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Trajectoires de collision


Un roman d’Alain Lasverne
 

Monsieur le Maire, dans un avenir proche. Une vie, une ambition avec Social Vert (extrême-droite cocardière et écolo). Adipeux mais vigoureux, compromis mais vertueux à sa façon, faux démocrate, vrai directif. À La Ferté sur Creil, il trône. Despote maniant volontiers la rhétorique, aimant les femmes comme d’autres les juments, il habille de velours ses crocs, recouvre ses pulsions de paternalisme. L’ambition de l’autocrate va rencontrer la juvénile faim d’un loup qu’il a fait lui-même entrer en politique : l’Adjoint au logement. Entre la génération aux manettes et celle qui monte la lutte est programmée.

De l’autre côté du duo en duel, il y a Sophie, la quarantaine lasse. Femme de ménage abonnée à l’intérim. Mère en route vers la monoparentalité. D’ailleurs, ça vient tout juste de péter de partout. Débandade devant l’alcoolique mari, volontiers torgnoleur. Fuite et foyer au bout. Ne lui reste que son fils Julien et sa copine Sandrine. L’ambiance est à la panique, le contexte chamboulé. Sauve-qui-peut de la nasse. Sauf que la nasse a été pas mal tissée par elle-même. Bonjour les complications cauchemardesques.

Le Maire ou l’Adjoint. L’Adjoint ou le Maire. Entre celle qui règne et celle qui veut renverser la table, le combat des volontés doit avoir lieu. La monoparentale tabassée, ultime réfugiée s’il en est, doit d’urgence décrocher un appartement, pour elle et son enfant. Au bout de leurs trajectoires un même ring. Les frères ennemis promis à Sophie oublient juste qu’elle n’est pas seule. Derrière elle, tant d’anonymes compagnes et compagnons de souffrance et d’humiliation. Souvenirs résistants, persistants. Les agents dormants mémoriels peuvent-ils surmonter l’impossible ? Elle fera tout ce qu’il faut, Sophie… oui, tout mais… le fera- t-elle ? Faudra voir. Faudra aller y voir. Modernité oblige, l’espionnage jouera sa partie fatale, comme les poings. Trajectoire obligée, obstinée.

S’il existait un quatrième protagoniste il s’appellerait peut-être Joël, mais certainement pas amour, ou alors avec petit « a » et grand espoir. Encore faut-il accepter d’y croire, juste un peu.

Le style de Lasverne est envoûtant. Son texte est traversé par notre condition politique ordinaire, le cloaque. Un marécage collectif purulent et mollement pétaradant de bulles gazeuses, odoriférantes, limpides-cryptiques et cyniques. La schizophrénie apathique menace. Elle est déjà solidement installée, en fait. Le mou enveloppe le tout. Par moments, les phrases n’ont plus de verbe parce que plus d’action. Juste de l’inaction. Pis : de la désaction. Une inaction désaxée. Mais tranquille, hein, ouateuse, vénale, ordinaire. Petites existences sales sous hiérarchie merdique.

Lire. Laisser le plaisir monter, amer. Le rire comme un entrechat tremblant au bord de l’abîme. Tout au bord, comme la France flasque et gonflée d’une mémoire prête à l’explosion. L’Histoire de France, l’Histoire du Monde…

Première diffusion le 19 avril 2017
4,99 € - 6,49 $ca sur 7switch | Poids lourd | Romans
ISBN : 978-2-924550-29-8


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ISBN de la version papier : 978-2-924550-29-8


 

Un premier échantillon :
Au foyer

Des jours ont passé. Combien ? Pour le savoir, il faudrait les voir, les jours. Capter la différence avec la nuit, séparer l’extérieur de l’intérieur. À l’intérieur d’elle, rien ne passe, rien si ce n’est un courant circulaire abandonnant lentement au fond des fragments noirs et durcis. Tunnel travail débouche sur tunnel foyer. Les mêmes gestes, les même pas conduisent au même endroit qui n’est nulle part. La bête qui ronge l’intérieur s’apaise insensiblement. Les heures s’enroulent autour de coups de gueule, d’images ritournelles, de l’affleurement de pus qui vient de loin, de bien plus loin que le monstre.

