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Histoire d’Attila


Un ouvrage d’Amédée Thierry
présenté par la Malle aux Trésors
d’après la sixième édition de Paris, 1884.
 

Étant tombé, chez un bouquiniste près du Parlement de Bretagne, sur un exemplaire de l’Histoire d’Attila par Amédée Thierry, frère du célèbre Augustin, ayant lu tout l’ouvrage d’une traite sans me lasser, il me vint le désir de le faire connaître au public de notre temps par le biais d’une édition numérique propre et respectueuse.

Les frères Thierry sont en effet de bons écrivains, très lisibles, à la langue pure et souvent élégante. Ils sont en outre de bons historiens, érudits typiques du dix-neuvième siècle français, et, contrairement à bon nombre de leurs confrères qui se noient dans les digressions et les notes pour cacher un certain vide dans les idées, ces deux-là sont non seulement superbement documentés, mais ils savent faire des synthèses. Et ce sont d’excellents vulgarisateurs : les sujets dont ils s’occupent sont, entre leurs mains prudentes, éclaircis tout en étant globalement exempts de manipulations.

Pour avoir bien étudié ces deux auteurs, je les tiens pour supérieurs par le style et l’honnêteté aux deux autres astres de leur siècle que sont Thiers et Michelet. Quand vous en aurez fini avec cet Attila prodigieux, lisez, je vous prie, d’Augustin ses Récits des temps mérovingiens. Ces deux ouvrages appartiennent à la fleur du dix-neuvième siècle historien.  — A.E. Berger
 

Ci-dessus : l’édition de Paris 1884 d’après laquelle je suis parti.
Remerciements spéciaux à @pourrito et @ysengrimus pour leur acuité visuelle dans la recherche des coquilles laissée par mon OCR.
Première diffusion du présent fichier le 17 septembre 2016
4,99 € - 6,49 $ca sur 7switch | Malle aux trésors
ISBN : 978-2-924550-23-6


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Présentation et échantillons :

Après Victor Hugo, voici le second trésor de la Malle : Amédée Thierry. Historien – comme son frère ; ancien maître d’école – comme son frère ; écrivain acharné – comme son frère. Mais il n’est pas aussi célèbre que ce frère, le fameux Augustin, qui aujourd’hui encore a droit à des rues à son nom.

La liste des œuvres écrites par Amédée Thierry est impressionnante : Histoire des gaulois en trois volumes, parue en 1828, souvent rééditée ; Histoire de la Gaule sous l’administration romaine en trois volumes aussi, parue en 1840-1847 et rééditée en 1871, passionnante ; Histoire d’Attila en deux volumes, parue en 1856, et corrigée constamment jusqu’en 1871 ; Tableau de l’Empire romain paru en 1862 et corrigé constamment jusqu’en 1871 ; Récits de l’histoire romaine au Veme siècle, ouvrage immense commencé en 1860 et que l’auteur retravaille encore à sa mort survenue en 1873, et dont la seconde édition, posthume, comptera six volumes touffus. Amédée est l’écrivain inextinguible de l’antiquité romaine tardive.

Jamais à court de mots, il travaille et retravaille tous ses ouvrages. Souvent ceux-ci sont d’un style inégal. Nous le voyons dans son Attila, dont le premier volume est exemplaire de fluidité et de clarté, tandis que le second volume est plus hâtif, et donc plus heurté. Mais partout, toujours, apparaît chez cet auteur le grand style classique : romain du meilleur genre, charpenté, précis, rappelant le Tacite des fiers morceaux. Amédée Thierry, c’est une leçon d’écriture. Régalez-vous :

