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Se travestir, se dévoiler


Un roman de Paul Laurendeau
 

L’itinérant Marcel Dacier se substitue sans témoin à un certain Simon Baume, dont il est le sosie intégral, sur les lieux de l’accident mortel de ce dernier. Cela le fait entrer dans une famille de milliardaires de l’Escarpement du Niagara. Il y redresse un certain nombre de torts et se gagne quelque peu la confiance de cet univers bourgeois glauque, en le prenant doucement dans l’angle du bon amnésique. Le travesti est parfait. Mais, quand tout semble se mettre en place, insidieusement quelque chose coince, frotte, se casse. Et notre homme devra se dévoiler. Les représentants de son nouveau milieu devront le faire aussi, en une tumultueuse dégringolade de sincérité et de vérité non voulue, que personne n’avait vue venir.

Se travestir est un acte calculé, stratégique, méthodique, fondamentalement stable, même à travers le détail fourmillant de ses divers rajustements tactiques.

Se dévoiler est plutôt un effondrement, un effet de forces éminemment involontaires, une catastrophe, au sens le plus pur du terme, une capilotade effilochée, échancrée et filandreuse qui, si elle rencontre parfois certains assentiments secrets, rampants, occultes, s’impose à nous, malgré nous, s’enchevêtre en torons cauchemardesques tout autour de nous, et nous force à la plus échevelée et la plus fatale des cascades d’improvisations.

Première diffusion le 30 janvier 2011
4,99 € - 6,49 $ca sur 7switch | Poids lourd | Romans
ISBN : 978-2-92391-625-5


Plus d’infos


 

Un échantillon :

Environ une semaine avant le retour des femmes au manoir Lockhart, Simon Baume avait pris le temps d’inspecter ses propres quartiers pour voir s’il ne pouvait pas y découvrir des indications utiles pour sa prise de contact avec son épouse, madame Dominique Baume-Lockhart. Il avait de fait levé un certain nombre de découvertes, notamment le fait, indéniable vu le découpage très tranché des espaces, que les deux époux font chambre à part dans ces vastes quartiers formés de deux chambres et de deux salles de bain reliées par un jeu complexe de couloirs intriqués et immaculés. Simon avait aussi constaté que la salle de bain de son épouse, immense et amplement ensoleillée, comprenait notamment un superbe bain tourbillon large, profond, sophistiqué et magnifiquement entretenu.

Par contre, c’est en fouillant son propre secrétaire, dans sa propre chambre, que Simon avait fait les découvertes les plus curieuses concernant son épouse. Entre autres, deux petites trouvailles bizarres l’intriguaient passablement. D’abord, dans un tiroir sous clef dont il avait dû subtilement crocheter la serrure, il avait déniché rien de moins qu’une carte de crédit Canadian Anthracite au nom de Dominique Baume-Lockhart. Simon avait capturé la précieuse carte, au fond du tiroir cambriolé, en la pinçant par un coin et l’avait soulevé devant ses yeux et contemplé, comme on inspecte un insecte étrange qu’on vient de capturer dans son lit. Réservée à la crème du bout du fin du faîte de l’élite, la carte de crédit Canadian Anthracite, de couleur noir opaque moirée de reflets de scintillement diamantés, alloue à son détenteur ou sa détentrice un crédit illimité. Il est même possible de l’utiliser pour procéder à l’achat d’un immeuble, d’une flotte de véhicules de transport ou d’un complexe commercial entier. Comme tous les ronds de cuir tertiarisés de la classe moyenne suffoquée, Simon avait déjà entendu parler de la fameuse et mythique carte Canadian Anthracite, mais c’était la première fois qu’il en tenait une vraie de vraie en chair et en os dans la main, pulvérisant pour toujours l’éventuel statut de légende urbaine de ce petit trésor fantastique et fantasmatique.

Dans le même tiroir, Simon avait déniché le très singulier Catalogue Universel des Grand Bis, Bicycles, Unicycles Forains & Tout Autres Cycles Antiques & Contemporains produit par la section des véhicules utilitaires et récréatifs de la grande maison canadienne de vente à distance Beacon. Le luxueux et copieux catalogue sur papier glacé était adressé à Madame Dominique Baume-Lockhart, de Milton, Ontario… Qu’est ce que cette précieuse carte de crédit et ce catalogue de véhicules récréatifs luxueux destiné à son épouse pouvaient bien ficher sous clef dans le secrétaire de la chambre de Simon Baume ? Mystère ondoyant, que celui-ci compte bien tirer au net au moment de sa première rencontre avec ladite épouse.

