Alors là attention, ceci n’est pas un roman de gare. C’est un roman de gars. C’est un roman jeune, français, contemporain, urbain, un roman des cités, de la came, de la castagne, de la boxe clandestine à mains nues, des descentes de policiers véreux qui tournent mal, du cynisme sociétal, et de l’embrouille généralisée. C’est aussi une écriture d’un rythme, d’une vigueur et d’un souffle indéniable.

Ce texte simple, fraternel, brutal et franc se renifle d’un coup, comme une ligne de coke, en grognant d’aise. C’est une lecture jubilante, carrée, superbement visualisée, vraiment, à ne pas manquer. On savoure jouissivement l’abrupt déploiement de cette courte tranche de vie, que Max nomme fort judicieusement le temps de l’épanouissement carnassier.

« J’ai dû mettre la morale de côté pour survivre, et trancher dans le vif. Trancher dans le vif… Tel un ressort compressé à mort par l’univers carcéral, ma tension et mon âme allaient se libérer… à mort. »

 


Échantillons :


Qui n’a pas fait d’erreur dans sa vie ?

Il est armé ! Il va le tuer !



Qui n’a pas fait d’erreur dans sa vie ?

Qui n’a pas fait d’erreur dans sa vie ? La justice n’a pas voulu tourner la page, malgré mes regrets exprimés. C’est à cause d’elle, au bout du compte, que Blondin a trépassé. Si la justice des hommes avait passé l’éponge, Blondin serait encore vivant. C’est elle qui l’a tué ! Je ne suis qu’un pion dans cette triste histoire. Esclave de mon destin, enchaîné à la roue inexorable de la Force Publique. Je conchie la Force Publique, comme Sade conchiait l’opinion conformiste de son époque.

Docile, enthousiaste même, Jules me suit dans les couloirs en gloussant. L’aide-soignante surgit devant nous. Elle sort d’une chambre. D’un coup de matraque, je la frappe illico à la tête. Personne, pas même la belle infirmière, ne doit nous empêcher de recouvrer la liberté.

Jules est visiblement bouleversé par cette violence dont son cerveau opaque ne comprend pas la nécessité. Il se dandine et grogne. L’infortunée aide-soignante gémit à quatre pattes. La voyant dans cette posture, une irrépressible envie d’amour me saisit, fruit de tant d’années de retenue, et aussi de sa plastique magnifique.

« Ne t’en fais pas Jules, elle ne souffre pas ! le rassuré-je, elle a juste besoin d’amour ! C’est naturel, comme les animaux.

— L’amour est naturel ! » s’exclame Jules.

Elle est en jupe. Ses jambes sont sculpturales. Je me place derrière elle à genoux, comme pour prier le Seigneur de l’Amour, Eros ou quel que soit son nom. Ça fait si longtemps. Je déchire sa culotte. Me penchant vers son visage en agrippant ses hanches, je lui chuchote : « Chérie, ça va aller très vite si tu te laisses faire, comme les malades difficiles. Sinon, trésor, Jules va te faire très mal… »

Sous les yeux éberlués de Jules, je la pénètre brutalement en levrette. Elle se cabre, telle une jument sauvage, et crie.

« Chérie, reprends-je patiemment, si tu fais ta chochotte, Jules va te punir plus durement que Blondin ne m’a jamais dérouillé. Choisis entre vivre et défendre ta vertu… Si tu te laisses faire, nous ne te tuerons pas. Dis-toi que tu es en train de soigner un de tes patients, de soulager son mal. »

Jules est comme hypnotisé. Il caresse la tête de l’infirmière en souriant énigmatiquement. Avec sagesse, mue par l’instinct de conservation, elle choisit la prudence : passive, les larmes coulent de ses yeux tandis que je la besogne à grands coups. Au moment où je jouis, je croise le regard de Jules qui me donne l’impression qu’il comprend et qu’il partage l’immense plaisir qui me libère et me console un peu de tant d’avanies.

Revenu sur terre, il me faut maintenant tenir ma promesse de ne pas éliminer l’objet de ma passion brève mais suprême. Tel un chevalier moderne, je suis résolu à tenir ma parole. Reconnaissance du bas-ventre ou sens de l’honneur issu d’un autre âge ? Dans la tourmente qui me ballote, il me reste quelques sentiments humains, finalement.

Pendant notre corps-à-corps fugace mais intense, un rouleau de comprimés tombé de sa poche chahutée a chuté et roulé au sol. « Avale le contenu ! ordonné-je.

— Pas tout ça ! J’en mourrais… s’écrie-t-elle en sanglotant.

