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Le Magicien de la mer
ne fait pas de miracle !


Un roman de Marie-Andrée Mongeau
 

Il est parfois bon de se rappeler nos souvenirs de navires. Ah ! La douce époque où l’on naviguait ! Nostalgie, nostalgie. Alors pour ceux-là qui ont oublié comme la mer est belle, comme l’inconnu peut être attirant, (surtout le petit blond frisé avec des yeux limpides) et comme la neige a neigé, je vous présente les réminiscences de mon voyage sur le Sea Wizard (Le Magicien de la mer), qui, entre vous et moi, serait mieux nommé : Sea Hazard, c’est à dire « le danger de la mer ».

Je jouissais de vacances bien méritées à Repentigny-les-Bains lorsque le Père Noël (du moins s’identifia-t-il ainsi) me téléphona, avec un fort accent belge. Il me proposait un emploi sur un superpétrolier américain, offre que, paraît-il, je ne pouvais refuser. Docile, j’acceptai. Je devais contacter la compagnie et espérer que le représentant ne remarque pas trop que j’étais une fille.

Première diffusion le 24 septembre 2016
3,49 € - 4,59 $ca sur 7switch | Poids moyen | Romans
ISBN : 978-2-924550-24-3


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Présentation :

Fin de l’été 1992. Une mécanicienne navale québécoise se voit offrir un contrat de six semaines sur un superpétrolier américain de deux cent cinquante mille tonnes, le Sea Wizard. En puisant dans ses souvenirs et son expérience, notre protagoniste imagine initialement un navire flambant neuf, voyageant majestueusement sur les Sept Mers, de Dubaï, à l’Alaska, à Singapour, à Dubaï encore, et disposant des plus attrayantes commodités : salle de cinéma, cuisines rutilantes, cabines confortables. Elle se retrouve sur un immense rafiot vieillissant, ancré pour longtemps (pour plus longtemps que six semaines, en tout cas) un peu au large de Dubaï, et que ses armateurs cherchent à faire retaper en engageant le moins de frais possible. La machinerie ne fonctionne pas, les commodités sont minimales et malpropres, tout se déglingue et ce qui semble manifester la détérioration la plus accusée et la plus cuisante, c’est le moral et la psychologie des mariniers.

« Les équipes de terre (des Philippins, des Arabes et des Indiens) étant mandatées pour effectuer les importantes réparations sur les chaudières, poumons du navire, il ne nous reste plus, à nous, de l’équipage régulier, qu’à dépenser notre énergie sur les auxiliaires, ongles d’orteils du navire. Cela ne rend pas la tâche plus facile pour autant. Un sentiment défaitiste règne parmi les mécaniciens, sous la conduite d’un chef hystérique qui trépigne de joie quand quelque chose fonctionne et qui trépigne de rage quand quelque chose ne fonctionne pas (ce qui arrive plus souvent qu’autrement). »

Seule femme à bord, notre second engineer au cuir dur et à l’anglais approximatif, va devoir s‘affirmer professionnellement dans un monde d’hommes (cela ne sera pas trop malaisé, l’un dans l’autre, attendu son aplomb et sa compétence). Elle devra le faire tout en assurant l’intendance de son fragile et sinueux paradoxe émotionnel (cela, par contre sera bien plus malaisé, attendu, notamment, le caractère rabougri et sporadique des possibilités d’épanchement romanesque à bord). À un certain point de ma lecture, j’ai surnommé l’héroïne anonyme de ce roman aussi passionnant qu’étonnant “Andromaque”. Effectivement, comme la veuve d’Hector dans la tragédie racinienne, notre mécanicienne navale ressent une attirance très forte pour un jeune collègue qui, naïf (c’est le mot utilisé), ne semble tout simplement pas configuré pour rendre la réciproque (sauf quand il a un verre dans le nez, cas aussi hasardeux que hors-jeu). En même temps, elle est elle-même la cible constante des assiduités méthodiques et tentaculaires d’un grand escogriffe régalien qui semble avoir beaucoup de pouvoir, d’autonomie, d’ascendant et de ressources, sur le navire et en dehors. Tout le petit monde de ce trio regarde donc dans la mauvaise direction idyllique : Andromaque vers l’homme-enfant gentleman à rallonge, l’homme puissant et entreprenant vers Andromaque. Tension tragicomique sur fond d’étrave chambranlante et d’humour grinçant.

L’amalgame du cambouis, de la sueur, de l’hystérie du chef, des moments de camaraderie aussi ambivalents qu’inoubliables, en vient à constituer un brouet matériel et sentimental fort étrange et irrésistiblement savoureux. C’est aussi rafraîchissant et étourdissant que la bière et le rhum qu’on fait, de ci de là, monter illicitement à bord.

