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L'itinérant Marcel Dacier se substitue sans témoin
à un certain Simon Baume, dont il est le sosie intégral,
sur les lieux de l'accident mortel de ce dernier. Cela le fait entrer
dans une famille de milliardaires de l'Escarpement du Niagara. Il y redresse
quelques torts et gagne peu à peu la confiance de cet univers,
en le prenant doucement et astucieusement dans l'angle du bon amnésique.
Mais, quand tout semble se mettre en place, insidieusement quelque chose
coince, frotte, se casse. Notre homme devra en venir inexorablement à
se dévoiler. Les représentants de son nouveau milieu devront
le faire aussi, en une tumultueuse dégringolade de sincérité
et de vérité non voulue, que personne n'avait vue venir...
Se travestir est un acte calculé, stratégique, méthodique,
fondamentalement stable, même à travers le détail
de ses divers rajustements tactiques. Se dévoiler est plutôt
un effondrement, un effet de forces éminemment involontaires, une
capilotade effilochée, échancrée et filandreuse qui,
si elle rencontre parfois certains assentiments secrets, s'impose, s'enchevêtre
en torons cauchemardesques tout autour de nous, et force à la plus
échevelée et la plus fatale des cascades d'improvisations.
Ce livre magnifique devrait faire date. |
Échantillon :Marcel Dacier ne se surprend plus de rien. Depuis plusieurs années il vit d'expédients, prend ce qui passe et méprise copieusement son existence et les figurants de peu de conséquence qui y fourmillent. Ancien petit cadre d'entreprise tertiaire, classique, foireuse et chiante, ayant tout plaqué par écœurement sursaturé, Dacier mène la vie hasardeuse et ondoyante d'un vagabond encore propret. Il se rase avec des rasoirs de femme empruntés ou chapardés, mange sur le pouce, toujours sobrement, ne boit pas, ne fume pas, se déplace en auto-stop et ne rate aucune occasion de jouer les aigrefins à la petite semaine. Marcel Dacier est déjà ce que le jargon pudique de nos administrateurs publics contemporains appelle un itinérant. Quand notre histoire, passablement baroque et rocambolesque au demeurant, débute, nous retrouvons Marcel Dacier seul comme une estafette en campagne, son minuscule havresac au dos. Il vient juste de descendre d'un long camion citerne laitier qui roulait en direction du vaste territoire de Toronto, au Canada. Le chauffeur du puissant véhicule l'a pris en stop quelques centaines de kilomètres plus à l'est, à la hauteur d'un petit bled folklo et sympa du nom de Gananoque. Mais le brave routier craint maintenant de se faire épingler en ville par un inspecteur de sa compagnie d'assurance avec un passager non enregistré. Dacier, bien rodé, comme le vrai petit Jack Kerouac de service, veut absolument épargner cette inquiétude au bon machiniste et, pour ce faire, il plonge sans la moindre hésitation dans le noir opaque et l'inconnu ouateux. Il est deux heures du matin, par une de ces belles nuits estivales de notre fameux climat continental nord-américain si contrasté. La vaste ville qui scintille sur l'horizon c'est elle, Toronto la Pure, la Ville-Reine, sur le Lac Ontario, au sud du Canada. Marcel Dacier, laissé donc un peu en plan par son dernier bon samaritain sur quatre roues, marche maintenant sans se presser, les poings fermés dans son bleu de farniente de denim clair, sur le long rebord caillouteux de l'autoroute McDonald-Cartier dite communément route Princière. Il avance petit à petit dans la nuit opaque, douce et chaude, comme désœuvré, en bottant les cailloux les plus saillants d'un peton distrait et en se tenant prêt à dégainer ses pouces aussitôt qu'un véhicule roulant vers la métropole se manifestera sur la susdite route Princière. Mais celle-ci est obstinément déserte, obscure, muette, livide. Alors Dacier marche tout doucement vers les lumières de la ville. Il marche. Il marche, tandis que l'urb lointaine scintille inexorablement, sans bruit aucun. Sur sa gauche, par-delà le fossé d'accotement qui est d'une largeur et d'une profondeur fort respectable, au milieu des érables et des épinettes d'un reboisé moche et touffu du rebord de la route, apparaissent les ruines encore présentables d'un motel du siècle dernier. Dacier sourit à l'horizon insondable et se dit qu'il pourrait forcer la porte d'une des chambres de ce palace routier de jadis et aller en écraser quelques heures sur un sommier ou sur le sol, avant d'aller jouer les Rastignac de soupe populaire dans la Ville-Reine. Le vieux motel est parfaitement claquemuré, désâmé et désaffecté. Aucune lumière n'y brille, scintille ou clignote. Pourtant, curieusement, son affiche routière de tôle grise dépolie est pleinement illuminée et elle luit, seule tache de clarté laiteuse à des centaines de mètres à la ronde. Pièce d'anthologie à elle seule, l'affiche routière de ce vieux motel, qui a bien, elle aussi, un