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Le loup les déshabille


Un roman d’Anne Leurquin
 

Voici deux copines qu’il n’aurait jamais fallu contrarier. Voici une sorcière, un gars dont on ne vous raconte pas ce qu’il fait, un papa vivant, un papa mort, deux enfants et un invité surprise. Le tout bien torride très poétiquement.

Cette nuit-là, une sorte de loup s’est évadé d’un vague jardin zoologique. S’amorce alors un tourbillon de faits brossés, souvent dans la pénombre, qui va nous placer bien en porte-à-faux entre le conte cruel, le roman de mœurs et le récit d’atmosphère.

Le monde d’Anne Leurquin est un monde où les crédules s’auto-envoûtent, deviennent leur propre proie. C’est un monde ordinaire, banalisé mais, surtout, subtilement sensualisé.

C’est aussi un monde rural mais moderne. Il y a des portables, des véhicules 4X4, de beaux lits tendance avec boutis, des appentis de fermes, des poulaillers, des chevaux que l’on monte, des curés de village blasés, de vieilles jeteuses de sort trépidantes, des clochards sylvestres, des convives inamovibles au café du coin, des enfants espiègles, des maris aux abois et des épouses qui tendent à… devenir absentes ? Chasser ?

Ce monde (notre monde, en fait), Anne Leurquin nous l’esquisse comme si elle le dessinait pour la première fois. Il nous est livré avec beaucoup de poésie, de charme, de faconde, souvent en de courts paragraphes vifs et hachés.

Première diffusion le 19 mai 2013
3,49 € - 4,59 $ca sur 7switch | Poids moyen | Romans
ISBN : 978-2-923916-67-5


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Un échantillon :

Une musique de Dean Martin souffle sur les âmes et fait glisser les patins sur la glace. Les images sont toutes bleues et blanches, comme la glace, sauf quelques bonnets. C’est une ambiance de rêve, douce, étirée dans le temps et les sentiments qu’on sent à peine.

Des hommes et des femmes patinent. On voit les visages qui soufflent de la buée. Chacun comme une petite locomotive à l’envers.

Dans un chalet de bois, un jeune homme fait payer l’entrée pour la location de patins, puis donne des billets en carton mou. La file d’attente s’allonge. Le guichetier a retrouvé une ancienne connaissance et ils se parlent. Tout s’arrête. Le flux stoppe. La discussion s’éternise.

Dans la file paisible, un homme attend, visiblement irrité. C’est Lucien, celui qui cherchait l’anneau. Là, il cherche sa femme.

Plus loin, des enfants enfilent leurs patins sur les bancs, les mères se démènent autour. Plein de petits pieds en chaussettes de toutes les formes se lèvent. Les patins chaussés, certains démarrent désorientés, tendant invariablement les bras vers leurs mères, chancelantes elles aussi.

Dans le cabanon, le guichetier continue sa conversation.

« Mais pourquoi il a pas voulu acheter ?

— Ben, tu le connais, il est radin comme y’a pas, i boufferait deux fois sa merde ! Mais tu verrais, c’te propriété, c’est l’paradis sur terre ! Pas un seul poteau EDF ! »

Le vendeur de tickets ricane, faisant trembler sa crête dressée au milieu de sa tête, dans l’alignement de sa raie des fesses :

« C’est parce qu’i y’a pas l’électricité ! +

Lucien, en habits de chasse, serre les dents. Il devient fou. La file d’attente s’allonge. Les gens attendent patiemment.

Lucien s’impatiente de plus en plus…

« Je voudrais des patins ! »

Le loueur de patins l’ignore et continue de parler à voix basse.

Une petite voix derrière eux intervient, une agricultrice avec des mains d’homme :

« Toutes les manières, on est fiché, fichus… Quoiqu’on fasse, on est piégé par tous les services du renseignement. Oui, Monsieur, Moi, ici, en pleine campagne, i’m’surveillent avec leurs saloperies de satellites ! I comptent nos vaches de d’là-haut, et si y’en a une qui crève, i vous r’tirent la subvention ! La dernière foé, par satellites, qu’i sont venus me voére ! M’ont dit que j’m’occupais point du champ, mais c’était l’ombre d’la haie du voisin et ste connerie d’satellite l’avait point compris ! C’est comme ša qu’on vit ! »

Les gens ricanent.

Lucien, qui ne rit pas, prononce :

« Du quarante-trois ! »

Sa voix est couverte par les rires.

La vieille poursuit, plus bas, s’adressant à ses plus proches voisins.

« Vous avez vu l’accident ? Vous y croyez, vous, à ct’ histoire de freins ? L’était soigneux comme y’a pas avec sa voiture. S’il en avait pris soin autant que d’sa femme…Ah ben, à s’demander... »

Lucien perd patience. Regarde sa montre :

« C’est possible d’avoir des patins en quarante-trois, en attendant ?