Julien à un pli au coin de la bouche. Ça va, l’école ? Oui maman. Les notes sont juste en chute libre. Dans dix jours, convocation du juge aux affaires familiales. Il sera question de s’approcher de nouveau du monstre, de s’approcher et de se reconnaître dans ses yeux, de voir gravé dans ses plis, ses rides de monstre l’acte et le passé, son passé à elle cerné par son passé à lui. Manger à la table de ses yeux tout ce qu’elle a rampé, tout ce qu’elle a été.

Julien vient la voir quand il croit qu’elle dort. Regarde un moment, revient se coucher. Un jour elle trouvera le courage de lui dire : « Viens t’allonger à côté de moi ». Pour le moment, ni lui ni personne ne peut approcher ce corps abîmé qui pue la saleté. Elle raconte des bouts d’innommable au psy qu’on lui a conseillé. Un psy. Qui aurait dit que des trous se creuseraient dans sa vie, non, dans sa tête et partirait tout, tout ce qui est cher pour revenir en gris ? Marre de pleurer. Dans notre appartement, je rirai toute seule. Et toi aussi. On sautera en l’air et on retombera ensemble. Comme ça ! Elle s’élance et lui cogne l’épaule. Pogo de pauvre. Elle arrive encore à le faire rire. La maîtresse aimerait la rencontrer. Moi aussi, j’aimerais rencontrer une vie normale. Julien, ils savent, à l’école ? Il ne dit rien, cet enfant têtu comme sa mère. Julien, c’est pour les notes seulement que la maîtresse veut me voir. Deux yeux énormes avec de la peine dedans lui expliquent sans un mot tout ce qui ne peut se dire. Julien ? Laisse-moi. Je t’aime mon fils. Je t’aime plus que… Tout.

Elle se creuse la tête, dans le silence, ce silence qui fait grincer les sommiers et monter les gémissements. Le soir, au repas, elle regarde les autres, les autres perdues, ces connes à l’amour cassé, ces connes farouches qui traversent les murs d’un regard. Elle ne parle pas. D’ailleurs les autres non plus. D’ailleurs, à qui ? Et de quoi ? Si elle parle, ce sera au fond de la nuit, avec celles qui semblent fracturées à sa façon. On ne partage pas son intimité à un carrefour. Elles sont plantées sur un carrefour, elles vont repartir de l’avant, ou pas. Instance. De l’avant, jurent-elles toutes à leur saint personnel, à la chance. Au mur.

Dans le silence des couverts qui cliquettent, des bouches qui avalent nourriture et cachets, elle cherche. D’où vient cette minable fuite qui n’aurait pas dû être. Rien ne se révèle. Sauf l’estomac qui se creuse malgré le chou-fleur et les filets de dinde. Elle écoute son angoisse, mesure la mauvaise vibration du creux. Il est là où elle l’avait bien caché, ce putain de moment.

[Retour…]

Un second échantillon :
Monsieur le Maire nomme ses adjoints :

« Je vous ai aussi réunis pour désigner certains parmi vous. Je vous précise tout de suite que cette désignation est symbolique. La véritable se fera en conseil, si vous l’ignoriez je vous l’apprends. Si vous l’ignoriez aussi, sachez que celle-là ne devrait pas vraiment différer de celle-ci, entre nous. Bien sûr, nous respecterons les usages de la République et présenterons nos candidats. Sauf qu’ils sont déjà parmi nous, les élus. »

Applaudissements nerveux, vite éteints. Gloussements et chuchotis s’affaissent, s’évanouissent à leur tour. Les têtes se redressent, à l’affût. Les hommes bombent la poitrine, les femmes bombent également la poitrine. Les regards ne se croisent pas, visent tous la même cible, le Maire et ses mains en prière.

