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L’étoile des audacieux


Un roman de Johanna Petit
 

Dans une province française mi-villageoise mi-urbaine, carrefour de toutes les influences, certains cherchent leur étoile : une jeune femme démarrant autant dans l’enseignement que dans l’apprentissage de la vie ; un marginal désabusé, prostré sur un banc ; deux adolescents, l’un solaire, l’autre lunaire ; un bibliothécaire aux éternelles chaussures jaunes et une dame âgée avec une étrange manie.

Leurs regards et leurs vies se croisent. La pulsion des attirances mutuelles vibre. Ces quelques êtres ordinaires seront-ils suffisamment audacieux pour que les amours secrètes cèdent la place aux vérités ?

Le style de Johanna Petit est d’une savoureuse imprécision, se situant quelque part entre le vieux San Antonio et la fraîche Fred Vargas. On retrouve un certain souffle de polar mais sans patatras particulier, sans crime, sans meurtrier, si ce n’est une solitude qui tue à petit feu. Avec son style unique, ce roman choral, caméra à l’épaule, libère la vie. Il la libère des contraintes narratives, il la distancie des lois des genres, et il laisse le sang et les larmes dans les replis fielleux de leurs différentes pochettes. Le regard bienveillant de Johanna Petit nous fait tranquillement palper ce qu’il y a de si vaste ici, juste ici.

Première diffusion le 19 mai 2018
4,99 € - 6,49 $ca sur 7switch | Poids lourd | Romans
ISBN : 978-2-92455-039-7


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Aurore et Gabriel,
donnant dans le philosophique fiévreux :

Gabriel en compta dix-neuf. Douze blonds, cinq châtains clairs (avec parmi eux quelques bronds ?), une rousse et un brun qui avaient leur auriculaire crocheté.

― Il y a trois absents, l’avertit Aurore. Épidémie de grippe…

Gabriel remarqua les paupières d’Aurore, froissées par le Gewurztraminer. Cela rendait sexy l’ensemble de ses traits.

― Ça y est, je l’ai vu ! lui souffla-t-elle tandis que les élèves faisaient semblant d’être intéressés par les peintures de Christian Bobort.

― Qui ça ?

― Jean-Michel ! Il est triste, cet homme. Sous son air patibulaire il y a quelque chose de touchant… On y va, le groupe a besoin d’être guidé. On en reparle plus tard ?

― Ça marche !

― Pas avant vingt-et-une heures, par contre, j’ai pas mal à faire.

― Je rêve ou vous avez dit par contre ?

― C’est le temps du changement, Watson. L’automne qui s’achève pourrait bien être une période propice pour opérer une mue.

Gabriel talonna les fesses circulaires et rebondies de l’enseignante, deux pommes golden dans la galerie.

Aurore paraissait en lévitation, planant par-dessus des élèves transis d’admiration pour elle ; elle le leur rendait bien, attentive à chacun d’eux – même si elle était préoccupée par Driss et Shirley – authentique, bienveillante. Ses mains accompagnaient sa leçon dans des gestes ouverts qui appelaient l’échange.

Elle laissa Gabriel intervenir sans qu’il ait eu besoin de se signaler. Instinctivement, elle savait quand il souhaitait prendre la parole.

Gabriel s’appliqua à ne pas se disperser parce que depuis qu’Aurore lui avait parlé d’une mue, il ne pouvait s’empêcher d’y associer l’enseignante toute nue, telle une odalisque, et ça le travaillait. Dur.

 
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Quand le documentaliste rejoignit Aurore à vingt-et-une heures précises, celle-ci était grippée, cramoisie par l’hyperthermie, chancelante, de plus en plus attirante.

Comme il appelait le médecin de garde pour elle, elle s’excusa de lui en laisser la tâche.

― Cet appareil est utile dans des cas comme ça mais je suis libre sans téléphone, vous comprenez ? Pourrez-vous également prévenir demain Madame de Méfignac de mon absence ? Cela ne va pas la réjouir…

Gabriel lui promit de joindre la directrice de Sainte-Bernadette des Anges, avant d’embaucher, mais il projetait de se faire porter pâle et de venir veiller sur Aurore. Pour elle, il pouvait s’autoriser une incartade.

L’attente du docteur les laissa converser et Aurore se mit en tête de connaître, avant les vacances de Noël, les faits et gestes – absolument tous les faits et gestes – de Jean-Michel, cet intrigant personnage.

― Je vais profiter de ma convalescence pour être aux aguets, ajouta-t-elle, sans se figurer qu’elle serait littéralement clouée à son drap-housse. Il faut enfin que j’ouvre les yeux sur ce qui se passe autour de moi !