— Un carnage baigné de sang… (plus bas) Mais, je peux pas ici (hypocrite), y’a des petits ! »

Le guichetier interroge en tendant le cou hors de sa petite fenêtre :

« Quoi ?

— Ben, j’veux pas le dire devant des chtis ! Faut respecter les morts assassinés… »

La crête se fige d’horreur.

Lucien, (plus fort) :

« Mes patins, j’men vais les prendre moi-même, espèce de fumier ! »

Blanc total dans l’assistance qui écoutait captivée.

Charles, qui revient de la patinoire pour rendre ses patins, entend Lucien au même moment.

Il le prend par le bras en souriant, et déclare :

« Ah, le plaisir aristocratique de déplaire ! »

Lucien se dégage et postillonne :

« Rien à foutre des aristocrates ! »

Charles marque une seconde d’étonnement :

« Eux aussi ! »

Puis, il ajoute plus bas :

« Mais, Lucien, qu’est-ce qu’il te prend ? »

Lucien hurle, les veines du cou grossies comme deux cordes :

« Je suis pressé, bordel de merde ! »

Charles lui tourne alors le dos et s’éloigne jusqu’à sa voiture en serrant les mâchoires.

Le loueur de patins rétorque à la cantonade :

« Juste une petite seconde ! »

L’assistance attend, Lucien se mord les poings.

Le jeune homme à la crête marque une petite pause et explique qu’il faut quand même tirer ces morts au clair, que…

Lucien tombe à genoux, exaspéré :

« Mais meeerde, des patins ! »

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Note de lecture

Par Laurendeau

On cherche un loup ou, en tout cas, une manière de grosse bête cynomorphe… De fait, il y en a, des animaux, dans ce petit univers : un cheval pure race, des chouettes frémissantes, des chevreuils paniqués, un serpent non venimeux en forme de S ondoyant, un crapaud sacrificiel, la furtive petite souris des dents et… le susdit loup. Surtout, il y a indubitablement un mystère. Est-il surnaturel ou métaphorique ? Fantastique ? Allégorique ? Folklorique (après tout, la Bête du Gévaudan aussi déshabillait ses victimes, paraît-il) ? Il se joue, en tout cas, cet onctueux mystère, près, tout près, de la nature forestière, dense, intime et capiteuse, dans les coins et racoins des bouquets d’arbres et d’une rivière. Et il se joue de nuit, et bel et bien à l’encontre de toute morale configurée…

La lune est posée dans le ciel, comme une hostie plongée dans un crachat, lumineuse, mais marquée de signes indélébiles et incompréhensibles. Puis les nuages s’en mêlent, griffent, salissent et zèbrent le cercle.

Et ce loup qui est en maraude, cet animal qui (nous) hante, on le sent bien vite que, bon, c’est aussi possiblement (oui ? non ?) un homme. Un homme puissant, mystérieux, semi-onirique, partiellement fantasmé, que cette remarquable plume de femme fait émerger de toutes parts, en lacérant le petit contexte familial, amical, matrimonial, belledochial, en le craquelant, ce bien petit contexte, en le condamnant à tomber en poussière pour devenir le lit de cendres (des passions) froides ou le sable de la berge de rivière où se prend une vraie de vraie course folle. Une course folle de femme, surtout. Le seul mouvement de cette nuit, c’est cette course. La force d’évocation très fluide, labile et sensorielle de la prose magnifiquement maîtrisée d’Anne Leurquin ne s’explique pas sans se perdre un petit peu. Elle s’exemplifie, préférablement (pas trop non plus – il faut préserver le mystère). Pensez (fatalement) à deux amants faisant l’amour dans le lit d’une rivière et/ou d’une mare (Citation : "Je veux vivre dans la mare"). Et alors, cela devient :

Les corps se frottent, presque insensibles et leurs cheveux se mêlent. Le mouvement de l’eau ainsi provoqué enhardit les amants et les enivre. Les vibrations de l’onde les portent et ralentissent leurs mouvements. Il n’existe plus de reflets sur les chairs. Leurs circonvolutions au fond de l’eau sont flouées, incessantes, peu fidèles. Les corps de lumière ont disparu depuis quelques minutes. Les vêtements liquides se collent et se gonflent doucement les uns contre les autres.

Il faut alors juste se laisser emporter. C’est exaltant, tourbillonnant, jubilatoire. D’amour et de folie, le loup les déshabille... Elles n’en sortiront pas autrement que lacérées, tringlées, déglinguées, exaltées, comblées… ou pas… Et les mecs ne s’en tireront pas si facilement eux non plus… C’est que les lectrices et les lecteurs d’Anne Leurquin deviennent imparablement des êtres altérés, déliés, déjoués. Tout se désarticule et le sens des mots fait partie d’un monde qu’ils fuient. Il faut lire cet ouvrage, et justement il faut le lire, pour tout dire, parce que cela vous marque.

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Anne Leurquin : Le loup les déshabille