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Édith et Atalante


Un roman de Paul Laurendeau
 

Le tabellion Eutrope Tarbe, esprit systématique et peu impressionnable, juge en conscience que la Firme de Diffusion des Traditions Historiques Domaniales raconte l’histoire de la République Domaniale n’importe comment. Cette institution à péage fausse ouvertement le savoir collectif et ce, notamment, en ce qui concerne le rôle que jouèrent dans l’Histoire la Rainette Dulciane et sa suivante, la vicomtesse Rosèle Paléologue. Eutrope Tarbe se met à rectifier les choses dans de grandes conférences publiques et, ce faisant, il se fait tirer dessus à la carabine par des séides indéterminés. S’interpose alors la chasseuse Édith, célibataire endurcie et fonctionnaire intègre, qui deviendra vite sa garde du corps attitrée.

On se lance dans une incroyable cavale terrestre, aérienne et maritime visant à protéger de la méthodologie froidement destructrice des historiens privés un précieux document historique, écrit du temps de la Révolution Domaniale par une noble chroniqueuse qui s’appelle, elle aussi, Édith. La tonique factionnaire et son protégé s’embarqueront sur la Rebuffeuse, un caboteur à voile et à vapeur à bord duquel le tabellion Tarbe ne trouvera rien de moins que le sens de son existence.

Entraînée jusque dans la mystérieuse ╬le Arabesque, pour protéger le tabellion dont elle a la charge, la chasseuse Édith, pour sa part, fera, hors de toute attente, la connaissance de la débardeuse Atalante et, là, tout volera en éclats.

Première diffusion le 03 03 2013
4,99 € - 6,49 $ca sur 7switch | Poids lourd | Romans
ISBN : 978-2-923916-57-6


Plus d’infos


 

Échantillon :

Édith reçoit un ordre

Nous continuons notre tournée de conférences en pays centriote. Édith me boude un peu depuis que j’ai accordé crédit à l’idée que le Corps des Chasseuses et des Chasseurs aurait une origine pré-conventionnelle. Le fait est que, je n’ose pas le lui dire pour ne pas la vexer encore plus, l’origine de son service est bien obscure et fort mal documentée. Mais je ne veux pas parler de cela avec elle. Je préférerais trouver quelque chose pour la dérider.

Nous sommes assis l’un près de l’autre sur l’estrade d’une petite agora de conférence et nous attendons que la salle se remplisse. Édith est grave, presque triste. Je me penche vers elle.

« Dites-moi Édith.

— Hmm…

— Ce canif arabesquois, il n’y aurait pas moyen d’en faire une arme plus performante ? »

Son visage s’éclaire :

« Si. Il suffirait simplement de retailler la lame pour la mettre mieux en harmonie avec le bon équilibre du manche et de l’affûter plus finement. Il lui faudrait aussi une bonne gaine, bien lisse. Probablement qu’il ne présenterait plus grand intérêt pour une cueilleuse de praires abyssales, mais il ferait alors un canif d’estoc tout à fait acceptable, car le manche est excellent.

— Mais je ne comprends pas exactement comment on peut utiliser un canif de ce type comme arme d’estoc. Ce genre d’usage ne s’applique-t-il pas exclusivement aux lames longues, comme les épées ou les sabres  ? Je ne…

— Eutrope, on en reparlera plus tard. Préparez-vous. »

La salle est en place. On attend patiemment, dans un silence serein, le début de notre intervention. Je me lance dans la conférence avec ma fougue habituelle. Je me tourne à un certain nombre de reprises vers Édith et lui demande son aide, qu’elle me fournit avec sa précision habituelle. Le topo terminé, la salle participe énergiquement à notre collecte de témoignages sur les exactions et la fourberie de la Firme. Comme souvent, Édith est profondément impliquée dans cette partie du processus. Son statut de chasseresse en chef a un fort ascendant sur les personnes présentes et c’est de plus en plus à elle qu’on s’adresse pour rapporter les témoignages. Je me contente donc de prendre modestement les notes. Ces gens en ont ras le bol et Édith leur apparaît comme une figure empathique et généreuse, apte à capter l’expression de leur colère. La chose me touche et, d’évidence, Édith aussi sent son émotion croître face à la description douloureuse de toutes ces injustices. Après des échanges très riches, nous terminons et la salle commence à se vider. Plus personne ne semble se soucier de nous, le lien est rompu, le gros du public se disperse. Et c’est alors que l’événement qui va changer nos vies pour toujours, à Édith et à moi, se produit, en toute simplicité.

