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Un roman à l’eau de rose nanane


Un roman de Marie-Andrée Mongeau
 

Lucie, jeune femme romanesque, rêve de l’amour idéal, tel que véhiculé par les romans légers de la toute puissante maison d’édition Baldaquin. Ce massif conglomérat littéraire produit industriellement des romans-savonnettes parfumés qui permettent à son lectorat en transes de s’évader. Lucie, comme des milliers d’autres, s’en délecte. Mais elle veut aller plus loin : lorsqu’elle décide de prendre son imaginaire à bras-le-corps, son expertise littéraire et sa vaste expérience de consommatrice Baldaquin lui seront indispensables pour rédiger un roman de son cru qui, naturellement, sera bien supérieur à la moyenne.

Elle se rendra bientôt compte qu’il n’est pas si facile d’écrire selon les règles strictes de l’éditeur sans s’enfoncer dans le piège de la guimauve mouvante. Entre ses tentatives d’écriture, ses fantasmes personnels et sa banale réalité qu’elle tente maladroitement de faire entrer dans le moule Baldaquin, on est entraîné dans un tourbillon aux bouffées bonbons parfaitement irrésistibles.

Première diffusion le 11 septembre 2020
3,49 € - 4,59 $ca sur 7switch | Poids moyen | Romans
ISBN : 978-2-924550-56-4


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Extrait :

 
Judith était enceinte ! C’était donc ça qui expliquait les nausées matinales qu’elle ressentait depuis quelques jours ! Elle était consternée ! Il ne fallait à aucun prix que Craig l’apprenne. Elle allait partir là où il ne la trouverait jamais.

Résolument, ravalant ses larmes, elle fit ses bagages et se rendit à l’aéroport. Elle partirait par le premier avion dans lequel il y aurait de la place. Craig ne saurait jamais rien. D’ailleurs, prendrait-il la peine de la chercher ? Qu’était-elle pour lui ?

 

Lucie pose le livre sur ses genoux, le temps d’essuyer ses yeux. Comme c’est romantique ! Bien sûr, elle ne s’inquiète pas pour Judith : tôt ou tard, Craig allait la retrouver, lui assurer que la venue du bébé était ce qui le ravissait le plus au monde, « à part être avec toi, ma chérie »… Tous les malentendus allaient se dissiper car Craig aurait une explication logique à son comportement précédent. Ils allaient se marier et Lucie commencerait la lecture d’un autre roman, l’esprit en paix.

Lorsque Lucie lisait, elle oubliait tout. Elle pouvait se perdre dans la lecture d’un roman sentimental, source de moments idylliques où l’amour jaillissait à n’importe quel coin de rue. Tout était possible. Lectrice assidue depuis plus de quinze ans maintenant, Lucie avait lu plusieurs centaines de ces romans, où la passion finissait toujours par un mariage, que toute auteure faisait rimer avec le mot « fin ». Elle était toujours aussi émerveillée de constater à quel point des femmes, somme toute banales, ni très belles, ni très intelligentes, pouvaient susciter un amour profond et sincère chez des hommes beaux, virils, arrogants, dominateurs et riches de surcroît. À quand son tour ?

Parmi les livres des célèbres Publications Baldaquin, y en avait pour tous les goûts : selon la collection choisie, n’importe quelle femme pouvait s’identifier avec une Héroïne (avec un grand H). Dans la collection «Baldaquin Originale » (originale dans le sens de primitif, et primitif dans le sens d’originel, bien entendu), l’Héroïne était une jeune fille pure et naïve qui rêvait du prince charmant. Et celui-ci arrivait inévitablement pour la tirer d’un mauvais pas quelconque, d’un désespoir, ou bien simplement pour bouleverser sa petite vie trop tranquille. Cette collection avait longtemps régné seule sur les étagères des romans Baldaquin. L’évolution des mœurs aidant, vinrent quelques versions « nouvelles et améliorées ».

La collection « Opale » vit le jour. Des femmes résolument modernes (entendez par là qu’elles ne sont peut-être pas tout à fait vierges) vivent une histoire d’amour bien de notre temps (entendez par là qu’elles font l’amour avec le Héros, avec un grand H) et réaffirment les valeurs de l’amour et de l’engagement en ce monde complexe où nous évoluons (ce qui signifie qu’elles se marieront tout de même à la fin et que la morale sera sauve).