« …
Ses pratiques de sorcellerie, sa laideur, sa férocité, avaient fait de ce peuple ou de cette réunion de peuples un épouvantail pour les autres. Les Goths n’apprenaient jamais sans une secrète terreur quelque mouvement des tribus hunniques, et leur appréhension était mêlée de beaucoup d’idées superstitieuses. Le Scandinave et le Finnois avaient toujours été placés en face l’un de l’autre comme des ennemis naturels. À l’extrémité occidentale de l’Europe où les deux races se trouvaient en contact, l’enfant du Fin-mark était pour celui de la Scandie un nain difforme et malfaisant en rapport avec les puissances de l’enfer. Le Goth Scandinave, nourri de ces préjugés haineux, les sentit se réveiller en lui, lorsqu’il se rencontra côte à côte sur la frontière d’Asie avec des tribus de la même race, plus hideuses encore que celles qu’il connaissait : il ne leur épargna ni les injures, ni les suppositions diaboliques. Les scaldes, historiens-poètes des Goths, racontèrent que du temps que leur roi Filimer régnait, des femmes qu’on soupçonnait d’être all-runes, c’est-à-dire sorcières, furent bannies de l’armée et chassées jusqu’au fond de la Scythie ; que là ces femmes maudites rencontrèrent des esprits immondes, errants comme elles dans le désert ; qu’ils se mêlèrent ensemble et que de leurs embrassements naquit la race féroce des Huns, « espèce d’hommes éclose dans les marais, petite, grêle, affreuse à voir et ne tenant au genre humain que par la faculté de la parole. » [Jornandès : de Rebus Geticis, 8] Telles étaient les fables que les Goths se plaisaient à répandre sur ces voisins redoutés. Ceux-ci, à ce qu’il paraît, ne s’en fâchaient point. Semblables aux Tartares du XIIIeme siècle, leurs proches parents et leurs successeurs, ils laissaient croire volontiers à leur puissance surnaturelle, diabolique ou non, car cette croyance doublait leur force en leur livrant des ennemis déjà vaincus par la frayeur.

Autre extrait :

« …
La salle du festin était une grande pièce oblongue, garnie à son pourtour de sièges et de petites tables mises bout à bout, pouvant recevoir chacune quatre ou cinq personnes. Au milieu s’élevait une estrade qui portait la table d’Attila et son lit, sur lequel il avait déjà pris place ; à peu de distance derrière, se trouvait un second lit, orné comme le premier de linges blancs et de tapis bariolés et ressemblant aux thalami en usage en Grèce et à Rome dans les cérémonies nuptiales. Au moment où les ambassadeurs entraient, des échansons apostés près du seuil de la porte leur remirent des coupes pleines de vin, dans lesquelles ils durent boire en saluant le roi : c’était un cérémonial obligatoire que chaque convive observa avant d’aller prendre son siège. La place d’honneur, fixée à droite de l’estrade, fut occupée par Onégèse, en face duquel s’assirent deux des fils du roi. On donna aux ambassadeurs la table de gauche, qui était la seconde en dignité ; encore s’y trouvèrent-ils primés par un noble hun, du nom de Bérikh, personnage considérable qui possédait plusieurs villages en Hunnie. Ellak, l’aîné des fils d’Attila, prit place sur le lit de son père, mais beaucoup plus bas ; il s’y tenait les yeux baissés, et conserva pendant toute la durée du festin une attitude pleine de respect et de modestie. Quand tout le monde fut assis, l’échanson d’Attila présenta à son maître une coupe remplie de vin, et celui-ci but en saluant le convive d’honneur qui se leva aussitôt, prit une coupe des mains de l’échanson posté derrière lui, et rendit le salut au roi. Ce fut ensuite le tour des ambassadeurs, qui rendirent pareillement, la coupe en main, un salut que le roi leur porta ; tous les convives furent salués l’un après l’autre, suivant leur rang, et répondirent de la même manière ; un échanson muni d’une coupe pleine se tenait derrière chacun d’eux. Les saluts finis, on vit entrer des maîtres d’hôtel portant sur leurs bras des plats chargés de viandes qu’ils déposèrent sur les tables ; on ne mit sur celle d’Attila que de la viande dans des plats de bois, et sa coupe aussi était de bois, tandis qu’on servait aux convives du pain et des mets de toute sorte dans des plats d’argent, et que leurs coupes étaient d’argent ou d’or. Les convives puisaient à leur fantaisie dans les plats déposés devant eux, sans pouvoir prendre plus loin. Lorsque le premier service fut achevé, les échansons revinrent, et les saluts recommencèrent ; ils parcoururent encore, avec la même étiquette, toutes les places, depuis la première jusqu’à la dernière. Le second service, aussi copieux que le premier et composé de mets tout différents, fut suivi d’une troisième compotation dans laquelle les convives, déjà échauffés, vidèrent leurs coupes à qui mieux mieux. Vers le soir, les flambeaux ayant été allumés, on vit entrer deux poètes qui chantèrent, en langue hunnique, devant Attila, des vers de leur composition, destinés à célébrer ses vertus guerrières et ses victoires. Leurs chants excitèrent dans l’auditoire des transports qui allèrent jusqu’au délire ; les yeux étincelaient, les visages prenaient un aspect terrible ; beaucoup pleuraient, dit Priscus : larmes de désir chez les jeunes gens, larmes de regret chez les vieillards. Ces Tyrtées de la Hunnie furent remplacés par un bouffon dont les contorsions et les inepties firent passer les convives en un instant de l’enthousiasme à une joie bruyante. Pendant ces spectacles, Attila était resté constamment immobile et grave, sans qu’aucun mouvement de son visage, aucun geste, aucun mot trahît en lui la moindre émotion ; seulement, quand le plus jeune de ses fils, nommé Ernakh, entra et s’approcha de lui, un éclair de tendresse brilla dans son regard ; il amena l’enfant plus près de son lit, en le tirant doucement par la joue. Frappé de ce changement subit dans la physionomie d’Attila, Priscus se pencha vers l’un de ses voisins barbares, qui parlait un peu le latin, et lui demanda à l’oreille par quel motif cet homme, si froid pour ses autres enfants, se montrait si gracieux pour celui-là. « Je vous l’expliquerai volontiers, si vous me gardez le secret, répondit le Barbare. Les devins ont prédit au roi que sa race s’éteindrait dans ses autres fils, mais qu’Ernakh la perpétuerait : voilà la cause de sa tendresse ; il aime dans ce jeune enfant l’unique source de sa postérité. »
 