Une vieille femme centriote couverte d’un long châle rouge monte sur l’estrade et avise Édith :

« Tu t’appelles Édith et t’es chasseuse ? »

Édith répond, avec un sourire amical :

« De fait. »

Elle se tourne vers moi :

« Et toi, Eutrope Tarbe, t’es tabellion-historien, mais tu ne travailles pas pour la Firme ? »

Je réponds :

« De fait, ma bonne dame. »

La vieille dame centriote se drape dans son châle et se tient debout sur l’estrade devant notre table. Elle parle à Édith, mais en dialecte périphérite, pour que je comprenne :

« J’ai beaucoup aimé cette réunion. Vous me paraissez droits et intègres, tous les deux. Et… j’ai du nez. »

Édith répond :

« Vous êtes bien gentille. »

La vieille dame reprend :

« J’ai une question, suivie d’une offre.

— Nous vous écoutons.

— Quel récit historique prouverait sans faille que la Firme a menti et la discréditerait au maximum ? »

Édith se tourne vers moi. La question est en effet dans mes cordes. Je dis :

« Un film historique réalisé par une descendante de la vicomtesse Paléologue et réhabilitant la Rainette Dulciane est sorti en salle il y a quelques années. Cela a eu un solide impact de discrédit de la Firme sur les consciences. Pour faire plus fort que ça désormais, il faudrait au moins… disons… retracer la descendance de la Baronnette d’Arc. »

La vieille dame rit comme à une bonne plaisanterie et dit :

« Oh, ça serait bon, ça, ça serait fort. Ils disent qu’elle n’a pas eu d’enfant, ces menteurs. »

Puis elle redevient soudain sérieuse :

« Je n’ai pas ça, mais j’ai presque aussi fort. Voyez-vous, depuis plus de cinquante ans, je suis un peu l’archiviste de mon patelin. J’ai toutes sortes de documents étranges. Ah, je perds la mémoire et ne me souviens plus trop de ce que je détiens. »

Elle se penche sur Édith, posant sa main sur la table et serrant son châle.

« Mais tu t’appelles Édith et t’es chasseuse. Ça remue en moi de vieux et émouvants souvenirs. Alors j’ai quelque chose à t’offrir, quelque chose qui va te frapper droit au cœur. »

Édith répond avec douceur et gentillesse :

« Quoi donc, ma bonne dame ?

— Rien d’autre que le récit manuscrit et originel de l’origine historique du Corps des Chasseuses et des Chasseurs. »

Édith a un petit sursaut. Il faut dire que la co´ncidence est de taille. La vieille femme poursuit :

« Nous le devons à une aristocrate centriote qui s’appelait justement Édith, comme toi, mais peut-être bien qu’un autre nom est associé à ce récit… »

Je dis :

« Quel nom, bonne dame ?

— Celui de Dulciane, épouse de Ludovor VII, mère de Cyprien, l’ultime Rainette domaniale. »

Édith et moi nous regardons, un peu interloqués. Je ne sais pas ce que pense ma protectrice, mais moi, je suis sceptique face à ce qui me semble être un ramassis d’élucubrations. Mais la vieille dame, qui connaît ses droits, ne va pas permettre à mes hésitations de nous faire échapper à notre sort, Édith et moi. Elle dit :

« Tire ton calepin, chasseuse. Une vieille citoyenne de la Convention domaniale a des ordres pour toi. »

Édith tire son calepin et son stylet de sa poche, prête à jouer son rôle. La vieille dame :

« Je t’ordonne de venir, en compagnie d’un tabellion ayant plein statut, prendre livraison d’un document d’archives intitulé Chronique d’Édith. Le tabellion devra en prendre connaissance pour en authentifier officiellement la nature et, toi, chasseuse… »

Édith notant dans son calepin dit :

« Et moi, Madame.

— Tu devras contresigner les cachets de transfert de ce document d’archives, le prendre en charge puis le livrer au Corps des Chasseuses et des Chasseurs de ma part, puisque ce document, qui décrit l’origine de leur institution, leur revient de droit historique. Voici mes coordonnées spatio-temporelles. »
 

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