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L’assimilande


Un roman de Paul Laurendeau
 

Un petit appareil auditif qui permet d’apprendre de façon ultra rapide la langue vivante de son interlocuteur vient d’être conçu par le laboratoire auquel est rattachée la professeure Odile Cartier. Son nom : le glottophore. S’ouvrant profondément à la culture linguistique de l’autre, la personne qui porte cet appareil devient l’assimilande.

Avant la mise en marché de cette découverte, révolutionnaire pour un pays comme le Canada, confronté, dans la permanence de son existence, à deux langues officielles, la professeure Cartier décide de tester, sur une de ses brillantes étudiantes de doctorat, mademoiselle Kimberley Parker, l’impact ethno- et psycholinguistique du glottophore.

Alors que tout se passe plutôt bien et que Kimberley Parker prépare son intervention sur la question au Congrès des Sociétés du Haut Savoir de Montréal, dans le but avoué de faire le point sur son statut expérimental d’assimilande, le glottophore se met à produire toutes sortes d’effets secondaires imprévus…

Première diffusion le 13 mars 2011
3,49 € - 4,59 $ca sur 7switch | Poids moyen | Romans
ISBN : 978-2-92391-699-6


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Un échantillon :

En se levant ce matin là, Pierrot Béland s’attendait à peu près à tout, sauf à tomber en amour. Le voici qui descend de son pas dégingandé la rue Saint Denis éclaboussée de soleil. Il pense à tout et à rien, musarde, baguenaude, redécouvre le bel été montréalais qui prend enfin corps. Et soudain le sang lui durcit dans les veines, sa gorge se noue, le souffle lui manque. Il vient d’apercevoir, attablée à une de ces terrasses de bistrot où d’habitude il ne se passe rien de très spécial, une hallucinante de belle grande rousse aux yeux bleus, assise bien droite, les jambes croisées dans son beau pantalon gris de garçonne, la taille svelte, parfaite, et qui pianote sur un portable d’un air incroyablement charmant et songé. Il ne la connaît pas, elle n’est pas du boutte comme on dit, mais l’intention de faire promptement connaissance devient ipso facto pour Pierrot une priorité cardinale. Il bifurque, joint la table de la mystérieuse apparition, et prend le droit sans complexe.

« Bonjour. Je m’appelle Pierrot Béland… »

La jolie merveille penche la tête de côté, actionne le fil d’un petit appareil auditif qu’elle cache discrètement derrière son oreille gauche, et sa belle face ovale produit un étrange petit sourire en triangle scalène qui fait frémir Pierrot Béland jusqu’aux tréfonds de son être. Elle a un bref geste de la tête et dit, sans tendre la main, pour éviter de percuter le long verre de limonade posé à côté de son portable :

« Kimberley Parker.

— Vous êtes pas de par icitte !

— Je suis de Toronto.

— De Toronto ! Wow ! Vous parlez bien français pour une anglaise, Kimberley Parker de Toronto.

— Je vous remercie. Ça me touche beaucoup.

— Ouais, ouais… pas d’accent pantoute… c’t’impressionnant.

— Vous êtes sympa… euh… je veux dire… vous êtes ben fin… »

Kimberley trébuche – s’enfarge – encore un peu dans les registres. Pierrot cligne des yeux ostentatoirement tandis que Kimberley se concède une petite gorgée de limonade glacée. Sans quitter le nouveau venu des yeux, elle garde son verre à la main un moment. Le dragueur poursuit :

« C’est un joli nom ça, Kimberley. Qu’est-ce que ça signifie ? »

— Vous ne me croirez pas. C’est la fusion de deux ou trois vieux mots anglo-saxons de souche. Ça signifie : “le territoire appartenant à la forteresse royale imprenable”.

—  Non !

— Eh oui…

— C’est drôle ça…

— Ça ne s’invente pas… »

Kimberley pose son verre. Les deux rient doucement, mais d’évidence pour des raisons distinctes. Kimberley cherche à circonscrire l’échange dans le champ de ce qu’elle considérerait comme une interaction verbale naturelle utile à son apprentissage. Pierrot pour sa part n’a pas une minute à perdre non plus. Il lui semble qu’on s’amuse déjà gentiment entre jeune gens. Il faut battre le fer quand il est chaud, etc… etc… Il dit donc, du ton le plus rafraîchi possible, en laissant sa bouche ouverte quelques secondes après formulation :

« Et… j’vous plais ?

— Vous m’plaisez beaucoup, j’aime les hommes dont les yeux brillent… »

Kimberley a un violent sursaut. Qu’est-ce que c’est que cette bêtise inappropriée et contradictoire qu’elle vient de susurrer sans même s’en rendre compte dans l’oreille de ce parfait inconnu à la barbe noire et aux yeux langoureux ? C’est sorti tout d’un coup, comme ces citations littéraires de basoche qui lui encrassent l’esprit depuis des semaines. Mais cette fois-ci ce n’est pas de la littérature, alors là ! Cette fois-ci c’est la vraie vie sociale, ma petite. L’interlocuteur a un brutal sursaut qui engage tout son corps, puis il sourit gaillardement, pointe un doigt fourchu dans la direction de Kimberley et dit, d’une voix amusée :

« Charles Trenet !

