Je suis un intellectuel, un essai de Paul Laurendeau

L'intellectuel est un serviteur en patins dans le drive-in crépusculaire de nos Weltanschauung en mutation…

JE SUIS UN INTELLECTUEL. Le je du titre de cet ouvrage ne doit pas faire illusion. Ceci n’est pas un exercice autobiographique égocentré. On traite plutôt ici de ce que moi (ou un autre…), je fais d’intellectuel en tant qu’intellectuel. Parlant autant en il faut qu’en c’est, l’exposé propose un petit organon de l’intellectuel, en forme de déontologie portative. Un intellectuel d’autrefois, décati mais toujours vert, m’accompagne, en cet exercice intellectif, descriptif et critique, un certain Paul Valery (1871-1945). Sa définition de l’intellectuel ouvre la marche, en introduction. L’ouvrage traite les quatre grands thèmes qui s’imposent.

INTELLECTUALISER. Le rapport implicite qu’établit l’intellectuel à ses savoirs et à ses croyances se stabilise, perdure, existe et se pondère en lui. Il en est ainsi depuis les temps et les espaces lointains de l’univers mental, ancien et semi-conscient, du rêve nocturne.

FORMULER. L’intellectuel pondère ses savoirs et ses croyances en les organisant en une conceptualisation mobilisant connaissances directes et indirectes, abstraction intermédiaire et rationalité ordinaire. Les raisonnements hypothético-déductifs et logico-déductifs impliquent une coordination intime de la pensée averbale et du langage.

CONFRONTER. L’intellectuel se confronte à ses congénères. Souvent vif, l’échange est moins une joute pugilistique entre personnes éminentes que la profonde et cruciale manifestation interactionnelle des grandes contradictions internes, factuellement inhérentes aux réalités naturelles et historiques.

DISSOUDRE. L’intellectuel persiste et signe. Il ne se renie pas. Mais le temps file et notre personnage monte en graine. Il en vient à prendre la mesure de ce qui date et de ce qui dure. Insoluble de rester fidèle à ses fidélités, mais friable de par la fragilité inhérente de toutes choses, il en viendra à se dissoudre, partiellement ou totalement, dans le torrent de l’Histoire.

Voilà. Ce qui est est. Je suis un intellectuel. Vous aussi… notamment du simple fait de lire cet ouvrage.


Première diffusion le 5 octobre 2023 .
3,49 € - 4,99 $ca sur 7switch | Poids moyen | Collection Essais
Acheter sur : iTunes | Amazon.fr | Amazon.ca | Kobo | etc.
En version papier, l'ouvrage est disponible sur Amazon, notamment sur Amazon Canada
ISBN : 978-2-924550-77-9


Extrait 1 : L'univers de nos croyances

L'univers de croyances est très fortement corrélé à l’héritage séculaire et archaïque de l'émanation onirique. Collectivement, ataviquement, si nous croyons, si nous avons cru, c'est d’avoir dormi et d'avoir rêvé. Pensons-y un petit peu. La majorité des activités intellectuelles, complexes ou élémentaires, qui apparaissent dans une vie d'enfant sont corrélées à l'imaginaire venu du rêve. Il est très difficile, quand on est tout jeunot, de comprendre ce qui se passe dans les rêves. On se retrouve à patauger dans un brouet ondoyant de pensées qui sont étranges, qui sont barbotées, qui partent dans toutes les directions et dont on n'arrive pas à dégager ce que peuvent bien être leur valeur et leur crédibilité. La première grande problématique de la croyance, c'est la problématique onirique. Et c'est le rêve qui nous force, par sa dense réalité, par son existence même, constante, régulière, à questionner nos croyances. Le rêve procède d'une normalité aussi limpide que celle de la digestion ou de la respiration. C’est la digestion et la respiration qui nous amènent à poser la question du mouvement physique et de l’action corporelle. C’est le rêve qui nous amène, au tout début, à vivre la crise ordinaire de la croyance. Le problème du choc entre les croyances et les faits se formule intellectuellement au risque du rêve. Quand est-ce que je suis en train de rêver, au sens onirique ou non-onirique du terme? Et quand est-ce que je suis en train de vivre quelque chose de factuel? D’avoir dormi d’abord, d’intellectualiser ensuite, je prétends, en ouverture, qu'une compréhension minimalement adéquate de la réalité du sommeil et de la pulsion onirique en lui est la façon la plus pertinente d'aborder la question de la croyance. Tout se passe comme dans un rêve et on a toujours un peu l'impression de rêver… ou pas.


