Dans la lentille de l'imaginaire, le Kébek est un pays ancien, serein et fier, à la fois forestier, riverain, montagnard et urbain. Les bûcherons y courent la chasse-galerie, les clercs de notaire font de l'ethnographie, les policiers provinciaux portent l'habit rouge, les bedoches d'églises sont des conservatrices de musée. Surtout, dans ce monde, vivent des hommes et des femmes ailés, mystérieux et sauvages, qui nichent dans de hautes cavernes : ce sont les hommes-frégates et les femmes-frégates... Les hommes-frégates étant beaucoup plus rares que leurs compagnes, ces dernières doivent périodiquement déployer leurs ailes, immenses et puissantes, et se tourner vers les hommes-sans-ailes, pour voir aux affaires des passions ataviques et de l'amour consenti. Il faut alors se contacter, se toucher, se parler, se séduire, avec ou sans truchements. Dans l'ardeur insolite mais inoubliable de la rencontre fatale de deux mondes effarouchés, étrangers mais amis, retentit alors un appel urgent, virulent, un cri strident, aux harmoniques riches et denses, le langage d'un jeu complexe de communications subtiles, articulées, intimes et sans égales : le pépiement des femmes-frégates.

 


Échantillon :



Le patatras de la porte ouverte réveille Claude en sursaut. Kytych, plus éblouissante et éclatante que jamais, dans sa nudité triomphante, passe le seuil dans l’autre sens et se jette en frissonnant sur la tunique de fourrure de chevreuil qu’elle avait tombé sur le sol de l’officine. Claude se lève en sursaut et va vite fermer et verrouiller la porte, au cas où l’idée venait à Coq Vidocq de partir, du fond de la chambre à coucher, à la poursuite de sa folle conquête. Ikès, qui devine mieux que quiconque les motivations de sa fille bien aimée, s’empresse d’ouvrir la fenêtre de l’officine. Kytych finit d’enfiler sa tunique de fourrure de chevreuil et se jette littéralement en direction de la fenêtre ouverte. Ailes fermées, elle y plonge, la passe, la traverse, et ne déploie lesdites ailes qu’au moment de frôler les têtes des hommes qui continuent de déambuler, par paquets, de par la Rue des Passantes. Subitement éblouie par les lanternes rouges, Kytych déploie ses ailes dans un autre angle et remonte directement vers le zénith étoilé, tout en faisant retentir le plus formidable, le plus tonitruant, le plus grichant et le plus fou des pépiements de maquerelle à plumes imaginable.

Ikès se tenant fidèlement derrière elle, Claude, souriante, viscéralement soulagée et rassérénée, se penche à la fenêtre de son officine de notable villageoise involontaire, les deux mains sur le cadre de la fenêtre. Elle dit, à l’adresse d’Ikès :

« A l’air joyeuse en grande, not’belle Kytych. J’entends clairement et distinctement les beaux mots de femme-frégate
qu’a prononce. Que c’est qu’a crie donc tant, comme ça ?

— Elle crie à l’univers entier qu’elle l’a enfin, son œuf, planté en elle par un homme-sans-ailes, et qu’elle rentre maintenant vitement au Mont Coupet pour s’empresser d’y nidifier. »

Poursuivre : entretien avec Paul Laurendeau ici...