— Pardon ?

— Charles Trenet. Le jardin extraordinaire ! »

Dans cet effet de ressac mental à écho avec lequel elle est maintenant cruellement familière, quand le titre Le jardin extraordinaire est prononcé et par action du glottophore, les accords de la guitare de Farouk au cabaret étudiant des »tudes françaises de l’Université Lancastre de l’année dernière se font entendre dans la tête de Kimberley. Le texte suit, implacablement. Elle vient bel et bien de citer ce vers d’une chanson de Trenet. Elle a préféré donner la parole à Artémise, le personnage féminin de la chanson, plutôt que de répondre elle-même tout naturellement à ce Pierrot Béland, comme elle l’a pourtant fait mille fois auparavant, dans sa langue seconde comme dans sa langue première, dans son français hésitant comme dans son anglais imparable, que non, désolée, qu’il est bien gentil, bien aimable, qu’elle veut bien converser un moment, mais que les hommes ne l’intéressent en rien. Faux-pas suprême ! Qu’est-ce qui s’est donc encore passé ? Voyons, voyons. Réfléchissons. C’est un peu comme la fameuse fois de la strophe de Ferrat avec Mélissa Dassou, mais la différence capitale ici est que Kimberley a été amenée à dire le contraire de ce qu’elle pense. Alors là, le contraire diamétral de ce où elle cherchait à en venir et… qu’on ne m’enquiquine pas avec des salades non avenues sur l’inconscient lacanien et autres fadaises ! Kimberley fronce les sourcils et cherche désespérément une explication.

C’est une affaire de langue, de texte. C’est le mouvement engagé par la réplique initiale qui semble avoir tout déclenché. “J’vous plais ? Vous m’plaisez…” Tout se passe en effet comme si l’harmonie discursive, la beauté du rythme de la phrase avait primé sur son contenu. Kimberley se sent soudain comme certains de ces vieux professeurs de fac qui préfèrent caser un bon mot bien tourné plutôt que de diffuser une pensée effective. Des répliques à la Mélissa Dassou se mettent à pétarader dans la tête de Kimberley. "Ça ne va pas marcher ce genre de combine là. Tu vas finir par te foutre sérieusement dans la merde avec ce fourbi de truc à apprendre les langues s’il se met à s’autonomiser aussi violemment des choses que tu cherches à dire, comme ça sans crier gare, là, hein, Kiki. Faut pas déconner là, ma jolie. Le mec de l’autre côté, lui, y va pas piger, là…" Kimberley n’a pas la présence d’esprit de débrancher l’appareil, toute à son observation inquiète des actions de Pierrot Béland qui, désormais inévitablement, est magistralement enhardi. Kimberley décide de ne pas laisser l’initiative lui échapper. Pour un court moment, sa bouche est coincée, comme dans un de ces cauchemars où il faudrait crier mais rien ne sort. Tous les tics maniérés de son éducation la rattrapent d’un coup et l’engoncent. Elle veut rester à la fois polie et formelle, et, surexcitée dans sa panique, la voici finalement qui pérore :

« Pax. Il y a séant navrante maldonne. Tel que vous me voyez, bellâtre affable, je suis exempte de la moindre androcompatibilité. Ma sensiblerie intégralement gynodominante aussi assurée qui si congénitale vous proscrit pressément la moindre avancée sur les plates-bandes suspendues du Babylone de mon être avalent. Mandez-moi s’il vous est loisible toutes autres matières plus assurément parabellisante. Mais procédez sans latence à l’excision mémorielle de ce flatulent apophtegme de Trenet qui fit catastrophesque noise à la communicabilité effective de la susdite non alternative. »

À la tête atterrée du quidam, Kimberley comprend que ça ne fonctionne pas du tout. Et la voici soudain qui ressent par le haut l’angoisse de la francisante inadéquate qu’elle ressentait jadis par le bas. Y a pas à dire : trop c’est vraiment aussi bête et nul que trop peu… Calme-toi, ma louloute, calme-toi. Il s’agit simplement de trouver le bon registre, et le ton, et la phrase. Cherche un peu. Touille un brin dans le fourbi. Bon, tant pis pour la politesse. Elle semble ne fournir qu’une nuée inepte de ces inexplicables cryptismes en augmentation sensible depuis la fameuse ancillophilie rejetée l’autre jour par Mélissa Dassou. Bon, bon. Priorité au prioritaire, donc. Il ne s’agit plus ici de s’expliquer, mais de dissiper un malentendu regrettable sans susciter de nouvelles ambivalences. Kimberley replace ses doigts sur le clavier de son portable et dit sèchement, en écarquillant ses yeux injectés de sang et en dardant son nez pointu vers le malheureux :

« Tu voè pas que j’t’occupée là, maudit maillet ? Sak moé ton camps, va t’parde dans brume, va jouer dans l’traffic avant que j’ten crisse une bonne ! »

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