Extrait 2 : Ceux qui se moquent de nous

Ce qu’il faut dire de ceux qui se moquent de nous, c’est avant tout qu’ils sont… de nous. Nos moqueurs nous sont substantiels (Paul Valéry, Regards sur le monde actuel, p. 263). Le sentiment dominant, à l'égard de notre railleur ou de celui qui se gausse de nous, comme penseur, doit être un sentiment de fraternité et de sororité. La personne qui rit de nous de façon adéquate est quelqu’un qui nous a décodés en long et en large. Pas d'humour à portée profonde, sans compréhension profonde. Cela signifie que le bon humoriste, c'est l'humoriste qui fait partie de notre groupe de pairs. D'ailleurs, on observe, dans toutes les cultures, que l'humour est quelque chose de très intimement gorgé de spécificités ethnologiques. Pour comprendre l'humour d'un coin de pays ou d'un groupe ethnoculturel, il faut connaître les codes de ce pays ou de ce groupe. La conséquence de cela est que l'humoriste qui nous raille avec justesse fait partie de nous, il est des nôtres. Il n'y a pas meilleur intellectuel que l'intellectuel qui se moque d'un autre intellectuel. Et intellectualiser adéquatement le rire, c'est comprendre que, finalement, les penseurs tertiaires, les intellectuels, les cogitateurs, rient d’eux-mêmes et rient les uns des autres. Se moquer de quelqu'un, c'est souvent ricaner joyeusement, amèrement, inconditionnellement… devant son miroir.


Extrait 3 : Intellectuel, n'insite pas...

Désormais, c'est une planète intégrale qui s'installe dans la tension de lutte. Partout au monde, même dans les pays émergents, même en Asie, en Afrique, l’intellectualisation s’intensifie, s'amplifie. La rationalité critique des savoirs ne fait qu'avancer. Et qui dit savoir, dit conscience. Et qui dit conscience, dit conscience critique. Un ensemble puissant et massif d’hommes et de femmes configure, collectivement et imperceptiblement, la réalité future. Celle-ci est déjà en cours d'émergence. Ce sont les masses qui font l'histoire, disait Louis Althusser (1918-1990). Et ici, ce sont les masses qui font le boulot, les bras dans le cambouis. Et les masses, ce sont les masses intellectuelles aussi… pas les intellectuels élitaires. Le fait est que l'intellectuel élitaire est un personnage dépassé. Un coryphée foutu. Un mannequin mobile qui dit JE et qui, du seul fait de dire JE, doit s'assumer comme indice tendanciel de forces qui lui échappent intégralement. Il n'y a pas d'intellectuels guides et certainement pas de grands intellectuels. Tout ce qu'il y a, c'est un collectif qui pense. Et ce collectif qui pense organise sa pensée de la même façon… ou pas. Quand mon chiotte se fait organiser par mon plombier, ce dernier est tout juste le modeste perpétuateur de la cuvette et des tuyaux de ma petite maison, dont la fonction motrice est d’évacuer mes merdes au loin, le moins nuisiblement possible pour l’environnement, de préférence. Mon plombier, que je ne rencontre que quand il vient réparer mon chiotte, est un personnage charmant, disert, articulé, tertiarisé, bon communicateur. Mais il ne m'impose rien de sa vision du monde, et il ne me développe pas ses doctrines individuelles sur la vie, et il ne m'assène pas ses grandes théories à rallonges… sous prétexte que, grâce à lui, mes tuyaux vont désormais adéquatement fonctionner. Fondamentalement, c'est ce qu'est l'intellectuel. Un plombier idéologique, un raccordeur de tuyaux mentaux, quelqu'un qui procède à l'organisation des idées et fait un petit peu avancer, en toute ostentation ou en toute discrétion, ce qui servira comme organon aux penseurs et aux penseuses ultérieurs qui, eux, sont déjà là. Il n'est pas inutile que, de temps en temps, on fasse un peu le ménage de la chambre intellectuelle collective. Mais je ne répéterai jamais assez que ce genre de travail doit se faire dans la modestie. Les cogitateurs et les cogitatrices ne doivent pas se penser le centre de la pensée. L'intellectuel est un serviteur en patins dans le drive-in crépusculaire de nos Weltanschauung en mutation. Et son rôle est subsidiaire et ancillaire, dans l'histoire. Son rôle est daté aussi, temporellement circonscrit. S'il y a une chose qui n'existe pas, ailleurs que dans les fantasmes de certains de nos folliculaires montés en graine, c'est bien l'intellectuel universel. Il n'y a pas plus d'intellectuels universels qu'il n'y a de plombiers, d'ingénieurs ou d’informaticiens universels. L'intellectuel est perché sur un point dans le temps comme sur une boite à savon. Il est très important qu'à un certain moment de ce point dans le temps, il ferme ses livres et se dise qu’il n'y a tout simplement plus lieu d'insister. Son temps st passé.

Intellectuel, tu meurs d’avoir eu raison. Eh bien… justement… n’insiste pas. Sache passer la main. Tu as dit tes lignes. L’intégrité de ta si subsidiaire individualité n’est en rien altérée. L’intellectualité ne disparaitra pas, avec toi. Il s’en faut de beaucoup. D’autres intellectuels et intellectuelles viendront. Tu peux retourner dormir et rêver. Rideau.


Revenir en haut de la page