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JeanineQuatre-vingt-quatre ans, un mètre quatre-vingt et pas loin de cent kilos, dont les deux tiers sur les fesses. Jeanine a la démarche chaloupée de ceux dont les articulations coincent. Ancienne prof de français, elle fut à l'époque une des plus virulentes manifestantes sur le plateau du Larzac, jusqu'à l'annulation de l'extension du camp militaire en 81. Contre les premiers barrages hydroélectriques, et jusqu'à il n'y a pas si longtemps encore contre un nucléaire « atrophieur d'humanité », la vie de Jeanine s'est résumée a des luttes de sentiments qui trouvent leurs source en Inde sur les traces des Beatles. Elle en est revenue imbibée de pacifisme et de drogues plus ou moins douces qu'elle a consommée toute sa vie. Pas toujours consciente de ses propos, elle n'en reste pas moins une très bonne joueuse de poker qu'il vaut mieux ne pas sous estimer. Jeanine et Joseph se recueillent consciencieusement tous les matins dans une sorte de prière au jour, à l'humanité, et à la Patcha Mama réunis. Exception faite de l'odeur d'encens, ils ne dérangent personne, alors même les aides soignantes les laissent faire. Et puis ça permet de se montrer tolérant, ou du moins de le dire... Anecdotes parmi tant d'autre, Jeanine revendique haut et fort d'avoir été la maîtresse d'un bon nombre de célébrités allant du show-biz au journalisme de l'époque rencontrés entre concert et lutte pacifiste plus ou moins médiatisée. « Lennon c'était pas un premier de la classe au lit, mais celui qui méritait chez les Beatles c'était Ringo. Entre groupies on l'appelait le pipe-line, et attention, pas un tuyau en plastique, du dur de dur, pas de la gnognote pour gazon anglais... » Elle sourit d'aise, comme si le film qui défile a quelques pouvoirs encore sur son quotidien. « Fallait voir dans les états ou ils se mettaient tous les quatre... » Pas une soirée où Jeanine ne révèle un aspect original d'une star du petit écran des années soixante a quatre vingt. Seule ombre à son cursus, Woodstock... Chagrine, mais pas fâchée. « Pour la galipette les hindous c'était pas terrible, mais pour la fumette ils savaient y faire, rien à voir avec l'herbe à cow-boy qui se fumait à Woodstock. On dira ce qu'on veut, mais l'Inde est à la défonce ce que l'Italie est à la voiture de course. Par contre la comparaison s'arrête là, ce n’est pas demain qu'on verra une vache sacrée avec des jantes larges et une peinture rouge. » Et une Josette rosissante pouffe dans sa main devant l'extravagante vie de son amie. Elle est à mille lieues de n'avoir fait qu'en imaginer le début... De son côté c'était boulot, famille, cuisine ; alors la rigolade, à part quelques trop rares parenthèses dans un camping du bord de mer... C'est peut-être pour ça que les histoires de Jeanine on quelque chose d'Indiana Jones qui lui poudre l'imagination d'étoiles inaccessibles. Dès que ça tourne au croustillant Josette vire au rose. Leurs deux mondes sont tellement éloignés qu'elles ont beaucoup de mal à se comprendre, mais elles s'estiment et se complètent. Sauf peut-être les cartes en main... |
ÉmilienneDoyenne de la table et dernière arrivée dans la chambre des filles, Émilienne Sokoroff. Émilienne a une particularité qui lui a valu toute sa vie le respect de la gent masculine, elle tient l'alcool comme une polonaise... En fait, rien d'étrange à cela, puisqu’Émilienne est la descendante d'une famille d’exilés polonais égarés en Europe de l'ouest au début du siècle dernier. Elle est née dans le sud de l'Allemagne en 1921 et n'a pas cessé de fuir droit devant elle jusqu'à la fin de la seconde guerre mondiale. Contrairement à Joseph, elle a du mal à parler de son enfance. Le volume d'atrocités à digérer a dû rendre ses souvenirs indigestes. Depuis son arrivée en France, Émilienne a travaillé sur tous les marchés de la région parisienne et y a vendu tout ce qu'on peut y vendre, jusqu'au jour ou elle a récupéré un box au Puces de Pantin. Il y a trois ans elle y travaillait encore, et d'ailleurs y vivait aussi. Émilienne a fini par s'y spécialiser dans l'outillage et vendait quasiment au kilo des truelles rouillées, des escabeaux grinçants et divers marteaux sans manches. Pas question de s'enrichir, juste de quoi continuer le plus longtemps possible, entourée de ceux qui sont devenus au fils du temps sa famille. Partie cachée de l'iceberg, l'arrière boutique. Passé la forêt d'étais et d'échafaudages de toutes tailles, un rideau grossier cachait à l'œil des badauds des fûts de vodka qui longtemps ont fait le bonheur des exilés d'une Europe de l'Est murée. Pendant trente ans Émilienne a vendu en contrebande de la vodka polonaise, et vue la fréquence avec laquelle elle en parle, elle doit en être particulièrement fière. « Jamais malade ! La gueule de bois et la bouche pâteuse oui, mais jamais un microbe à moins d'un mètre. Tu ferais germer une cerise à l'eau de vie toi ? Non ? Alors comment y f'raient les microbes avec moi ? » Émilienne est en effet bien conservée, mais les cerises n'y sont pour rien, l'eau de vie peut être... Un tempérament peu commun renforcé au fil du temps par une vie à la dure lui ont permis d'éviter les mesquineries du quotidien et les « temps morts » propices au laisser-aller. Jamais de doute chez Émilienne, son enfance faite de survie et d'une grande force de carractère lui a donné, plus tard, l'avantage de ceux qui se déplacent partout avec assurance. Les « La popof » des premiers jours ont vite fait place à un plus respectueux « madame Sokorof », pour finalement, devant la convivialité avec la quelle elle saoulait ses clients de l'époque, devenir un fraternel « Émilienne ». De la vodka il n'y en a pas à la table de poker. Le Vaqueras convient mieux, au moins pour les autres. Ils ont pourtant bien essayé un soir, mais devant le résultat, plus personne n'y a touché. Une semaine à refaire surface c'est trop pénible à cet âge. Le Côtes du Rhône de Josette est bien plus digeste, et puis pour jouer il vaut mieux rester conscient... Quand le repas est terminé, à dix neuf heure trente, il y a télé pour ceux qui veulent. À condition d’approuver le programme choisi par l'autorité de permanence... Quant aux autres, c'est retour aux chambres. Ha... Le retour aux chambres, s’ils pouvaient ils iraient en courant... Voilà le moment où la 314 entame une nouvelle vie. |
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