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Le pépiement
des femmes-frégates


Un roman de Paul Laurendeau
 

Nous sommes dans un Kanada et un Kébek distordus par la lentille de l’imaginaire. C’est un pays ancien, serein et fier, à la fois forestier, riverain, montagnard et urbain. C’est une culture où les bûcherons courent la chasse-gallerie, les clercs de notaire font de l’ethnographie, les policiers provinciaux sont anglophones et portent l’habit rouge, les bedoches d’églises sont des conservatrices de musée, savantes, bourrées de sagesse et de générosité. Ici, les protagonistes portent des prénoms qui riment avec leurs noms de famille : Coq Vidocq, Rogatien Gatien, Mathieu Cayeux, Denise Labise. La métropole s’appelle Ville-Réale. Les villages riverains s’appellent Trois-Cabanes, Martine-sur-la-Rive, Pointe-Carquois, ou le Bourg des Patriotes.

Les montagnes, hautes, bien trop hautes, sont le Mont Coupet et le Faîte du Calvaire. Et coulent dans leurs vallées respectives, le fleuve Montespan et la rivière des Mille-Berges. Le drapeau national est le Pearson Pennant, et, à la frontière sud, se trouve la lointaine et influente RNVS (la République de Nos Voisins du Sud)…

Mais surtout, dans ce monde, vivent des hommes et des femmes oiseaux, mystérieux et sauvages, qui nichent dans de hautes cavernes de granit. Ce sont les hommes-frégates et les femmes-frégates. La femme-frégate, sa peau, ses lèvres, sa cornée et ses dents sont d’un noir dur, pur. Son long et puissant plumage dorsal est rouge vif, rouge sang. Inversement, le plumage de l’homme-frégate est noir charbon et sa peau, ses lèvres, sa cornée et ses dents sont rouge vif. Les hommes-frégates sont beaucoup plus rares que leurs compagnes, dans un ratio d’un homme pour douze femmes environ. Conséquemment, les femmes-frégates doivent périodiquement, inlassablement, méthodiquement, déployer leurs ailes, immenses et puissantes, et se tourner vers les hommes-sans-ailes, pour voir aux affaires des passions ataviques et de l’amour consenti.

Il faut alors se contacter, se toucher, se parler, se séduire, avec ou sans truchements, furtivement ou durablement. Dans l’ardeur insolite mais inoubliable de la rencontre fatale de deux mondes effarouchés, étrangers mais amis, retentit alors un appel urgent, virulent, indomptable, un cri strident, grichant, aux harmoniques riches et denses, le langage d’un jeu complexe de communications subtiles, articulées, intimes et sans égales : le pépiement des femmes-frégates.

Première diffusion le 23 août 2011
4,99 € - 6,49 $ca sur 7switch | Poids lourd | Romans
ISBN : 978-2-92391-638-5


Plus d’infos


 

Un échantillon :

