Cordula d'Arc, fille de Cornélius d'Arc et de Lucie Ligouri
Armé d'un petit audio-dactylographe portatif, voici que je déambule
de grand matin sur les quais à la recherche d'une nacelle ascensionnelle
qui m'emportera vers la destination que j'ai à l'esprit. Le manoir
que je cherche s'appelle le Logis du Fond de la Vallée.
Avec un nom pareil, c'est certainement le funiculaire de plongée
qui sera mon affaire. Je le prends donc, et descends lentement au fond
de la vallée urbaine que surplombent les quais maritimes. Nos bons
citadins périphérites ont tôt fait de me guider vers
ma destination et je me retrouve devant le susdit Logis du Fond de
la Vallée. C'est un petit manoir élégant de
construction récente, à l'architecture très Nouveau-Domaine.
Respectueux de nos bonnes coutumes conventionnelles, j'entre sans frapper
et me retrouve dans un hall de marbre gris assez spacieux dont un des
pourtours est longé par un escalier en courbe évasée.
Je m'apprête à inspecter le rez-de-chaussée, selon
la procédure régulière des tabellions, quand un éclat
de voix se fait entendre du haut de l'escalier. Sans hésitation,
je monte et me retrouve devant ce qui est d'évidence la porte entrouverte
d'une chambre à coucher. Je pousse le lourd huis de cèdre,
en prenant bien garde de ne pas le percuter, ce qui serait impoli au possible.
La porte s'ouvre sur une chambre de nuit assez vaste avec un lit et de
jolis meubles roses et blancs.
Dans la chambre, une femme furète partout en regardant le sol
et en maugréant. C'est une grande et svelte périphérite
aux cheveux châtains bouclés nature. Elle porte une longue
robe blanche, vaporeuse, qui flotte fort joliment autour d'elle. Elle
paraît de bien méchante humeur. Je place ma main sur le cœur,
dans la pose tabellionne la plus universelle possible. La grande dame
finit par lever son regard du sol et m'apercevoir. Ses beaux yeux bleus
ne manifestent aucune surprise. Elle dit, d'un ton un peu distrait :
« Tiens, un tabellion. »
« Madame Cordula d'Arc ?
— C'est bien moi. Dites, mon tabellion, vous
tombez à pic. J'ai terriblement besoin de vos services juste là.
— Je suis à votre disposition. Que puis-je
pour vous ?
— Eh bien, comme une sotte maladroite, je viens
de laisser tomber ma montre-bague. J'avais les mains un peu savonneuses,
et elle m'a glissé des doigts. Je n'arrive pas à la retrouver
sur ce parquet de bois lisse. Je l'ai entendu rouler sur une bonne distance.
Misère, que c'est ennuyeux ! »
Je me mets à regarder le sol d'un œil plus attentif. La dame
dit alors :
« Je ne suis pas chez moi ici, vous comprenez.
Cette résidence secondaire est une location.
— Et vous êtes sous juridiction restreinte ?
— Oui.
— Décrivez-en la nature.
— Tous les recoins forclos me sont prohibés.
Tiroirs, armoires, cagibis.
— Cela inclus naturellement le dessous du lit,
où je soupçonne fortement votre montre-bague d'avoir roulé.
— Exactement. D'où mon commentaire de
tout à l'heure à votre arrivée. Vous tombez vraiment
à pic.
— Eh bien, on va regarder ça. »
Je m'avance et pose mon audio-dactylographe sur le lit. Je suis très
content et très honoré d'obliger ainsi l'actrice Cordula
d'Arc. C'est une excellente entrée en matière pour la suite.
Les tabellions domaniaux ne sont soumis à aucun des interdits locatifs
des baux périphérites, si bien que j'ai pleine juridiction
pour fureter dans tous les recoins de cette chambre et de cette demeure.
Je me laisse doucement tomber à quatre pattes et me fourre la tête
sous le lit. J'y aperçois aussitôt une jolie petite montre-bague
auriculaire qui scintille à l'œil et semble m'attendre. Je
la cueille, extirpe ma tête de sous le lit, me retourne sur le dos
et la montre à la dame en blanc. Elle hoche la tête, pousse
un grand soupir soulagé et se place les mains en coupe en disant :
« Vous êtes un vrai cœur de tabellion ! Mes
mains sont bien sèches maintenant. Lancez. »
Je lance la petite montre-bague. Cordula d'Arc l'attrape en riant un
peu et se l'enfile aussitôt sur l'auriculaire droit. Elle se penche
ensuite vers moi en une pose solide et savante, me tend ses deux puissantes
mains de bateleuse et dit :
« Laissez-moi donc un peu vous aider à vous extirper
de là. »
J'approche délicatement mes mains des siennes et avant de me rendre
compte exactement de ce qui se passe me voici debout devant mon hôte.
Elle lâche mes avant-bras, vérifie discrètement ma
stabilité au sol, me sourit radieusement et dit : « Voilà.
Merci mille fois. Ça m'aurait vraiment fait pester de perdre cet
objet. À qui ai-je l'honneur ?
— Tabellion Eutrope Tarbe. »
En entendant mon nom, Cordula d'Arc se couvre le visage d'une main, cherche
à contrôler un petit éclat de rire nerveux et dit,
visiblement commotionnée par mon identité : « Eutrope
Tarbe ! L'Eutrope Tarbe de la Basoche Historique Itinérante
Rebuffeuse !
— Lui-même.
— C'est... vraiment... c'est un très grand
honneur pour moi de vous rencontrer. Que... que puis-je donc pour vous ?
— Je travaille à quatre brochures sur
la descendance de la Baronnette Cordula d'Arc. Trois d'entre elles ont
déjà paru.
— Ardeur de ma vie ! Je le sais ! On
ne parle que de ça dans tous les cénacles ! Mais encore ?
— Eh bien le moment est venu de rédiger
la quatrième brochure.
— La quatrième brochure ! Tiens donc !
Et quel en est le sujet ?
— Vous.
— Moi ?
— Oui, vous, Cordula d'Arc, fille du Bateleur
Cornélius d'Arc et de l'intendante de compagnie théâtrale
Lucie Ligouri. Ne me dites pas que vous êtes surprise ?
— Un peu, oui. Je croyais... je croyais que c'était
de la recherche historique.
— C'en est. Mais nous en arrivons maintenant
à la phase d'histoire contemporaine. Je sollicite donc par la présente
l'honneur d'une entrevue. Je suis ici pour prendre rendez-vous avec vous. »
Pensive, ingénue, concentrée, un peu démontée
même, Cordula l'Arc me contourne et s'assoit sur le bord de son
lit, non loin de l'audio-dactylographe que j'y ai posé. Elle croise
la jambe, s'appuie la joue dans une main, fronce la bouche et les sourcils,
me regarde d'un air presque hagard et dit : « Oui, oui,
c'est bien normal, c'est bien naturel. Je suis en vie. Il est compréhensible
que vous veniez quérir vos informations à la source. Je
suis bien bête de ne pas y avoir pensé, en fait. Excusez-moi,
mon tabellion. »
Je suis debout devant elle à bonne distance, en pose tabellionne,
la main sur un cœur qui bat très fort, car elle semble réceptive,
ce qui me touche beaucoup. Je dis poliment : « Mais il
n'y a pas de mal, Madame. Aucune excuse n'est requise. Quand pourrions-nous
procéder à cette entrevue ?
— Mais... mais tout de suite, mon tabellion,
tout de suite. Je suis en vacances. J'ai toute ma journée. Et je
dois admettre que tout ceci me suscite une curiosité dévorante.
Allez-y, je vous écoute. »
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