Le roman de Paul Laurendeau a mobilisé une mûre réflexion d'équipe de la part de tout notre comité. L'œuvre que Paul nous soumettait cette fois-ci aborde un thème douloureux et tabou, celui du crime d'abus pédophile, en le traitant du point de vue, désillusionné et sans concession, de la jeune victime.

Indubitablement, cet ouvrage n'est pas une œuvre légère et il a fallu décider collectivement qu'ÉLP s'associait à la démarche romanesque et critique de son auteur. Sombre, dur, fataliste, cet ouvrage, qui est une fiction intégrale, a donc été scrupuleusement lu par tous les membres de notre équipe. Et nous l'avons amplement discuté. Un de nos collaborateurs de longue date, homme pondéré, sage et cultivé, a finalement fait valoir que ce thème, révoltant, douloureux et lancinant, était dans l'air du temps, qu'il se manifestait dans des œuvres théâtrales, cinématographiques et romanesques actuelles, dont certaines n'avaient pas la qualité et la sensibilité du roman de Laurendeau. Exprimer la tonalité d'un temps, c'est aussi regarder en face ses douleurs les plus insoutenables.

 


Échantillon :



C'est un désespoir sans aspérité qui s'installe à jamais. Jeannette sent inexorablement ce qui va arriver, si bien qu'elle connaît sans l'ombre d'un doute la terreur et l'horreur qui s'installeront de par l'Homme Rude. Celui-ci jette, pour l'instant, sur Jeannette un regard enveloppant, étrange, inquiétant, puis se retourne dans l'autre sens et démarre le véhicule. La camionnette noire roule et prend rapidement une direction différente de celle qui aurait ramené les enfants Simon chez eux.

C'est bel et bien un désespoir sans aspérité qui prend corps. Pour un fugitif instant, c'est aussi, pour Jeannette, une remise en question de l'intégralité de son être qui s'effectue secrètement au fond de son cœur. Pourquoi donc est-elle si docile, si conformiste, si timide ? Comment elle, la lectrice, la voyante, la Cassandre, elle qui sait exactement ce qui va se passer et pourrait le dire, le crier, le hurler ici, tout de suite, pour le bénéfice et l'édification de l'Univers entier, peut-elle laisser se déployer ainsi l'horreur sans nom, sans se mettre en travers, sans combattre ? Pourquoi ne pas ouvrir la portière, ne pas se jeter sur le pavé, mourir peut-être mais au moins sauver les deux autres enfants ? Pourquoi ce venin de la fatalité engourdit-il ses membres sans espoir, sans lendemains raccommodés ? La peur ? La stricte épouvante ?

Mais la peur et l'épouvante n'expliquent pas tout car la peur et l'épouvante ne font pas qu'immobiliser. Elles font aussi agir, réagir, combattre, se démener, se démerder. La question est plus profonde, plus fondamentale, plus principielle. Pourquoi lutter, pourquoi se débattre ? Plus directement et radicalement, pourquoi survivre ? Pour mincir, blêmir, grandir, s'assagir, devenir adulte ? Allons bon…. Jeannette, devenir ce qu'elle exècre plus que tout ? Allons bon…

Jeannette ne touche la portière qui est de son côté que pour y appuyer tout doucement sa pauvre petite tête alourdie par le poids cumulé du soleil, du sable chaud, de la drogue, des chiens imaginaires, de la fatigue et de la terreur face à la prison labyrinthique du monde adulte. Le temps passe imperturbablement, au rythme des cahots du véhicule. La nuit finit par tomber. Jeannette se sent maintenant toute somnolente. Ses oreilles bourdonnent. Ses yeux sont lourds. Ses membres sont gourds. Une sorte de découragement infini, cardinal, terminal, conclusif monte en elle, l'enveloppe, l'embrume. Cet incommensurable état d'impuissance face à la folie froide et méthodique des adultes organisés culmine en elle, presque sereinement.

La camionnette noire roule toujours, à bonne vitesse maintenant. On quitte le Pays des Plages, en fait. Jeannette sent de nouveau une peur diffuse s'insinuer en elle mais elle est trop lasse pour vraiment paniquer, ou spéculer, ou questionner, ou méditer. C'est ce découragement lancinant et pesant qui semble plutôt primer ultimement. On roule assez longtemps. Jeannette s'assoupit encore. Elle a un bref moment de réveil pour constater que l'Homme Doux a disparu de son siège avant de passager et qu'on roule maintenant sur une piste routière, dans le Pays des Broussailles, immense et éternel. Elle se rendort.