demi-siècle d'âge, est fermement vissée sur deux piliers de fer lisse encore bien solides. Elle annonce, en lettre rouges sur fond gris, jadis argenté certainement: The Silver Snail. L'Escargot d'Argent, rien de moins. Mais pourquoi diable cette merveille métallisée d'un autre âge est-elle crûment illuminée ainsi quand tout autour d'elle baigne dans l'opacité la plus sidérale ? Ses néons d'encadrement, arrachés et déglingués depuis des lustres, ne peuvent certainement plus faire le boulot. On dirait en fait que deux puissants projecteurs circulaires ont été installés en contrebas de l'affiche, en plein milieu du fossé d'accotement donc, pour arroser le nom bien oublié de ce trou infâme, digne du Psycho d'Hitchcock, la maison familiale sur une butte et toute trace de vie, psychotique ou autre, en moins. Dacier, en arrêt à bonne distance devant la pancarte The Silver Snail éclaboussée de lumière, cherche plus finement la source de ladite lumière, qui rend le dépoli luisant du vieux métal peint de jadis si nettement visible. Ce sont effectivement deux projos, ou, plus précisément, deux phares. Voilà. Ah, voilà donc. Il y a une voiture immobilisée dans le fossé, l'arrière plus bas que l'avant. Elle gît en plus dans une position anormalement penchée qui laisse indubitablement supposer l'accident. Dacier marche alors en pressant quand même un peu le pas. Il contourne l'affiche routière et s'avance dans l'entrée pour véhicules motorisés du motel désaffecté. Celle-ci franchit le fossé sur un petit pont de ciment sans garde-fou, rendu quasi invisible par le passage du temps. Dacier s'engage ensuite sur le dénivelé du fossé qui, du bord du motel, est un peu moins abrupt que du bord de la route. Cap sur la voiture accidentée qui gît dans le fond du modeste gouffre. C'est un de ces cabriolets décapotables de coupe moderne, indubitablement une voiture de luxe pour ne pas dire, une pièce fine de collection. Son conducteur, l'unique occupant du véhicule, ne devait certainement pas rouler à soixante kilomètres à l'heure pour s'assurer un vol plané pareil dans le fossé d'accotement par temps doux et sec sur une route parfaitement rectiligne. Dacier va le découvrir dans quelque seconde, l'homme est raide mort, vertèbres cervicales rompues de par quelque coup du lapin ultime et magistral. En vagabond rompu qui ne se surprend de rien, Dacier prend bien son temps. Ne pouvant ouvrir aucune des deux portières, il saute simplement dans le véhicule, dont la capote est repliée, s'agenouille sur la banquette arrière, se penche sur le malheureux, déboucle sa ceinture de sécurité, le prend sous les aisselles, le tire à lui. Il se le charge ensuite simplement sur les épaules et saute hors du véhicule. À ce point-ci, Dacier commence à sérieusement se douter que l'homme est sans vie. Il remonte une partie du dénivelé du fossé, côté motel et pose finalement l'homme sur ledit dénivelé gazonné, quand il s'avère qu'il sera sous la lumière des phares de la voiture. Les vêtements chics du mort sont parfaitement indemnes et il n'y a pas la moindre trace de sang ou de blessure. C'est un homme de taille moyenne, glabre, au menton volontaire aux cheveux d'un roux éteint, courts. Et aux grands yeux écarquillés d'un bleu océanique. Les yeux de notre sauveteur improvisé s'écarquillent eux aussi et, dans cet instant précis, tout bascule pour lui. C'est que cet accidenté de conséquence est le sosie parfait de Marcel Dacier… Sosie parfait, double intégral, frère jumeau séparé à la naissance. Dacier est estomaqué. Même lui, qui pourtant normalement ne se surprend plus de rien, est surpris ici… fortement surpris, niqué, commotionné. Il se tourne, lève un peu la tête et jette un coup d'œil à la route. Celle-ci est toujours intégralement déserte. Il se retourne et regarde le motel en ruine. Celui-ci est aussi sombrement obscur et blafard que tout à l'heure. Une alouette éblouie par les phares frôle la pancarte routière, bifurque et disparaît en direction du reboisé, ses ailes clapotant dans la nuit. On entend tinter les grillons. C'est le calme plat du cœur de la nuit continentale. Toujours sans se presser, Dacier, sous la lumière des phares du cabriolet accidenté, retourne le mort dans toutes les directions l'assied, le re-couche, se couche à côté de lui, même sur lui. Tout est identique. Longueur des bras, des jambes, volume des membres. Forme des mains, visage, yeux, dentition. Sosie parfait, double intégral, frère jumeau séparé à la naissance. Dacier fait méthodiquement les poches du mort. Il y trouve un portefeuille bien garni et des pièces d'identité diverses toutes au nom de Simon Héraclite Baume. Dacier regarde toutes les pièces une par une, s'attardant dans chaque cas sur les photos d'identité. Il croit se voir lui-même à chaque fois. Même le sourire et la moue sérieuse sont son sourire et sa moue sérieuse. Sur la