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Adultophobie


Un roman de Paul Laurendeau
 

Le roman de Paul Laurendeau a mobilisé une mûre réflexion d’équipe de la part de tout notre comité. L’œuvre que Paul nous soumettait cette fois-ci aborde un thème douloureux et tabou, celui du crime d’abus pédophile, en le traitant du point de vue, désillusionné et sans concession, de la jeune victime. Indubitablement, cet ouvrage n’est pas une œuvre légère et il a fallu décider collectivement qu’ÉLP s’associait à la démarche romanesque et critique de son auteur. Sombre, dur, fataliste, cet ouvrage, qui est une fiction intégrale, a donc été scrupuleusement lu par tous les membres de notre équipe. Et nous l’avons amplement discuté. Un de nos collaborateurs de longue date, homme pondéré, sage et cultivé, a finalement fait valoir que ce thème, révoltant, douloureux et lancinant, était dans l’air du temps, qu’il se manifestait dans des œuvres théâtrales, cinématographiques et romanesques actuelles, dont certaines n’avaient pas la qualité et la sensibilité du roman de Laurendeau. Exprimer la tonalité d’un temps, c’est aussi regarder en face ses douleurs les plus insoutenables.

Première diffusion le 2 février 2011
4,99 € - 6,49 $ca sur 7switch | Poids lourd | Romans
ISBN : 978-2-92391-620-0


Plus d’infos


 

Un échantillon :

L’Homme Rude entre dans le hangar et en extirpe un vaste baquet de métal verdâtre qu’il pose sur l’herbe, non loin du baril contenant la broussaille en flammes. Il entre ensuite dans sa maison et en rapporte un sac de jute rebondi, solidement noué, et une petite cassette métallique. Il ouvre la petite cassette métallique et la pose sur le gazon, près du baquet de métal verdâtre. Elle contient une de ces paires de pinces sécatrices, menues mais très solides, du genre de celles que l’on utilise pour sectionner de fines tiges de broche. L’Homme Rude dénoue le sac de jute et en verse le contenu dans le baquet de métal verdâtre, en secouant bien. Le contenu polychrome du sac de jute déboule et tombe dans le baquet, d’un coup sec. C’est l’intégralité des effets personnels des enfants Simon. Jeannette « voit » alors l’Homme Rude reprendre dans le baquet, un par un, tous les objets lui ayant appartenu à elle et à son frère et à sa sœur. Il cueille, par exemple, un chapeau de plage ou une paire de sandales. Il l’inspecte attentivement. S’il y trouve un objet métallique, boucle, bouton, broche ou décoration, il l’arrache d’un geste vif et le jette dans la petite cassette métallique où l’objet tombe avec un petit tintement sec. Il dépose ensuite le chapeau ou les sandales dans la fournaise du baril de fer. Les flammes dudit baril de fer s’en emparent aussitôt et l’absorbent irrémédiablement. Lentement, inexorablement, tout y passe : chapeaux de plage de toile et de paille, mouchoirs initialés, serviettes de bain rouges vifs, sac à main blanc, sac de plage à fleurs, sandales, vêtements, ceintures, maillots de bain et même le livre de poésie de Verlaine de Jeannette. L’Homme Rude semble agacé par le sac de plage à fleurs et le sac à main blanc. En les palpant, il suppute que des éléments métalliques pourraient être intégrés à leur structure intime. L’Homme Rude tente de déchirer le sac de plage à fleurs et le sac à main blanc, y renonce finalement et se contente de les jeter dans les flammes comme les autres objets combustibles. Éventuellement, il ne reste plus dans le fond du baquet de métal verdâtre que les petits objets solides. La bague et les boucles d’oreilles de Jeannette, celles de Manon et les lunettes de Luc. L’Homme Rude va d’abord s’occuper très méthodiquement de ces dernières. Il les cueille au fond du baquet de métal verdâtre et les inspecte attentivement. Ensuite, il plie les petites lunettes de broche argentée et les enveloppe dans un mouchoir à carreaux rouges et blancs qu’il tire de sa poche. S’accroupissant sur le sol, il pose le mouchoir contenant les lunettes, qu’il tient refermé en pochette, sur une pierre plate et frappe cinq ou six coups dessus, avec une autre pierre. Il pose ensuite le mouchoir sur le sol et le déploie. Les verres des lunettes sont maintenant fracassés et gisent au fond du mouchoir, en petits éclats. L’Homme Rude retire le cadre argenté de la petite prothèse repliée et verse le contenu du mouchoir – les éclats de verre, exclusivement – dans la cassette métallique. Les morceaux de verre broyé y tombent dans un petit bruissement cristallin. L’Homme Rude secoue son mouchoir à carreaux au vent pour bien le libérer de la poudre de verre qu’il pourrait encore contenir. Il plie le mouchoir à carreaux et le rempoche. Toujours à genoux sur le sol gazonné, l’Homme Rude sectionne alors le cadre argenté des petites lunettes en de courts segments, à l’aide des pinces sécatrices. Chaque segment argenté tombe dans la cassette métallique avec un petit tintement lancinant. Il est clair pour Jeannette, qu’à la fin de cette courte opération, les lunettes de Luc sont intégralement méconnaissables. L’Homme Rude prend ensuite la bague et les quatre boucles d’oreilles et les jette dans la petite cassette métallique dont il referme le couvercle. De l’œil et de la main, il inspecte bien le baquet de métal verdâtre où il avait versé les effets des enfants Simon du sac de jute. Le baquet est intégralement vide. L’Homme Rude va chercher un tisonnier dans le hangar et touille le fond du baril de fer, dont les flammes ont maintenant un peu diminué. Les flammes se réactivent quelque peu d’être tisonnées mais ne remonteront plus au-dessus des rebords du baril de fer. L’Homme Rude se penche, prend la petite cassette métallique, balance la paire de pinces au fond du grand baquet de métal verdâtre et jette un dernier coup d’œil au baril de fer contenant le brasier. Celui-ci est maintenant parfaitement circonscrit et sécuritaire. Il peut le laisser se consumer tranquillement sans avoir à la surveiller.

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