« Quelque coco ancien que Cyril doit connaître a dit que la vérité est toujours révolutionnaire. Et nous allons révolutionner cette ville, parce que nous parlons vrai et nous agissons véritablement. Et les cocos n’y sont absolument pour rien ! »

Il ponctue d’un hochement sec de la tête qui secoue la mèche brune bouclant soigneusement au-dessus de son front. La salle applaudit, quelques sifflements même. Sans cesser de taper dans ses mains, Cyril, un peu en retrait, vérifie sa tenue. Toujours discrètement stricte. Il sourit grand, le regard vers le plafond blanc et vide qui ne lui délivre pas le nom de ce putain de coco oublié. Il tremble dans son élégant costume prêt-à-porter à la mode, quand le Maire l’interpelle de nouveau.

« Cyril, mon ami Cyril, ce n’est pas pour tes compétences en histoire politique, que je soupçonne très conséquentes, mais pour tes qualités ici et maintenant. Lesquelles qualités m’ont paru, ainsi qu’à l’ensemble de cette assemblée, absolument à la hauteur de la tâche que j’aimerais te confier, si tu veux bien l’accepter… »

Naturellement, Cyril a été évoqué en réunion. Les militants auraient pu voter, on aurait pu demander leurs avis, interroger quelques-uns sur les humeurs. Le Maire a choisi le consensus. C’est tout à fait doux et serviable un consensus. On évoque, on parle d’untel, et puis on hoche la tête sur ses compétences, comme on hoche la tête sur son sérieux, à la réunion suivante. À la troisième réunion on rappelle à l’assemblée des militants qu’untel s’est dégagé du lot par ses qualités,qu’il mérite le respect que tous lui accordent et l’envie qu’ils ont de le voir accéder à des responsabilités.

« Cyril, je sais que ça fait un peu mélo, mais bon quelque part nous faisons l’histoire, non ? »

Applaudissements graves, sourires sagaces, une petite larme pour certaines, qui savent le poids de l’histoire rampante de Cyril.

« Cyril, j’espère que tu accepteras de piloter avec moi cette Ville qui nous a demandé d’être aux commandes. Je crois sincèrement que tu peux être le meilleur des premier Adjoints ! »

Monsieur le Maire a hurlé un petit peu les derniers mots et levé les bras vers Cyril, qui se précipite. On entonne « Il est des nôôtres », dans le fond de salle. On les fait taire promptement. Regards de nouveau vers le chef. Jackpot. Une bonne vingtaine sur trente attend des responsabilités, un poste, exister enfin. Au service du peuple. Avec menue monnaie, place de parking et quelques mains qui se tendront sur le marché pour reconnaître celui qui existe. Pour les plus responsables, le poste sera plus responsablement assorti de petites douceurs. Monsieur le Maire sait tout ça. Une vie antérieure l’avait vu conseiller municipal pour le parti socialiste dans une petite ville du sud-ouest. La piétaille comme lui ne touchait rien, mais il a su la plupart des privilèges, le comment et le pourquoi des attributions. Une règle de base, tout à fait naturelle dans le règne animal. Premier servi, le Maire. Répartiteur, le Maire. Qui ferme le robinet aux vilains déplaisants ? Le Maire.

Monsieur le Maire pose une main sur l’épaule de Cyril. Cyril, béatitude traquée. Guette le Maître avant de toiser, presque autoritaire, l’Assemblée. Il a peu l’habitude de jouer les impérieux dans ses fonctions de comptable à l’entreprise d’aluminium locale, mais c’est en tentant qu’on est tenté.

« Je vais vous décevoir, nous n’avons pas encore déterminé exactement toutes les, comment dire… répartitions. Vous êtes tous talentueux, ambitieux, vous êtes la France de demain, nom de Dieu ! »

Applaudissements brefs, sourds. « Nous », beaucoup redoutent que ce ne soient les trois autres. Une poignée dans le secret du dieu mineur. Ils sont là-bas, vers le centre du buffet. Bernard, boulanger de son état. Belle affaire. Joël, inspecteur de police, pas forcément bien noté, mais prêt à défendre son pays contre les étrangers. Norman, technico-commercial chez PharmaSancta. Credo : on peut faire des affaires avec la politique, c’est pas incompatible. Bien sûr.

Pas de raison d’avoir peur. Pas de poste prévu pour le trio. Une secrète envie les tient et, qui sait, quelques compétences parfois pour le faire, mais le Maire leur a bien fait comprendre qu’il fallait un shadow cabinet.

[Retour…]

 

 

 

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