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Après la catastrophique douche froide de sa rencontre avec Séléna Lockhart, Simon, en concertation étroite avec Hector, avait aussi décidé qu’il ne se laisserait plus convoquer à l’épouvante, dès potron-minet, comme un exécuteur de basses œuvres, et qu’il préparerait plus adéquatement son épouse au choc de la redécouverte que ne l’avait été sa mère. Le jour même du retour de Dominique, Hector, en complice fort soucieux lui aussi d’une reprise en douceur du contact entre les deux conjoints, avait vu à d’abord amener sa fille au cabinet du docteur Sutton et ce dernier, qui aime tendrement et respecte beaucoup la fille de son vieux compagnon d’armes et la considère presque comme sa propre fille putative, avait donc procédé à une petite synthèse explicative de la nouvelle condition amnésique et psychologique de son époux, pour Madame. Hector avait aussi amplement décrit à sa fille, en présence du bon docteur, son expérience, plutôt plaisante, des dernières semaines avec le « nouveau » Simon. Dominique Baume-Lockhart avait été, de son propre aveu, passablement intriguée par cette dynamique engageant son mari accidenté sur la voie de rapports nouveaux et elle avait promis à son père et à son vieil ami le bon docteur Sutton d’approcher la chose avec un esprit ouvert et libre de tous préjugés.

Le soir de la rencontre donc, Simon, en concertations étroites avec le cuisinier du manoir et deux femmes de chambre, prépare un petit souper aux chandelles, avec entrée, plat de résistance, fromage et dessert. Madame Baume-Lockhart, mise au courant par une des femmes de chambre des préparatifs en cours, est touchée et fort intriguée par la délicate et inhabituelle attention et décide de s’apprêter par conséquent en l’honneur de la circonstance. La femme de chambre faisant intermédiaire avec discrétion et diligence, on fixe l’heure du repas à sept heures du soir et les préparatifs vont bon train pendant une bonne portion de l’après-midi.

À l’heure dite, Simon vient d’allumer deux longues chandelles rouges sur la table impeccablement dressée quand il entend le pas lent, assuré et symétrique d’une femme descendant le long escalier menant à la salle à manger principale. L’apparition s’avance depuis le fond de ladite salle à manger. Vêtue d’une ample robe blanche laissant les épaules et les bras nus et chaussée de délicats souliers argentés, elle s’approche de la table. Dominique Baume-Lockhart est une femme dans la jeune trentaine, de haute taille, au visage fin et osseux, au teint volontairement pâle et aux grands yeux d’un noir profond. Ses longs cheveux, denses et lustrés, d’un noir de nuit aussi, se déversent librement sur ses épaules nues. Elle sourit gracieusement de ses lèvres satinées et roses et s’assoit sur la chaise que Simon lui tire. Beauté fantomatique, type féminin semi-féérique, elle respire la douceur et la délicatesse. On dirait la Ligeia d’Edgar Allan Pœ, s’il faut tout dire. Une sorte de tristesse diffuse, de langueur poignante émane d’elle. Simon en a la gorge serrée. On se met à manger silencieusement, en se jetant de temps en temps des regards furtifs et polis. Le parfum capiteux et subtil de celle que tout le monde appelle ici Madame s’installe progressivement dans une atmosphère altérée à jamais. Simon est beaucoup plus commotionné par cette personne indubitablement hors du commun qu’il n’ose pour l’instant se l’admettre à lui-même. C’est rien de moins que la femme de ses rêves les plus fous en fait, pour vraiment vraiment tout dire, qui est maintenant assise devant lui et qui pose majestueusement, en se donnant pour son épouse pour la vie. L’apparition sublime se met à parler, d’une voix calme et onctueuse. Une véritable voix de reine.

« Simon, cher ami, parlons ouvertement. J’apprends de papa et du docteur Sutton que tu es profondément amnésique suite à cet affreux accident de cabriolet. Il faut donc que je t’informe de ce qui me semble le plus urgent et le plus primordial entre toi et moi. Voici, simplement. Notre mariage est un mariage blanc. »

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À publier, par Berger

Je reprends ici la structure en six points utilisée par Laurendeau lui-même lorsqu’il doit justifier un choix éditorial.

Le récit, son fonctionnement, sa mécanique : Histoire d’amour, de sa construction, de ses rêves, de ses découvertes, de la perte et des trouvailles. »tonnantes trouvailles, du reste (une trouvaille est parfois un peu une retrouvaille), et le titre l’annonce assez. Attendez-vous à des surprises, il y a des masques dans tous les coins !