foi de ces documents, il s'avère que le mort est son aîné de trois semaines. Les deux ont donc trente trois ans et des poussières. Dacier remet les pièces d'identité à leur place dans le portefeuille et empoche ce dernier. Il place un moment son visage devant le visage du mort. Il est devant un miroir. Comme ce personnage improbable ne va pas revenir en vie et que, mort et bien mort, il ne requiert aucune assistance particulière, Dacier prend le parti de le laisser dormir un moment de son sommeil éternel sur la pelouse du rebord du fossé. Il retourne à la voiture. En fouillant dans le coffre à gants, il ne trouve rien de bien utile sauf une petite lampe de poche pour porte-clef qu'il dépose dans la poche-cœur de son bleu de farniente. Il s'empare aussi d'une couverture de laine, roulée sur la banquette arrière. Son inspection terminée, il éteint les phares de la voiture. Dacier retourne auprès du mort et le recouvre entièrement de la couverture qui est d'un vert olive sombre. Il remonte ensuite le dénivelé du fossé vers le motel en ruine. Méthodique il a, pour le moment, l'intention de continuer sur sa lancée initiale et de compléter son idée de départ, celle d'inspecter le motel dans l'éventualité toute éventuelle d'y trouver – éventuellement – un abri pour la nuit. Dacier s'avance franc vers le motel, quand le raffut caractéristique d'un lourd véhicule se fait entendre sur la Route Princière. Dacier se retourne et regarde, depuis la distance où il se trouve, un immense camion de transport américain en train de rouler à fond de train. Le mastodonte sur roues passe en trombe devant la pancarte routière du motel désormais quasi invisible. Dacier concentre son attention sur les phares du lourd et puissant véhicule. Leur flot arrose droit devant le camion et plus rien n'est visible autour, au fond ou sur les rebords du fossé. Le cabriolet et son malheureux pilote n'existent tout simplement pas pour ce triste segment du monde. Ce fait indubitable donne à Dacier le sentiment reposant qu'il dispose maintenant de quelques petites heures pour réfléchir calmement à cette situation parfaitement extraordinaire. L'inspection du motel n'ajoute rien de particulier au tableau général. Par des carreaux cassés, Dacier observe que les chambres n'ont plus de meuble depuis fort longtemps et que les planchers sont en bonne partie défoncés. Le seul fait qui attire l'attention de Dacier est qu'autour de l'immeuble désaffecté, la terre est meuble sur une assez vaste distance et les herbes n'ont pas eu le temps d'y repousser. On pense inévitablement à une sorte de préparation pour un chantier. Passant derrière le motel, Dacier s'engage dans un ancien sentier de coupe de bois, avec l'espoir diffus de trouver une résidence où il pourrait signaler sa triste découverte. Il se sent naturellement passablement emmerdé par le fait que ce rupin chauffard raide mort dans son bolide de connard soit son frère jumeau en apparence. Dacier se voir bien mal, en fait, en train d'expliquer aux constables de la très obtuse Ontario Federated Force que cette ressemblance est intégralement fortuite. Il prévoit toutes sortes de désagréments et d'avanies. Enfin, son idée à ce point-ci du processus est de signaler l'accident aux résidents éventuels du coin et de s'esquiver en douce, les laissant avec l'emmerdement de contacter eux-mêmes les constables de l'O.F.F. Dacier, toujours calme, reprend dans la poche-cœur de son bleu de farniente la petite lampe de poche de Simon Baume et la pointe dans le sentier de coupe de bois qui perce profondément le reboisé derrière le motel désaffecté. Il fait nuit noire et on n'entend plus que les grillons. Le jet de lumière puissant et concentré de la petite lampe de poche perce la nuit et permet à Dacier de s'avancer sans encombre sur le sentier de coupe de bois. Au fond de ce dernier, il y a une modeste clairière artificielle, en terre meuble. Sur la susdite se trouve un gros objet métallique parfaitement reconnaissable qui va faire se précipiter, dans l'esprit de Dacier, comme une chape, d'un seul coup d'un seul, une décision fatale qui y germait déjà tout insidieusement. Il s'agit de ce que l'on appelle, dans le jargon coloré de la voirie canadienne, un rétro-excavateur. Prenez un tracteur bouteur, avec sa pelle avant, large et dotée de pointes en sa partie inférieure, et fusionnez le avec une petite pelle mécanique articulée que vous jouxtez à l'arrière du véhicule. Avec l'outil arrimé à l'arrière, vous creusez des fosses en fabriquant des talus. Vous retournez ensuite la machine. Et avec l'outil arrimé à l'avant vous boutez des talus dans des fosses. Quand ce cycle est terminé, vous recommencez. L'instrument parfait du fonctionnaire des voiries contemporain. Et celui-là vient de faire basculer l'existence de Dacier, pour toujours. |
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