« Filles, nièces et sœurs. Nos rabatteuses du corridor de vol de la rivière des Mille-Berges sont formelles. Le jeune Merkioch-le-Truchement, successeur pressenti du Porte-Galimatias actuel a fait défection aux hommes-sans-ailes. Il se cache dans une de leurs villes des Basses-Montespanes, dite le Bourg-des-Patriotes. Et il se cache bien. Il ne se cache même pas de nous, du reste. Il semble qu’il se dissimule des bigots obscurantistes du coin, outrés par ses amours, infécondes mais torrides, avec un homme-sans-ailes des leurs. C’est un petit scandale local. Une de nos rabatteuses a pu rencontrer brièvement Merkioch, dans une des tours cylindriques du grand beffroi double de l’Église dite des Patriotes. Merkioch s’est donné comme inconditionnellement amoureux d’un certain Mathieu Cayeux, homme-sans-ailes, numismate et clerc de notaire. Ce gaillard du crû qui, tout comme Merkioch, préfère le commerce des hommes, se pose maintenant en ardent défenseur des femmes-frégates et du respect de notre culture. Cela est bel et bon pour nous et inutile d’ajouter que, vu ses fermes préférences, Merkioch n’aurait pas pu mettre un œuf à aucune de nos filles ou nièces. Il a aussi dit à notre rabatteuse que, si on le ramenait au Mont Coupet, il se laisserait mourir ou se jetterait du haut du mur aux cavernes sans planer, plutôt que de ne pas revoir son Cayeux de malheur. Voilà qui ne nous vaut rien et donnerait un très mauvais exemple aux oisillons et poussins de notre sororité. Devant une telle intransigeance exaltée, notre nièce, après sa rencontre avec Merkioch, a tout simplement renoncé à nous le rabattre ici. Qu’il reste au Bourg-des-Patriotes avec son amant et qu’il milite pour nous, auprès de ces intransigeants, dont la ville occupe une place si sensible dans notre important corridor de vol vers le nord-ouest. Nous nous devons de reconnaître, la rage au cœur, que cet enfant est perdu pour nous et qu’il ne sera jamais Porte-Galimatias. Or, il semble que ce soit le Porte-Galimatias actuel, cet homme-sans-aile et moustachu, ce Rogatien Gatien, qui soit, en fait, la cause de cette défection. Une histoire d’envoi de lettres à ce Cayeux qui a fini par empêtrer Merkioch dans les rets de l’amour. C’est avec colère, frustration, déconvenue et affliction, que nous constatons que la présence de cet homme-sans-ailes moustachu dans notre communauté suscite des effets secondaires fort imprévus et fort fâcheux en entraînant nos jeunes hommes dans toutes sortes de gaillardises et d’étourderies avec lesquelles notre sororité n’est guère accoutumée. »

Les sept porte-parole des rabatteuses se lèvent alors, dans un silence respectueux et attentif. Leur conciliabule, hautement consensuel, est terminé. Leur fielleuse diatribe est fin prête.

« Vive colère et cuisant ressentiment chez vos rabatteuses aussi. Car voici que des hommes-sans-ailes se sont présentés, en une petite procession constabulaire, et se sont mis à monter les flancs de notre précieuse montagne, compromettant ainsi le secret et la discrétion de l’intégralité de notre belle et lumineuse vie sororale. Les rabatteuses sont obligées de vous signaler que, attendu les formidables moyens policiers et guerriers des hommes-sans-ailes, il ne nous serait guère possible de freiner une éventuelle invasion de leur part, même due à une cohorte unique d’un tout petit nombre d’agresseurs. En interrogeant des jeunes hommes-frégates en fugue, nous avons fini par savoir qu’ils ont rencontré Merkioch sur le chemin de son ultime escapade et que celui-ci leur a confié que ces intrus ayant grimpé sur notre montagne étaient des sortes de rabatteurs de la civilisation des hommes-sans-ailes, chargés de s’enquérir de notre Porte-Galimatias, sans ailes également, et possiblement, même, de le rabattre vers leur monde. Nous ne pouvons pas vivre avec ce genre de danger permanent à nos portes, pour assouvir la bizarre fantaisie de détenir un homme-sans-ailes comme Porte-Galimatias. C’est trop risqué, trop instable. La civilisation des hommes-sans-ailes nous instille de plus en plus son influence pernicieuse et dangereuse. Nous en voulons pour exemples ces jeunes fugueurs justement, ceux qui, vu l’urgence, nous ont informé sur ce que Merkioch savait des intrus sans ailes. Ces garçons, nous les avons capturés dans un de ces fameux fourgons de la gare dite de Mérovée. Ils partaient pour nulle part d’autre que le cœur industriel du grand bourg de Ville-Réale. Quatre de nos rabatteuses, jeunes et audacieuses, ont alors choisi de finasser avec eux et de laisser partir ces jeunes gaillards par le fourgon mais en troquant leur liberté d’un soir contre un accompagnement. Nos rabatteuses ont tout vu de leurs activités et elles confirment le soupçon, déjà formulé en cette plénière, voulant que nos jeunes hommes vont batifoler autour des grandes tours à horloges d’une gare de la ville, presque aussi haute qu’une petite montagne. Mais surtout que font-ils, nos frères et cousins là-bas ? Ils ramènent de la ville toutes sortes d’objets hétéroclites de gratte-paperasse, qu’ils troquent, pour le bénéfice exclusif du Porte-Galimatias, Rogatien Gatien. Ce moustachu sans ailes pousse encore plus de nos jeunes hommes-frégates à s’engouffrer dans ce couloir ferroviaire qui, justement, favorise toutes les défections et disparitions de nos saudits hommes. L’influence des hommes-sans-ailes, tout le prouve ici, n’est vraiment pas de celle qui nous gardera nos hommes près de nous. »

