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Web voyage


Un roman d’Alain Lasverne
 

C’est le choc. Jérémie vient de perdre son ordinateur portable dans un train de banlieue. Furtif effondrement d’un monde. Avalanche feutrée. Petit arrachement ordinaire témoignant de l’importance de nos objets du quotidien, de nos contenants usuels. Parce qu’un ordinateur, ça contient, ça enveloppe, ça définit nos pourtours. C’est devenu le portefeuille, le cartable, le fond de la poche. Et le fond d’une poche qui se vide en tintant cruellement, ça fait toujours très mal. Comment peut-on oser priver quelqu’un de ses archives, de sa mémoire ?! On est quasiment dans le domaine du crime. Qu’est-ce que ça fait mal ! Qu’est-ce qu’on te comprend profondément, pauvre Jérémie qui crie dans le vide !

Web voyage est le roman de Jérémie, un homme perdu qui devra affronter l’absence quasi totale d’empathie de ses proches. Ces derniers accusent mollement le coup de cette terrible catastrophe. Ils le font avec "le détachement d’un glacier devant les skieurs." La conjointe de Jérémie, Delphine, et son vieil ami de toujours, Zen, la prennent tous les deux de haut, cette terrible perte. Perte, non, c’est pas une perte, arrête ! Y a pas mort d’homme, c’est un objet. Ils n’ont rien vu. Ils n’ont pas compris. Ils n’ont pas saisi qu’une fois l’ordi portable escamoté, plus rien ne se passe. L’existence est arrêtée et cette existence arrêtée, eh bien la narration la marque de son burin, la lacère dans ses errances. Car une fois l’ordi disparu, il ne se passe plus grand-chose de factuel. Il ne se passe rien, en somme.

Jérémie, chômeur de son état, cherche son ordi. C’est là un objectif finalisé dont on devrait n’attendre rien d’autre qu’un résultat clair. Et c’est ici que débute le Web voyage, quand la décision rageuse et froide est finalement prise de bien faire payer le réel pour ce que le passage au virtuel nous a imposé de virulent et d’horripilant, sans qu’on en veuille.

Ce roman devait fatalement finir par arriver. L’intégralité de notre culture ordinaire l’attendait. L’ordi, ce cher ordi, de plus en plus petit, de plus en plus secret et intime, ne pouvait pas entrer aussi profondément dans nos vies sans qu’un tel désarroi, qu’une telle dépendance cognitive et affective ne finissent par lui être solidement chevillés.

Première diffusion le 8 novembre 2014
3,49 € - 4,59 $ca sur 7switch | Poids moyen | Romans
ISBN : 978-2-923916-87-3


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Un échantillon :

La semaine prochaine cognerait-elle à sa porte ? Viendrait-elle, inattendue et tendre, glisser une main dans ses cheveux en l’aguichant comme une fille de vingt-cinq ans tandis que ses yeux rappelleraient d’irrémédiables mélancolies ?… Il ignora ces interrogations d’arrière-garde. Le temps qui s’ouvrait était nouveau et dévolu à une autre architecture.

Elle téléphona deux jours après. Bonheur immédiat. Tout sa mollesse disparut en un clin d’œil sans laisser trace d’existence. Il collait à l’instant comme un joyeux rémora à son requin. Son rire, comme au premier temps, le fit trembler. Il murmurait, ému, ce qui déclencha ses sensuelles harmoniques. Ils ne parlèrent de rien mais n’oublièrent aucune des arabesques renaissantes de leur fragile danse, caressant leurs phrases du pudique plaisir de glisser dans cette harmonie suspendue.

Tout était calme dans cette clairière, chaque brin d’herbe y pressentait sa juste place. Tout en lui chevauchait ce jeu nécessaire et toujours surprenant. Sur le fil de leurs simples échanges, il se laissait aller jusqu’au bord des aveux avant de pirouetter tendrement. Elle le suivait patiente, silencieuse par instants. Lui aurait-on posé la question, il aurait juré n’en rien savoir de cette attente, avec sincérité. Ils s’attardèrent à ronronner comme toujours, comme jamais. Elle lui proposa le lendemain plus les samedi et dimanche, pour compenser les jours qu’ils avaient bêtement gaspillés. Il entendait enfin son amante, sa sœur, lui demander d’écarter les voiles, de lui montrer ce territoire sans nom qu’elle voulait enfin comprendre.

Il parla. Franchement, sincèrement, cœur ouvert sur cette absence qui lui gâchait la vie, aussi inattendue que réellement troublante. Il n’eut aucun mal à dire son mal-être et toutes les peines à expliquer pourquoi. Mais que lui manquait-il, là était la question, qu’elle posa deux fois de suite, d’ailleurs. Ce devrait être un travail, finalement, ou un avenir avec projet. C’est peut-être ça, bien sûr, mais bon, les rubans pour entourer les choses simples sont parfois délicats à nouer, hasarda-t-il. Il s’empêtra encore, elle le laissa se débattre dans l’atmosphère soudain fraîchissante. C’est juste une confusion apparente, et quelque part… ça retentit sur nous, lâcha-t-il, perdu dans ses propres recoins. Elle lança un « oui » tout juste phatique, qui l’irrita. Enfin, bon dieu, on est des adultes, on ne se fait plus des comptes de fée ! On fait avec, et sans jeu de mots. Je sais et tu sais que nous avons notre clairière. Elle est à nous deux, elle ne disparaîtra pas parce que je cherche mon ordinateur, mais parce que nous nous en écartons. Si nous le voulons, la clairière continuera d’être la nôtre, conclut-il, à bout de souffle. Elle se grattait le nez, il en était sûr. Elle assura qu’elle comprenait. Elle ne voulait que l’aider. Une perte est une perte. Un ordinateur, ça peut être important. C’est important. Jérémie approuva en silence. De l’autre côté, elle ne rebondit pas. Ils restèrent englués dans cette ondoyante coupure. Le bloc de bonheur sucré s’était dissous sans prévenir mais elle avait compris. Oui, elle avait entendu ce qu’il devait dire. Demain la clairière les accueillerait encore, pour peu qu’ils l’entourent de douces précautions. À force de répétition, la mélancolie devient lucidité, promettait cette part de Jérémie qui n’oubliait jamais le roulé-boulé en chutant du haut d’une montagne.

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