Les thème abordés, les thèses défendues : Supercheries, malices et bassesses, bonnes petites vengeances, leçons données. Décadence profonde de la haute bourgeoisie. Et au milieu de ce plat merdier, éclôt une fleur dont on suivra la pousse avec délices, en retenant notre souffle. En outre : « La forme, nous dit le héros, importe peu, finalement ». Ce qui compte par-dessus tout, c’est le cœur.

Le ton et la construction de l’ambiance : Comme souvent avec Laurendeau, il y a une belle prise à distance. Le narrateur énonce les faits et gestes de Dacier un peu comme s’il récitait une saga, en se pliant à une esthétique dont il ne démord pas un seul instant, aussi bien dans ces mirifiques dialogues qui prennent la forme soit des joutes, soit des combats menés au Jeu de Dames, que lors des nombreuses explosions de sensualité qui parsèment l’ouvrage de leurs sombres corolles. Voici un livre raffiné deux fois plutôt qu’une.

L’impact empirique (narratif et descriptif) du texte : Laurendeau nous dit tout – ce qui est paradoxal dans un jeu de masques. Il n’autorise jamais le lecteur à compléter les phrases, à finir les idées, ce qui serait pourtant un moyen très économique d’obliger celui-ci à s’investir dans l’histoire, à se l’approprier, à s’identifier à un personnage, et donc par exemple à se fourvoyer comme dans un Hercule Poirot. Non. Ici, il y a un écran, et aussi un cadre, entre nous et ces petites vies qui s’agitent et complotent. Et voici de la haute magie : car ce qui pourrait représenter une grande difficulté à nous faire aimer cette histoire… en nous obligeant à en forcer l’entrée, s’invite dans notre sillage et vient colorer notre vision. Ainsi, alors que nous pénétrons enfin dans le tableau, c’est tout le cadre que nous entraînons avec nous. Du coup, le lecteur se trouve être maintenant lui-même une petite fenêtre mobile, joliment ouvragée en plus.

Voilà, c’est exactement ça : avant d’intégrer la peau de tel ou tel personnage, nous devenons une fenêtre garnie de fioritures. Toute la suite sera teintée de cette première métamorphose. C’est diablement amusant.

Genre(s), originalité et réminiscences littéraires : Laurendeau a une griffe. Il est difficile pour moi de trouver des styles, des auteurs auxquel comparer cet animal – peut-être n’ai-je pas lu assez de tout. Mais cette originalité, gros pléonasme, me semble n’appartenir qu’à lui. En fait, il y a ici tous les ingrédients pour faire de ce livre un livre culte.

Il possède tout d’abord un arôme très prononcé, qui d’entrée interdit l’obtention d’une médaille d’or (ce mol bibelot consensuel) mais qui est plutôt une bonne chose lorsqu’on brigue une Mention Spéciale, une Médaille de Bronze, un Prix Spécial du Jury… C’est-à-dire que si l’on n’aime pas, on n’aime vraiment pas ; mais si l’on aime, alors c’est la passion toute rouge, et l’on est prêt à se battre pour obtenir que l’objet de notre vénération soit célébré selon tous les mérites qu’on y voit. Les amateurs ne sont pas loin de fonder une confrérie, une secte.

Ensuite, l’histoire est en résonnance avec le temps. Entendons-nous : ce n’est pas une histoire à la mode, mais c’est un de ces fameux récits qui viennent, lorsqu’ils sont plusieurs, former des gonds, sur lesquels tournent ensuite les époques, et les mœurs basculent grâce à eux vers un peu plus de sagesse, un peu plus de tolérance, de sérénité.

Langue et registre linguistique : Laurendeau est assez sardonique, mais cette causticité goguenarde se planque bien soigneusement derrière un formalisme très prononcé, qui n’autorise que de faibles écarts. Mais alors, quel régal ! Ainsi, au milieu d’entiers paragraphes surenrichis d’adverbes, croulant sous les draperies d’un baroque souvent étincelant, alors qu’on en a plein la bouche, qu’on mâchonne incrédule des phrases stupéfiantes qui pourtant n’avaient l’air de rien au premier abord, en plus de tout ça on ricane. Et l’on applaudit. Aux explosions, aux feux d’artifices, tout cet or s’embrase et nous propulse dans la stratosphère. On en redescend lentement, heureux comme un chat dans un nid de croquettes. En outre, l’auteur prétend n’écrire qu’en français. Québécois, jamais un anglicisme ne franchira le seuil de ses pensées autrement que par l’entremise de la plus furtive des clandestinités.

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