L’écriture de Marie-Andrée Mongeau, limpide et directe, humoristique et décalée, nous entraîne avec précision et sobriété dans les cadres intrigants mais incroyablement déroutants d’un mode d’existence parfaitement magique (n’hésitons pas à reprendre ce mot). Vite, très vite, on comprend que ce lieu de travail incroyable, cette réalité alternative, cet ordinaire extraordinaire, existent… qu’ils sont là, au monde, quelque part. Archi-spécialisé, mystérieux et titanesque, le dispositif sans miracle du terrible Magicien de la mer est un univers inouï, parallèle au nôtre mais brutalement effectif. Il encapsule toute une dimension d’enchantement incongru et de véracité subtile qui, fatalement, nous submerge, nous domine et nous hante.

Quel symbole aussi, que l’immense étrave rouillée d’un gigantesque pétrolier vieillissant (comme l’Occident même), vouée, de par les activités fermement réparties de son feuilleté d’équipes et d’équipages, à un sort historique aussi formidablement improbable que crûment vrai. C’est le vague à l’âme insolite, lourd et fatal de toute une époque qui s’exprime ici, dans les entreponts du navire, beau temps, mauvais temps.
 

Paul Laurendeau
 

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Échantillons :

Durant le vol Londres-Dubaï qui doit durer dix heures, j’ai tout le loisir de me complaire dans l’idée que je me fais de ma future situation : un superpétrolier ! Ces navires qui, dit-on, ont des accommodations si grandes que la plupart possèdent piscine, salles de cinéma, bar, et que dire des cabines ! Sans compter la salle des machines. Je me prends à imaginer des turbines grandioses, des chaudières majestueuses, des turbopompes imposantes, une salle de contrôle rutilante. Je m’enfonce plus profondément dans mon fauteuil pour me bercer de mes envolées chimériques.

Arrivés au port, je dois constater que le navire doit être à l’ancre, quelque part au large, vu son absence. En effet, nous prenons une navette. Je pose mon bagage sur des rouleaux de cordage qui gisent sur le pont. Près d’une dizaine de navires sont en vue dans la baie. Les quelques passagers de la navette sont des marins qui retournent au « bercail » après une virée en ville, ou bien des équipes de terre qui se rendent sur leur lieu de travail.

Chacun semble enfermé dans ses propres préoccupations. Le soleil chauffe déjà malgré l’heure matinale, mais la chaleur est tempérée par les embruns salins qui fouettent mon visage ravi. On ne m’adresse pas la parole et je ne fais moi-même aucune tentative pour entamer une conversation : je suis trop occupée à me délecter du goût salé que laissent les gouttelettes d’eau sur ma peau burinée par le soleil, et du cliché dans lequel je me complais.

Enfin, au bout d’une demi-heure, on me signale de loin ce qui allait être mon propre bercail, mon nid douillet, ma coquille, mon monde, mon Univers. Le S.S. Sea Wizard ! C’est vraiment un immense navire : deux cent cinquante mille tonnes de déplacement lorsqu’il est chargé, ce qu’il n’est vraisemblablement pas à ce moment. Sa coque, bleue au-dessus de la ligne d’eau en charge et rouge en dessous, montre beaucoup plus de rouge que de bleu. On peut voir une bonne partie du gouvernail et plus de la moitié de l’hélice. Lorsqu’un navire est chargé, ces accessoires disparaissent sous l’eau.

Comme nous approchons du Sea Wizard par la poupe, mon premier soin est d’observer l’hélice pour tenter d’en percevoir une rotation lente qui serait causée par le vireur. Celui-ci est un moteur électrique servant à entraîner en rotation lente la machine principale et, accessoirement, la ligne d’arbre et l’hélice. Installé sur une turbine à vapeur, il est utilisé dès que le condenseur est sous vide, dernière étape avant le Grand Départ Vers l’Inconnu.

Le personnel de la salle des machines, que je côtoie régulièrement, m’est devenu assez familier. Le chef hystérique est classé depuis longtemps, de même que le first engineer, son accessoire indispensable. Le troisième mécano est celui qui s’est embarqué en même temps que moi. Je sais déjà qu’il s’appelle Jacques et que le navire le déprime. Il y a un autre troisième mécano dont le nom m’échappe, ainsi que son visage et sa personnalité. Ensuite, on tombe (dans le sens hiérarchique) dans les huileurs : d’abord Jack, le bon Jack, sur qui on peut toujours compter, qui est un « ancien » et connaît bien la salle des machines. Puis il y a un noir d’âge indéfinissable, plutôt sympathique, nommé Lemon, et enfin un jeune freluquet du nom de Jim.

Normalement, un huileur est assigné à un officier-mécanicien. Mais puisque nous ne faisons pas de quarts pour l’instant, l’assignation est un peu floue. J’ignore donc qui est mon huileur attitré et pour l’instant, ça ne fait pas de différence puisque nous travaillons tous chacun dans notre coin.