— Personne ne veut ta mort, chérie ! S’il y en a trop, tes collègues te feront un lavage d’estomac, comme les blouses blanches aiment à le faire aux malades difficiles. »



Il est armé ! Il va le tuer !

« Le vieux Duvergne a pris mon p’tit frère en otage ! Il est armé ! Il va le tuer !

— Calme-toi mon garçon, lui dit Joe. Personne ne va mourir. Que s’est-il passé ?

— Le vieux s’est encore saoulé. Avec quelques potes, on discutait sur le palier de son appart. Il est sorti avec un fusil et a obligé mon frère Ahmed à le suivre. Il s’est barricadé chez lui. Il a verrouillé sa porte blindée.

— C’est la mode, dans cette cité, les portes blindées… remarqué-je.

— Merde ! s’exclame Joe. Vous l’avez encore poussé à bout, ce vieil abruti… C’est bon, Max et moi, on va arranger ça.

— Pourquoi on appelle pas la police ? demandé-je.

— Tu sais, on a nos coutumes dans la cité. On aime pas trop voir débarquer les flics. Le remède est souvent pire que le mal. Dans la foulée, ils feraient une descente dans la cité. C’est pas bon pour le business. Et puis, j’ai pas encore pris le temps de te l’expliquer, mais il y a une raison pour laquelle les gens de la cité m’acceptent, malgré mon métier, disons… hors norme. Souvent, ils font appel à moi pour que j’arrange les problèmes de voisinage et les embrouilles. En douceur si possible.

— Tu es le parrain local, en quelque sorte…

— Je te signale que c’est ainsi que la mafia a commencé en Sicile, il y a très longtemps : elle suppléait la police déficiente auprès des pauvres gens.

— Bon ! Qu’est-ce que vous allez faire ? s’impatiente Ali.

— Cool, mon garçon, je t’ai dit que je gère, dit Joe. Tu peux le neutraliser, mon frère ?

— Il faut qu’on arrive à s’introduire chez le forcené comme écrivent les pisse-copies. répondis-je. À quel étage est-il ? Y a-t-il un balcon ?

— Avant-dernier étage, cinquième. Oui, un balcon dans le salon.

— Je vais passer par l’appart du dessus. C’est possible d’y avoir accès ?

— Oui, dit Joe. C’est une vieille qui habite au dessus. Je la connais. Elle est toujours chez elle. Elle nous laissera faire. Je planque de la came chez elle, en échange d’une protection.

— C’est quoi, l’arme du vieux ?

— Une carabine 22 long-rifle. »

Petit calibre, qui ne risque pas de traverser mon gilet. Faudra juste éviter de prendre une bastos
dans la tête.

« Alors, c’est parti ! dis-je en claquant des mains. Ali, dégotte-moi une corde solide. On se retrouve chez la vieille.

— Oui, Max ! J’y vais. »

Ali disparaît comme s’il avait subitement décidé de commencer à s’entraîner au sprint en vue des prochains J.O. Ce garçon a une vitesse de jambes incroyable.

« Moi, dit Joe, je distrairai son attention en négociant avec lui à travers la porte. Viens par là, mon frère. »

Joe farfouille dans une armoire. Il en ressort une sorte de pistolet bizarre, noir et jaune.

« Que veux-tu que je fasse de ce jouet ?

— Ce jouet, comme tu l’appelles, est un pistolet paralysant Taser X26. Modèle utilisé par les forces dites de l’ordre. Portée : sept mètres. Largement suffisant en immeuble. Parce que, tu vois, je voudrais que tu neutralises le vieux en douceur. Si tu le flingues, ça va pas le faire : on va se retrouver avec les keufs sur le dos. J’espère juste que le cœur du vieux tiendra quand il recevra la décharge électrique. C’est pas gagné avec toute la bière qu’il s’envoie.

— Ok patron !

— Et cache-le dans ta poche ! C’est considéré comme une arme de quatrième catégorie.

— Quatrième catégorie ?

— La loi classe les armes par catégorie en fonction de leur puissance. À partir de la quatrième et en dessous, elles sont interdites au pékin moyen. La quatrième, c’est les armes à feu de poing, type revolver. Le top, c’est la première catégorie (comme les fruits et légumes), les armes de guerre, comme ton pistolet de tueur à gage. Si les keufs te voient avec le joujou à la main, c’est la taule direct.

— Tu t’y connais comme mon avocat, Joe… Ou comme un keuf…

— Quand on possède chez soi un arsenal, vaut mieux savoir ce qu’on risque, mon frère… »