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Le thaumaturge et le comédien


Un roman de Paul Laurendeau
 

Le Domaine, vieille contrée fictive, est sur le point de faire éclater la révolution qui le verra se transformer en la République Domaniale. Deux femmes de la haute aristocratie déclinante, la Rainette Dulciane et sa première dame de compagnie, la vicomtesse Rosèle Paléologue, s’aiment d’un amour interdit, fort et indissoluble que rien, pas même la conflagration sociale qui approche, ne détruira. Mais la Rainette du Domaine a aussi un amant, torride et terrible, Cégismond Novice, dit “le Thaumaturge”, personnage trouble, vif et brutal.

La terrible soif de cet homme étrange est consommée tandis que la passion envers la suivante reste pudiquement cérébrale et verbale. Mais alors, où donc est l’amour ? Quelle est la nature des sentiments qui motivent des trajectoires et des choix si torves ?

Huit décennies plus tard, une des descendantes de la suivante aimée, une cinéaste du Ministère des Arts Visuels qui s’appelle elle aussi Rosèle Paléologue, cherche à reconstituer, pour un film, ce que fut le contexte social, sentimental et émotionnel de cette torrentielle passion saphique blessée, de portée historique. Il faudra, entre autres, dénicher un comédien trempé pour jouer le fameux Thaumaturge, cette épine au pied, cet insondable mystère masculin. Cela ne se fera pas sans de nouvelles et parfois douloureuses explosions émotionnelles. La compréhension et la perpétuation du drame ambivalent de l’amour peuvent-ils survivre aux changements d’époques ?

Première diffusion le 03 03 2013
4,99 € - 6,49 $ca sur 7switch | Poids lourd | Romans
ISBN : 978-2-923916-55-2


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Échantillon :

La révolution éclate

Je me lève d’un bond. Cordula, un peu défaite, me conduit en me tenant par la main jusqu’à l’officine. Dulciane s’y trouve donc, assise, les jambes légèrement ouvertes dans ses jupes, la main appuyée sur sa canne à bandoulière, ses longs cheveux roux de noblaillonne arrosant ses épaules. J’ai le temps de remarquer qu’elle porte une robe périphérite, sobre mais ample. C’est une tenue juste assez ringarde de Rainette informelle qu’elle a certainement choisie pour la circonstance historique. Elle nous regarde l’une après l’autre de ses yeux d’émeraude pétillant de son intelligence puissante, et dit, avec beaucoup de simplicité et un grand calme :

« Tout est révolu. L’Histoire est en marche. C’est le moment de faire notre modeste part. »

Elle désigne de sa main libre la bâche bleue de tente de campagne, qui est toujours blottie entre un mur et un rayonnage, et dit à Cordula :

« Cordula, mon petit cœur, je crois savoir que vous êtes familière avec ces objets. Faites ce qu’il se doit en vous faisant aider de Rosèle. Vite. »

Cordula retire la bâche et découvre les deux bidons et la caisse au couvercle clouté, marquée des lettres KBK, que les chasseurs avaient apportés au printemps, et qui étaient restés depuis lors en leur encoignure, dans l’indifférence générale. Les beaux yeux bleus de la baronnette clignent comme ceux de celle qui a tout compris en un éclair. Elle se place d’abord à l’un des côtés de la lourde caisse, en me considérant. Je comprends sa requête implicite, et me place de l’autre côté. Nous saisissons le lourd objet par ses poignées latérales, le tirons de son recoin, le soulevons dans une harmonie parfaite, et le posons, non sans effort, bien au centre de la table de travail, au milieu des journaux et brochures qui y sont étalés. Le lourd coffre, qui glisse sous nos efforts conjugués, les froisse et les déchire. Puis Cordula – qui n’a jamais pu se décider à me tutoyer en présence de notre souveraine – me dit :

« Tournez le dos, et ouvrez les bras. »

J’obéis. Elle prend un des bidons et me le sangle sur le dos à l’aide de deux courroies qui sont d’évidence prévues à cet effet. Au poids, il est patent que ce bidon portatif est bien plein. Cordula me place dans les mains une sorte de long pistolet à jet liquide, raccordé à mon bidon portatif par un tube boudiné. Forte et autonome, elle se harnache le second bidon à elle-même, saisit le pistolet à jet qui pendouille à ses côtés, et dit :

« C’est simple comme bonjour, mais il faut faire attention à ne pas vous éclabousser, car cette substance est délétère et hautement nocive. Elle peut corroder la peau très profondément, même à travers d’épais vêtements.

— Très bien, Baronnette. Mais qu’est-ce que c’est que ça ?

