Un petit appareil auditif qui permet d’apprendre de façon ultra rapide la langue vivante de son interlocuteur vient d’être conçu par le laboratoire auquel est rattachée la professeure Odile Cartier. Son nom : le glottophore. S’ouvrant profondément à la culture linguistique de l’autre, la personne qui porte cet appareil devient l’assimilande.

Avant la mise en marché de cette découverte, révolutionnaire pour un pays comme le Canada, confronté, dans la permanence de son existence, à deux langues officielles, la professeure Cartier décide de tester, sur une de ses brillantes étudiantes de doctorat, mademoiselle Kimberley Parker, l’impact psycholinguistique et ethnolinguistique du glottophore. Alors que tout se passe plutôt bien et que Kimberley Parker prépare son intervention sur la question au Congrès des Sociétés du Haut Savoir de Montréal, dans le but avoué de faire le point sur son statut expérimental d’assimilande, le glottophore se met à produire toutes sortes d’effets secondaires imprévus…

Pour une première critique de ce petit bijou, c'est par ici !

 


Échantillon :



Il s'agit donc ici d'un petit appareil qui porte la langue plus loin, plus profondément, plus intimement, plus sûrement dans l'esprit. Clair... si clair... Pas la peine de questionner la professeure sur ses aventures étymologiques d'une ahurissante trivialité. D'ailleurs celle-ci poursuit de toutes façons :

« Un laboratoire privé sans scrupule, dont je tairai le nom autant par discrétion professionnelle que par simple pudeur, voulait mettre cet appareil sur le marché sans procéder à la moindre étude d'impact. Oh, il fonctionne, naturellement, il a été testé sur des sujets isolés dans un lieu secret. Le glottophore amplifie les capacités d'apprentissage linguistique du sujet qui le porte par une hyperstimulation relativement inoffensive des zones corticales présidant au langagier. Ça marche. C'est prouvé. Sentez-vous un effet ? »

Kimberley s'efforce de rester calme, mais elle est au bord de la bouffée euphorique. Elle répond :

« Et comment ! Et un effet triomphal encore. J'ai l'impression d'être Marcel Proust et Ferdinand de Saussure en une seule personne. Et m'entendez-vous, m'entendez-vous ? On dirait que mes voyelles deviennent plus tendues à chaque syllabe. Mais...

— Mais ?

— Pourquoi tout se joue en français ?

— Tout simplement parce que nous conversons en français en ce moment. L'apprentissage est instantané, la mémorisation intégrale, le dégagement des règles de généralisation aussi fulgurant qu'inoubliable. Tout ce que vous savez sur la langue dans laquelle nous échangeons en ce moment est mobilisé et disponible comme si vous aviez une documentation écrite sous les yeux en permanence. Et votre stock d'informations captées et induites augmente à chaque seconde, tant que dure l'interaction. La puissance de cet instrument est quasi illimitée.

— Je vous crois, je vous crois. Je le perçois parfaitement. C'est certainement comme cela que se sentent les grands polyglottes.

— Les très grands polyglottes, bien sûr. Tant que vous portez cet appareil, vous êtes artificiellement la détentrice suprême de la version la plus approchée possible du légendaire don des langues. Les tests ont permis de calculer que sept minutes d'immersion en français avec le glottophore raccordé au cerveau équivalent à quinze mois d'apprentissage intensif à raison de quatre heures par jour. C'est une révolution dans l'étude des langues modernes similaire à celle de l'invention de la calculatrice portative pour les mathématiques. C'est même plus que ça... C'est... c'est proprement incomparable...

— Et ça... »

Sur le modèle de Madame Cartier, Kimberley abandonne le cela artificiel pour le ça naturel. Ses accents toniques se regroupent de plus en plus sur la dernière syllabe du groupe phonétique. En un mot, son français de conserve se transforme à grande vitesse en français vernaculaire. Elle n'a même pas le temps de se rendre compte exactement de la fulgurance du progrès linguistique qu'elle expérimente. Elle continue simplement de poser ses questions, pendant que la métamorphose s'opère : « Ça fonctionne pour toutes les langues ?

— Toutes les langues et tous les dialectes avec lesquels vous pouvez entretenir un contact interactif naturel. Tous les idiomes modernes donc, disons, les langues vivantes. Et cela opère sans distinction de difficulté basée sur la distance typologique ou sociolinguistique des langues apprises. Le chinois, le swahili et l'arabe vous sont aussi facilement accessibles que des langues apparentées à votre langue première comme l'allemand ou le patois jamaïcain. Il s'agit simplement de disposer du contact verbal avec les locuteurs natifs. Cependant...

— Cependant ?

— Il semble qu'il faille travailler une seule nouvelle langue seconde à la fois. Les tests ont révélé que quand les sujets se mettaient à l'apprentissage de deux nouvelles langues ou plus de front, des douleurs crâniennes très violentes pouvaient survenir. Ce défaut n'a pas pu être surmonté. Il aurait fallu piocher ça mieux, mais ces braves gens sont si pressés de vendre.

— Je... je ne comprends pas très bien.

— Voici. En interagissant en français tout de suite après la pose de l'appareil, nous venons de vous imposer l'approfondissement du français. Si vous voulez vous mettre à l'arabe ou au thaï, vous devrez débrancher l'appareil, attendre environ cinq semaines, puis vous remettre à l'autre langue de votre choix. Il faut prendre les langues une par une. Vous ne pouvez pas jouer à la polyglotte universelle avec ce joujou. Vous risqueriez de vous faire très mal en essayant. Conséquemment, que je ne vous y prenne pas.

— Entendu, Madame la professeure.

— Vous avez toute ma confiance, Kimberley. Il faut travailler en bonne méthode avec ce bidule et, comme je vous l'ai dit, vous êtes exactement la personne de la situation. Maintenant nous allons programmer la séquence d'autodestruction.

— La quoi ?

— La séquence d'autodestruction. Pas la vôtre, naturellement ! Celle du glottophore. »