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Note de lecture par Laurendeau :

Ce copieux traité historique du XIXeme siècle se lit comme un roman. Le ton et le style y sont indubitablement pour quelque chose mais l’organisation nette et efficace de la présentation des matériaux est aussi un atout majeur rendant ce gros millier de pages parfaitement passionnant. Jugez de ladite limpidité de la structure de présentation :

Première partie : Histoire d’Attila. — Deuxième partie : Histoire des fils et des successeurs d’Attila. — Notes et pièces justificatives. — Troisième partie : Histoire des successeurs d’Attila, Empire des Avars. — Quatrième partie : Histoire légendaire et traditionnelle d’Attila. — Notes et pièces justificatives.

Amédée Thierry (1797-1873) est une sorte de météore dans la littérature historique française. Catapulté dans une chaire d’histoire sur Besançon, après le succès savant du premier tome de son Histoire des Gaulois, il est abruptement dézingué, sous Charles X, pour ses idées trop libérales. Cela lui facilitera passablement la vie après 1830 et surtout après 1848, lui ouvrant l’accès aux titres bureaucratiques, aux honneurs institutionnels, aux hochets et aux sinécures. En lisant son œuvre, on comprend assez vite que le pouvoir royaliste en capilotade ait eu de la difficulté à piffer cet auteur. La modernité de ton et l’angle d’approche de son travail n’ont rien de conservateur.

Ainsi, son histoire d’Attila s’installe d’office hors des cercles eurocentristes et théocentristes dans l’enceinte desquels notre tradition intellectuelle approche implicitement cette figure historique tragique. Vivante et sémillante, la caméra s’installe au cœur du campement d’Attila et de ses Huns sanguinaires, iconoclastes, cupides et sans complexes. Soudain, l’empire (gréco-romain) de Byzance, l’Europe gothique et franque, l’Italie en cours de désorganisation et de lombardisation, sont en périphérie. Nous sommes avec les Huns puis avec les Avars (les faux Avars, hein, qui sont des Huns ratoureux et retors ayant chapardé le nom d’Avar pour se draper du prestige guerrier de ces soudards terrifiants et archaïques – c’est compliqué et turlupiné mais parfaitement passionnant). La perversité politicienne et le sens de la diplomatie avec un gros bâton d’Attila nous sont instillés avec un singulier efficace. On découvre un personnage vif, vivant, chafouin, plus matois que cruel, plus maître-chanteur que guerrier, et moins épidermiquement fantasque que politiquement ombrageux. Chacune de ses colères tonitruantes, chacun de ses caprices sourcilleux résulte toujours de quelque savant calcul, avec humiliation méthodique de l’ennemi et extorsion de ses avoirs sonnants et trébuchants, à la clef. Certains grands malentendus diplomatiques de ces temps lointains sont parfaitement savoureux. Ainsi, dans sa façon retardataire de fantasmer sa graduelle déchéance, l’empire (gréco-romain) de Byzance souhaite traiter Attila comme un de ses généraux rétribués. Attila se perçoit plutôt comme un seigneur touchant tribu de la part des domaines qu’il encadre. Conceptualisé à sa façon ou à celle de l’empereur byzantin (rançon ou émoluments, donc), le grisbi roule de toute façon à peu près toujours dans la même direction : de Byzance aux Huns, plutôt que le contraire. La doctrine pragmatique et programmatique fondamentale reste donc la même et est passablement inflexible : payez tribu à Attila sinon ce sera la guerre… Or personne dans le monde romain ne souhaite voir les Huns franchir le Danube et débarquer, avec leurs grandes carrioles pour charrier le butin et leurs paquets ballotants de cavaliers innombrables et incontrôlables.