— Ce sont des épandeurs à pogrom.

— Des épandeurs à pogrom.

— Oui, certains des chasseurs de la Rainette ont leurs entrées dans les dépôts de munitions militaires. Regardez bien, et prenez connaissance des crimes odieux de nos caporaux. Imaginez que nous sommes dans les pays à pogroms, qui sont, comme vous le savez, à la frontière des zones périphérite et centriote. Dans ces territoires au climat continental, les grandes maisons tribales sont d’habiles et ingénieuses constructions de paille séchée. Imaginez que ce rayon de bibliothèque est la paroi latérale d’une de ces grandes maisons tribales. »

Cordula pointe le pistolet de son épandeur et en actionne la gâchette à deux ou trois reprises. Un liquide mordoré, puant et poisseux en jaillit, et macule profondément les liasses de documents. Pour établir que j’ai saisi le mouvement, j’imite Cordula, en tirant un coup unique, en prenant bien soin de ne pas être éclaboussée par le jet. Mon coup de poisse frappe une série de brochures juste à côté du sien. Cordula reprend :

« Voilà. C’est chimiquement conçu pour pénétrer les surfaces inflammables bien en profondeur. On imbibe bien. On jette un mégot de soudard, et pouf… Vous avez le plus flamboyant des pogroms qui monte doucement dans la nuit tourmentée.

— On laisse sortir les gens de la grande maison avant, j’espère.

— Seulement quand il y a des interrogatoires à mener… »
 

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Le crépuscule et l’aurore

Il n’est pas de monde où l’amour, un jour, ne fasse basculer tout. Mais nul n’en sait rien, car l’amour est intime, et n’a que faire des projecteurs. Plusieurs femmes indéfectiblement fidèles les unes aux autres iront jusqu’au sacrifice absolu pour tout balancer par terre. Il y aura des explosions, des mascarades, des complots, de longs temps d’immobilité entrecoupés de gestes foudroyants.

Nous voici au crépuscule d’un régime autocratique stupide et ridicule, nocif, bête, parfaitement abouti et donc blet. Tout y tient par des rites et des habitudes, par des ornières sacrées, des comportements immuables. La femme de l’autocrate, choisie dans une ethnie du Centre, souffre de sa position de potiche méprisée. Les liens qui l’immobilisent dans sa fonction imbécile seront cependant les clés qui lui permettront d’accéder, sous un extraordinaire empilement de masques, à la liberté dans l’action politique. À fruit blet, ver guilleret.

Pendant des années, alors même que la Rainette œuvre souterrainement à la préparation du futur, elle se met sous le pouvoir bestial d’un goinfre énorme, d’une brute caricaturale, cuistre jouisseur violent, apparemment très con, qui est le pire amant possible de tous les temps. Elle en souffre dans sa chair et ça lui plaît. Voilà le plus grand mystère de cette femme, et nous en restons comme deux ronds de flan à voir cet être si subtil se vautrer dans l’ignominie la plus dégradée. Pourquoi, pourquoi pourquoi ? La réponse va prendre son temps, mes amis-amies.

La révolution éclate. Au palais, tout est prêt. Par amour, par fidélité, ou par conviction, la Rainette et ses suivantes vont accompagner l’Histoire et la faire aussi, en offrant au régime naissant des symboles et des figures, bâtissant ainsi toute la mythologie révolutionnaire du monde à venir. Puis elles s’effacent et disparaissent, les unes dans l’anonymat, les autres dans la célébrité imposée par des rôles dont certains conduisent à la mort. L’aurore se lève et dévoile un nouveau pays. La cellule révolutionnaire du gynécée n’a jamais existé.

Bien plus tard, alors que l’Histoire officielle est toute entière entre les mains d’une clique qui en tire un incommensurable pouvoir culturel et financier, une cinéaste entreprend de revisiter les mythes fondateurs de la République. Un récit qu’elle tient de sa grand-mère la lancera sur une piste fascinante et tout à fait non conventionnelle, où les indices et les combats, les intrigues, les secrets et les révélations éclaireront, à contre-sens de toutes les opinions reçues, les rôles jusque là indicibles de personnes très officiellement abhorrées.

Le retournement culturel et mental qu’impose la recherche de la vérité se fera en trois étapes. La fin de ce premier tome voit une première victoire, une première réhabilitation, et lance un premier coup de projecteur bien corrosif sur les travestissements opérés par l’honorable Firme de Diffusion des Traditions Historiques Domaniales. Un processus de réconciliation se met en branle, qui obligera la société entière à se poser des questions sur ses origines, et sur les motivations de la Firme. Suite au prochain épisode.
 

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