Il y eut, plus tard, la collection « Mature » où des femmes en étaient à leur second mariage. La raison ? On avait le choix entre deux explications possibles : soit que le premier époux, irresponsable avait quitté l’Héroïne pour une autre, ou encore mieux, il était mort, ce qui laissait le champ libre à une femme ayant Vécu la Vie (entendez par là qu’elle a au-dessus de vingt-cinq ans) de retomber en amour.

Lucie soupire. Pourquoi de telles choses ne lui arrivent-elles jamais, à elle ? Sa petite vie d’enseignante au primaire est probablement trop tranquille… Le fait que la commission scolaire ait troqué le terme « enseignant » pour « accompagnateur actif installé au sein d’une dynamique vivante où chaque élève peut gérer activement sa carrière d’apprentissage dans un contexte d’expériences mutuelles » n’y change rien. Si les représentants du sexe masculin qu’elle côtoie au travail tombent régulièrement amoureux d’elle, ils ne sont guère en mesure, les pauvres petits choux, de lui faire vivre des émotions fortes : à six ans, que connaît-on des choses de la vie ?

Quelque chose devrait arriver pour bouleverser sa vie (trop tranquille) et amener un vent de fraîcheur ainsi qu’un homme bronzé et arrogant dans son décor. Mais rien n’arrivait jamais. Lucie ne voit plus qu’une solution : changer de vie, de cadre, de décor. Au détour d’un hall d’hôtel quelque part à Venise ou à Athènes, peut-être y a-t-il un homme qui n’attend que l’occasion pour la prendre à bras-le-corps et l’emporter dans un tourbillon de sensations nouvelles ?

Oui, certainement, en des lieux plus exotiques, un grand mâle veille derrière chaque colonne gréco-romaine… Sans se rendre compte qu’elle en parle comme d’un babouin dans la jungle, elle se met à réfléchir au côté pratique des choses. Est-ce donc si facile de prendre l’avion, comme Judith, à la dernière minute et de tout abandonner derrière soi ? Un coup de fil à l’agence de voyage et un coup d’œil à sa convention collective la persuadent toutefois d’y aller avec circonspection.

C’est que, malgré tout, elle aime bien son travail d’enseignante à l’école primaire. Il y a peut-être moyen de faire une concession au romanesque et attendre les vacances scolaires pour partir ? Le printemps est déjà là : il ne reste plus que quelques semaines à attendre, ce qui lui laisse tout son temps pour préparer son voyage, trouver place sur un vol nolisé où elle économisera sur les tarifs, prévoir un point de chute pour éviter d’aboutir dans un hôtel miteux… Le romantisme y perdra un peu mais, après tout, elle n’est pas dans une situation si désespérée… Devra-t-elle tenir son journal, au cas où il lui arriverait des choses extraordinaires ?

Et si elle écrivait plutôt elle-même un roman Baldaquin, au cas où, justement, il ne lui arriverait rien ? Au moins, elle n’aurait pas totalement perdu son temps ! Avec les revenus de son premier roman, elle pourrait faire un voyage en de lointaines et exotiques contrées qui pourraient être le cadre de son prochain livre, encore meilleur que le premier… Puis l’Éditeur exigerait d’elle un troisième roman… Et sur place, dans le désert de Gobi, sous une tente, elle aurait le loisir d’étudier encore plus profondément l’âme tartare, le lien mystérieux entre un Homme et son dromadaire, tous ces petits riens qui font d’un roman une source inépuisable de connaissances en plus d’une passionnante lecture !

Qui sait si elle ne deviendrait pas bien vite une auteure à succès ? Son âme d’enseignante y trouverait son compte, même si, sollicitée de partout, elle devait abandonner son métier pour se consacrer uniquement à l’Écriture ! Pour l’instant, son âme d’enseignante lui souffle que les dromadaires ne fréquentent peut-être pas le désert de Gobi… Ce sera à vérifier sur place dès que les premiers émoluments entreront ! Un défi de plus à relever !
 

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