Elle n’avait pas besoin de les ouvrir grand, ses yeux, pour remarquer qu’il se passait quelque chose en lui, qui était si près d’elle… Outre la fièvre, elle était aveuglée par la naissance de ses propres sentiments et d’un désir torride qu’elle refoulait.

― Plus qu’ouvrir les yeux, il s’agit de changer de regard, d’angle de vue, Sherlock ! lui dit Gabriel. Vous verrez alors… la vie, les gens dans leur quotidien sont bien plus incroyables que dans les fictions les plus extravagantes, quoi que l’on en pense. Il peut tout arriver dans la vie, tout. Alors que dans la littérature, le récit est borné, entre autres, à l’imagination, aux lieux communs, à l’ego d’un auteur, aux besoins scénaristiques et aux attentes des grands manitous, l’éditeur et le lectorat. La fiction, ce n’est qu’un ersatz de vie enfermé dans un cadre. Mais la vie, elle galope et la réalité n’a que faire de paraître plausible…
 

[Retour…]

Jean-Michel à l’hôpital.
Aurore lui rend visite :

― Recule pas, je vais pas te violer ! Pis j’ai plus la vigueur nécessaire pour combler les jeunes filles.

― …

― Greta, c’était de la dope. J’ai replongé… Trente ans et des brouettes plus tard…

― Ah oui ?!

― Qu’est-ce que tu piges à ça, toi ? Tu viens de tomber du nid.

― Vous me faites penser à mon père quand vous dites ça.

― Ben j’espère pour toi qu’il est pas comme était mon dab. Il faisait pas dans l’éducation, il faisait dans la correction.

― Le mien est plutôt envahissant… quoiqu’il se soit bien calmé. Et Colette ?

― La Boiteuse ? Je peux pas te dire…

― Je comprends, vous voulez garder cela pour vous.

― Même pas. Je peux pas te dire parce que je sais pas. C’est autre chose. Kekchose qui figure pas dans mon manuel de savoir-vivre. Bon, t’as pas mieux à faire que de moisir avec un vieux croûton comme moi ?! T’as pas des cours à préparer ou des galipettes à faire avec Gaby ?

― Vous savez, Gabriel et moi, nous ne sommes pas… enfin nous ne…

― Ça va venir. Laisse le temps au temps, ma colombe. Sois pas trop pressée. Moins ça commence, moins ça se finit !

Aurore et Gabriel n’étaient pas pressés ; ils n’étaient pas prêts. Tandis qu’entre deux papouilles Shirley faisait réviser sa conjugaison à Driss, lequel la soutenait pour s’acheter une conduite, Gabriel avait appris à Aurore à faire un trèfle à trois feuilles avec la langue et elle lui avait prouvé qu’on ne pouvait lécher son propre coude. Le documentaliste l’avait battue au poirier et en concours d’apnée, l’enseignante l’avait écrasé au pierre-feuille-ciseaux et en contrepèteries. À la bataille de cils, c’est elle qui en avait le plus grand nombre. Il était sorti vainqueur de celle des sourcils car il avait toujours refusé d’épiler son mono-sourcil, au grand dam de ses ex (et visiblement d’Isaac Hoffmansky).

Ils avaient délaissé le vouvoiement, échangé sur leur vie et même un chaste baiser. Mais ils restaient empêtrés dans leur amour platonique – lui à cause de ses échecs passés, pétrifié et incapable de la mener à son antre, elle, par son inexpérience en la matière – tous les deux focalisés sur la romance de Jean-Michel et Colette ou celle de Shirley et Driss, pour mieux occulter la leur.

― Vous irez la retrouver quand vous sortirez ?

― Qui ça ?

― Colette.

― Pour quoi faire ?

― Pour faire connaissance. Vous n’avez pas envie de la découvrir ?

― La dépiauter de son imper ? C’est tentant !

― Vous ne cessez jamais vos sarcasmes, vous ! J’ai une prémonition funeste, Jean-Michel. Vous ne devriez pas trop tarder. Je vais me renseigner pour savoir où elle est passée.

― L’intuition féminine… laisse-moi me gondoler !

― L’analyse du poème de mercredi :

Ombre ô plane
Fane rose femme
À trois pas du trépas
Sur moi lasse s’abat.

― T’es bien une prof de français, tiens ! Tu fais dans le commentaire composé.

― Vous faites un très bon cas d’école, vous et elle !

― Allez, mets les voiles, ma colombe, c’est l’heure.

― Pour Colette, réfléchissez-y…
 

[Retour…]

 

 

 

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