Au moment de la présentation des campagnes gauloises d’Attila (Bataille des Champs Catalauniques etc.) un bon petit nombre de stéréotypes historiques seront, ici aussi, sciemment pourfendus, une description particulièrement vivante et relativisante des événements militaires se complétera d’une saine mise en perspective politico-sociale du statut des autorités religieuses gallo-romaines, dans toute l’aventure (Saint Germain sur Auxerre, Saint Loup sur Troyes, Sainte Geneviève sur Paris, etc. – les faits historiques ici sont encore plus convaincants que la légende). Les fines facultés de polémiste d’Amédée Thierry pointeront aussi l’oreille ici, puisqu’il croisera élégamment la plume de fer avec un epsilon du temps, historiographe du cru, qui aurait tant voulu que l’oppidum d’Attila ait été érigé dans son coin de pays. Les choses topographico-historiques seront remises à leur bonne et juste place, nous laissant sur les lèvres le goût zesté et fruité de ce que devaient être les débats d’historiens sous le Second Empire.

La tragédie bizarre de la mort d’Attila sera d’une singulière beauté. Ildico est en pleurs, assise de grand matin sur le rebord du lit nuptial où Attila gît dans son sang. On ne nous raconte pas clairement ce que fut le sort ex post de la jeune mariée contrainte et contrite. Par contre, les successeurs d’Attila nous servent pronto un remarquable cover up à l’américaine de l’événement. Saignement de nez nocturne, les mecs ! Mort naturelle ! Pas de vengeance militaire ou de représailles politiques requises ! Act of God sur le Fléau de Dieu ! Discutant pensivement toutes les hypothèses sur la mort subite du plus grand de tous les Huns, Amédée Thierry nous fait bien sentir que les successeurs du président Kennedy n’ont rien inventé en matière de maintient des puissances hostiles à bonne distance, quand le grand chef, par regrettable inadvertance, se ratatine dans des conditions brutales, mystérieuses et incongrues.

La mort assez rapide d’Attila ne tue en rien le rythme de l’ouvrage. L’histoire déboule et se poursuit avec ses successeurs directs, puis ses fils, puis les faux Avars. Pagaille, pagaille, pagaille. Guerres de soldats couillus et vengeurs s’entrechoquant, dans tous les sens, en se piquant un fard. Puis, vers l’an 800 environ, apparaissent les princesses, les sœurs de chefs et les reines. Moins passives et discrètes que l’Ildico de l’an 453, elles se mettent à avoir une solide incidence sur l’orientation des événements politiques. L’exposé en gagne encore en fraîcheur et en vivacité.

Et la jubilation de lecture culmine avec la magistrale quatrième partie, Histoire légendaire et traditionnelle d’Attila. Le Fléau de Dieu caricatural et stéréotypé nous revient alors en force, croquemitaine dense et polymorphe, enrichi et ornementé de toute la solide description historique antérieure. On reprend par le menu les légendes traditionnelles et les superfétations mythologiques et folkloriques dont Attila a laissé la trace, dans tout le monde antique et ce, jusqu’aux environs de 1870. Cette mise en contraste de l’élucubration légendaire échevelée avec l’effort historique focalisé des trois parties précédentes lâche la bride à toutes nos satisfactions. La documentation se transforme en délire, l’instruction vire au plaisir. Il y a là un équilibre des matériaux remarquable et fort original.

Cette Histoire d’Attila du XIXeme siècle vaut amplement le coup d’être lue ou relue au XXIeme, tant pour Attila & Consort que pour Amédée Thierry, en soi. Et ayant lu tout l’ouvrage d’une traite sans me lasser (Allan Erwan Berger), je vous dis tout simplement : frais, étonnant, très satisfaisant, vaut incontestablement le détour.
 

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Livres publiés


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Malle : Hugo, pour l’amnistie