Sur le pont, nous avons, en sus de l’inévitable capitaine, un premier maître issu des Marines, de la Navy, des Paras ou je ne sais quelle secte du genre, mais avec une lettre majuscule, et, inlassablement, il ressasse ses souvenirs du bon vieux temps, ce qui fait des périodes de repas dans le mess de droite (celui des officiers), un véritable calvaire. Suivent un deuxième maître et un ou deux troisièmes maîtres qui ne font tellement pas impression sur moi que je serais bien en peine de les décrire.

Suivent, toujours dans l’ordre hiérarchique, les matelots. Il y en a six : trois qui travaillent sur les quarts à la timonerie (oui car il faut bien tenir le quart sur le pont vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour surveiller si des pirates tentent de nous aborder) et les trois autres sont assignés au travail de jour, pour effectuer les travaux généraux. Il y a une rotation entre eux : chaque semaine, ceux qui étaient de quart deviennent journaliers et vice-versa. Ainsi, lorsqu’on dit, par exemple « Va chercher le matelot de la douze-quatre », il ne s’agissait pas toujours de la même personne. Et en général on s’en fout, ils sont tous interchangeables.

L’un des matelots, un Jamaïcain, a déjà navigué pour la Gypco, ma compagnie-fétiche, chose qui me ravit positivement. C’était sur un navire différent de ceux sur lesquels j’avais navigué, mais tout de même, je me trouve en terrain connu et je suis prise d’une immense nostalgie. Parmi les autres matelots, je remarque un petit blond frisé aux grands yeux bleus naïfs et un grand brun avec un chapeau de cow-boy. Les autres, je ne les remarque pas.

Un pumpman fait aussi partie de l’équipage, bien qu’il soit difficile de savoir s’il est rattaché au département de pont ou de machine. Il fait son petit boulot en parallèle, sans se faire inquiéter par personne. Heureux homme !

Pour se donner l’impression qu’on travaille jour et nuit, le chef décide d’établir des quarts, de huit heures d’affilée. Je suis bien aise d’hériter de celui de la nuit, où je n’ai pas à subir les humeurs dudit chef.

Après mon quart de nuit, avant la sieste du matin, j’effectue ma promenade du matin. Dans l’après-midi, avant ma sieste d’après-midi, j’effectue ma promenade d’après-midi. Un très bon plan qui me permet de faire des rencontres.

Lors d’une de mes promenades matinales sur le pont dans le sens antihoraire, je fais la rencontre d’un petit blond frisé avec de grands yeux bleus naïfs (Ah ! Tout de même, il y en a un à bord !). Je l’avais déjà remarqué, bien sûr, mais de loin : mon esprit étant alors occupé à apprivoiser mon environnement immédiat, je ne m’étais pas trop attardée sur ses attraits. Il est grand temps d’y remédier et de m’occuper de mes besoins spirituels.

Le petit Blond est fort occupé à peinturer en “orange réglementaire” le dessous de la chaloupe de sauvetage côté bâbord. Je vais le voir pour rire un peu de lui et de son visage et de ses bras parsemés de taches “orange réglementaire”. Il semble enchanté de la diversion. L’orange réglementaire lui va à ravir et je le trouve irrésistible. Je garde pourtant pour moi ces réflexions frivoles.

Après le dîner, au retour de ma promenade “après-midiale” sur le pont, naturellement mes pas me conduisent vers la chaloupe bâbord où le petit Blond termine sa deuxième couche de peinture. Je lui confie que maintenant je sais où aller pour déranger les gens. « Oh ! It’s no bother! » me répond-il avec un sourire engageant. En fait, il est ravi d’avoir une distraction.

Nous conversons pendant près d’une heure au cours de laquelle il m’apprend qu’il habite Seattle et que non, Seattle n’est pas situé en Alaska, comme je le croyais. Ah bon, alors ça doit être en Orégon… Les notions de géographie qu’acquièrent les marins se font sur le tas, par essais et erreurs. Je ne pousse pas plus loin mon questionnement sur la localisation de son domicile. Il habite sur le troisième pont du Sea Wizard et ça me suffit comme information.

Il prend soin de me mentionner, avant que je ne le quitte, que le lendemain, il peinturera la chaloupe tribord. Orange réglementaire aussi.Sans aucun tact, je lui fais remarquer que s’il m’annonce ça, c’est pour que je sache où aller le déranger le lendemain. Il semble y réfléchir un moment puis avoue candidement : « It’s exactly that! »

Le jour suivant, mes pas me mènent donc une fois de plus vers la chaloupe, mais cette fois-ci mon tour du pont se fait dans le sens horaire de façon à sembler terminer ma promenade dans sa direction et arriver ainsi sur lui comme par pur hasard. Le Petit Blond joue le jeu et me fait la comédie du gars surpris.
 

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