement bandés les seins, pour être de parfaits petits jeunes hommes ; aussi beaux qu’homosexuels. Assises – ou assis – à côté d’une vieille dame qui venait dîner, semblait-il, comme à son habitude au Saint-Dôme, nous regardions ses regards outrés avec insolence et provocation. À chaque cuillerée de soupe, elle manquait de s’étouffer, les yeux exorbités, devant nos baisers passionnés. C’est avec ces mots qu’elle nous fit virer du restaurant. Nous dérangions la clientèle. Nous empêchions les gens de dîner. En partant, tu avais ôté ta casquette et défait ton bandage. Entré en homme, sortie en femme. Stupeur chez les serveurs.

Les souvenirs affluaient, et pourtant je devais leur résister. Plus j’y pensais, plus mes glandes lacrymales se gonflaient et il me fallait lever les yeux vers le ciel encore rosé mais déjà jaunâtre de l’aube ou du matin pour ne pas pleurer. Si je la laissais partir elle ne reviendrait plus. Et je n’avais pas envie de parler, ni d’agir. Je ne pouvais pas. Je pouvais seulement me contenter de regarder mes pieds avancer, l’un après l’autre, sur le bitume du trottoir. Il y avait encore quelque chose à faire, et déjà je me languissais dans la nostalgie.

Il fallait me concentrer sur un mauvais souvenir, sur quelque chose que je ne regretterai pas. C’était impossible. Il me semblait désormais que tout avait été parfait, merveilleux et beau, même les disputes, les problèmes, les peurs… Puisque sans le mal, pas de bien ; j’en venais à tomber amoureuse des mauvaises choses. Nous étions bien dans notre mal, et mal dans notre bien. Il fallait toujours être au bord de la falaise, un pied qui virevolte dans le grand vent du gouffre, un pied qui tente de retenir le reste du corps d’une chute sans retour.

[…]

Je m’étais tant perdue dans mes pensées que je sursautai lorsqu’un client du supermarché, sortant les bras chargés de courses, intercepta mon chemin. J’ouvris de grands yeux, il s’excusa et je marmonnais quelque chose. Je ne savais plus parler. À quel moment étions-nous arrivées si loin ? Il me semblait que ma chute s’accélérait, sans que je ne puisse rien y faire. Huit heures quarante. Le temps avançait curieusement. Bizarrement. La courte durée de la longueur des minutes.

J’avais tant à dire, mais à quoi bon parler seule ? Tu me refusais les longues conversations, tu me refusais l’éternité. Celle que j’avais rencontrée m’avait parlé d’un amour sans limite. L’éternité est-elle différente de l’absence de limite ? Aujourd’hui, il semblait. Il apparaissait que oui. Et je réalisais mon âge. J’avais vingt-trois ans et déjà l’éternité était dépassée. J’étais allée au-delà des limites, sans pour autant les connaître. Pourquoi avait-elle tout arrêté ? Pourquoi as-tu tout arrêté ?

Le mal n’est pas un état constant chez moi. Il est apparu aussi soudainement que ton silence. Un morceau de moi avait été ôté par la lamelle de ta négation. Ton silence était négation de nos conversations, négation de moi. Deux êtres dotés de paroles doivent communiquer, et ton silence n’était pas seulement absence de mots ; il était absence de communication. Tiens, phonétiquement le mal peut faire lamelle à l’envers. Peut ou peut pas. Tout dépend du mal. Comme une bactérie sur la lamelle du microscope d’un scientifique, j’attendais le châtiment de la séparation de mes atomes. Encore une fois, je ne comprenais rien à la science.

De la même manière, j’avais eu l’impression que ma mère disséquait mon appartement quand j’y ai emménagé. Je l’avais visité quelques jours plus tôt, et ce qui avait primé était le sentiment d’appartenance et de confort que l’endroit me donnait. C’était tout petit. Pourquoi vouloir absolument voir dans le détail ce qui est bien dans le général ? J’aurais dû me poser cette question plus de fois en pensant à Suzon. Je me serai perdue dans les détails, dans tes détails car tu en avais tellement : des paradoxaux, des paranormaux, comme des para tout court.

2012. Je n’ai pas hésité quand mes parents m’ont dit que je pouvais avoir mon appartement à moi ; j’ai hésité à te le dire. La clef de mon nouvel appartement serait aussi celle qui ouvrirait le dernier cadenas qui te retenait, je le savais. Je ne te l’ai avoué qu’en mai. Pourtant j’y avais emménagé en avril, et l’avais eu pour mon anniversaire. Seulement deux semaines de non-dits qui encore aujourd’hui me rappellent que cette période est peut-être la seule victoire que j’ai eue face à toi.
 

[Retour…]

 

 

 

Livres publiés


Louise Kari-Méreau : Arrête de t’excuser, Suzon