Stupeur sur l’agora de pierre. Silence atterré dans la plénière. Ce sont maintenant les quatre porte-parole des colporteuses qui s’approprient le dispositif de tribune :

« Nous rejoignons pleinement l’analyse des rabatteuses. Que nous vaut cet homme, ce moustachu sans ailes, si le maintien de ses liens avec sa civilisation nous fait épivarder dix ou vingt de nos satanés gaillards. Merkioch est déjà perdu pour nous. Qui sera le prochain ? Mais, mères, tantes, cousines, sœurs, nous ne sommes pas les seules à nous lamenter et à rager. Notre contact secret chez les femmes-frégates du Faîte du Calvaire nous apprend que, dans la dernière année, elles n’ont pas eu que des joies, avec notre vieil enquiquineur de Kestim, comme Porte-Galimatias. Elles le trouvent vieux, arrogant, capricieux, flemmard. Il ne peut plus ou ne veut plus mettre un œuf à quiconque. Il passe le clair de son temps à dormir, à picoler ou à fomenter des évasions tarabiscotées, avec leurs jeunes gaillards. C’est en éventant la plus spectaculaire des ces récentes évasions que les calvairiennes ont fait des découvertes bien ennuyeuses qui montrent, sans le moindre doute, qu’elles vivent en direction du sud-est des problèmes assez similaires à ceux que nous vivons en direction de l’ouest. Un de ces fourgons des hommes-sans-ailes part des rives du lac des Trois-Cabanes et se dirige aussi vers les grandes tours à horloges de cette gare de la ville, presque aussi haute qu’une petite montagne. Les femmes-frégates du Faîte du Calvaire vivent bien plus loin de la gare de Trois-Cabanes que nous ne vivons loin de la gare de Mérovée. Les calvairiennes, discrètes et revêches, étaient parvenues à garder les modalités de la défection de leur jeune truchement secrètes et inconnues des hommes-frégates du Faîte du Calvaire. Qui, pensez-vous, s’est "fait aller le bec comme une pipelette écervelée", sur la sensible question des lignes ferroviaires, et en galimatias, encore ? Notre Kestim, naturellement. Et maintenant, tous les hommes-frégates calvairiens n’en ont plus que pour la gare de Trois-Cabanes et les promesses des lumières de la ville qu’elle fait scintiller dans leurs cœurs inconstants. Nos sœurs du Faîte en ont assez de Kestim. Et notre contact secret nous annonce qu’elles seraient prêtes à le troquer contre un Porte-Galimatias plus jeune et plus sérieux, moins flemmard et moins frivole, même si celui-ci était un homme-sans-ailes. Les calvairiennes, contrairement à nous, ont déjà eu des hommes-sans-ailes sous leur tutelle. Cela ne les impressionne pas et leur communauté est assez reculée pour qu’on les laisse tranquille encore un bon moment, contrairement à nous, toujours. Aussi nous, vos convoyeuses, le disons haut et fort. Il nous faut troquer le Porte-Galimatias sans ailes pour Kestim-le-Truchement, notre seul et unique Porte-Galimatias. »

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