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La dénoce :



Nous sommes tous les deux arrivés chez le notaire à pied, exactement à la même heure. Elle est venue de la gauche et moi de la droite, sous les yeux d'un maigre public de passants pour qui nous étions peut-être des acteurs en plein tournage. La cérémonie fut de très courte durée : Mireille et moi avons apposé nos signatures au bas d'un document qui, déposé aux registres, signifiait à tous les habitants de la planète qu'après vingt ans de mariage nous retrouvions tous les deux notre liberté pleine et entière, que nous cessions d'être un couple pour redevenir deux individus. Le notaire n'a pas su pourquoi nous avions décidé ce divorce. La seule remarque qu'il avait faite, quelques semaines plus tôt, lorsque des considérations administratives nous avaient tous les deux réunies devant lui, c'est qu'il avait rarement eu à rédiger une convention de séparation aussi facilement et aussi rapidement. Il faut dire que dès le départ, avant même de le rencontrer pour la toute première fois, nous avions mis sur papier ce que nous voulions avec une précision déconcertante pour un notaire plus habitué à se retrouver entre deux feux qu'entre deux amoureux.

Avant même que l'encre ne soit séchée sur ces documents libérateurs, nous étions à nouveau sur le trottoir mais cette fois-ci sous la pluie de ces confettis qui sont normalement lancés sur le parvis des églises. Les quelques curieux s'étaient effacés derrière une petite foule de parents et amis décidés à faire de ce jour une véritable fête dont on se souviendrait plus longtemps encore que celle qui avait souligné notre mariage. La dénoce venait de commencer et toute la journée nous avons mangé et bu pour célébrer le début de notre nouvelle vie, de la vie de deux et non plus de la vie à deux.

La plupart de nos invités avaient prédit que ce jour serait le plus beau de notre vie. Ils se sont tous trompés car les plus beaux jours furent les suivants. Nous le savions, Mireille et moi. Nous savions que les jours qui suivraient seraient encore plus magiques que tous ceux que nous avions vécu ensemble durant les vingt années précédentes, car de conjoints nous devenions amoureux et amants : chaque jour serait désormais consacré à la conquête de l'autre sans qu'aucune loi ou convention ne l'y oblige. Le second contrat avait brûlé le premier, faisant d'elle et faisant de moi deux personnes entièrement libres de venir ou de ne pas venir l'un à l'autre : seul l'amour déciderait et il le déciderait jour après jour, sans aucune programmation. Le temps d'une signature, nous avons tous deux rajeuni de vingt ans.

Au début, nous avons choisi de ne plus vivre sous le même toit pour faire disparaître à jamais toutes ces petites choses qui, avec les années, finissent inévitablement par créer la routine et le confort qui ensemble enferment l'imagination dans la convenue. Nous avons vendu la maison et nous avons loué deux petits logements conçus pour personnes seules, à environ trente minutes l'un de l'autre. Plus à l'étroit, nous aurions tôt fait de retrouver ce goût d'être ailleurs, c'est-à-dire partout et nulle part à la fois, de nous rencontrer comme jadis dans des lieux publics plutôt qu'en terrain connu.

Notre éloignement nous rapprocha plus encore que nous ne l'avions imaginé. En peu de temps chacune de nos rencontres devint un moment attendu, désiré, que nous n'aurions troqué pour rien au monde. Chaque fois que nous avions envie l'un de l'autre, nous le faisions savoir de manière beaucoup plus subtile et amoureuse qu'auparavant, aussi. Aucune rencontre de jour, aucune rencontre de nuit n'était acquise, de sorte qu'elles n'avaient lieu que par envie d'avoir lieu et au terme d'invitations toujours un peu timides, toujours un peu maladroites, formulées dans la crainte d'un refus.

Un jour, Mireille m'informa qu'elle avait une relation avec un autre homme que moi. Ce fut sans surprise car nous avions prévu que ça se produirait tellement sa beauté attirait les regards, les désirs, les envies. Nous avions prévu que ça lui arriverait et que ça m'arriverait aussi car pendant vingt ans nous nous étions privés du plaisir de séduire et d'être séduits. Le respect de notre contrat nous avait interdit de rester jeunes et de nous offrir ces moments où la nature a préséance sur l'organisation sociale. Loin d'en être indisposé, je reçus cette nouvelle avec un ravissement très sincère, comme la preuve que notre divorce avait réussi à lever l'interdit dont il nous avait frappés, à sauter le cadenas, à nous rendre notre plus entière liberté. Si Mireille venait encore à moi ce serait par choix et elle exercerait ce choix librement, en tant que femme et non en tant qu'épouse.

Son aventure dura quelques mois et ne me rendit que plus amoureux d'elle. Lorsqu'elle m'apprit qu'elle ne voyait plus cet autre, je fus rempli de joie à la seule pensée que j'existais encore là alors que lui n'existait plus. Une fois encore elle m'avait choisi, elle m'avait préféré. J'en vins même à être tiraillé entre le souhait qu'elle multiplie ces rencontres, ces aventures, afin d'être choisi encore et encore, et mon désir égoïste de la savoir fidèle à moi et à moi seul. Sa fidélité me semblait essentielle, obligée, mais notre divorce n'avait-il pas été prononcé dans ce but précis que jamais elle ne soit acquise, notariée ? Je n'eus pas l'inconfort de devoir trancher car sa première relation fut aussi sa dernière. Le soupirant, amoureux fou, voulut la marier. Elle en conclut qu'il l'aimait beaucoup moins que moi : derrière sa flamme se cachait la volonté de lui enlever sa liberté, de faire exactement le contraire de ce que moi j'avais fait quelques mois plus tôt en déchirant notre acte d'union.

Notre nouvelle vie fut tellement plus agréable que notre ancienne, à tous points de vue, que la semaine dernière le notaire Tourangeau m'a téléphoné. Ayant eu vent de la facilité avec laquelle nous vivions notre nouvelle entente, Mireille et moi, il souhaitait me rencontrer. J'étais persuadé qu'il voulait me demander comment nous avions fait pour bâtir une relation aussi harmonieuse sur la base d'un divorce, dans le but de proposer la recette à l'un de ses clients, peut-être même à son épouse, qui sait, mais non. Oui et non, en fait. Figurez-vous qu'il s'était mis en tête de rédiger un contrat-type de non-mariage pour permettre aux amants comme Mireille et moi d'officialiser leur désir de vivre ensemble une relation exempte de tout engagement. Il voulait proposer ce nouveau modèle de contrat à la profession.

— Maître Tourangeau, lui dis-je violemment, vous êtes un empailleur. Vous, les notaires, vous êtes des empailleurs. Vous demandez aux gens de signer un pacte avec leur sang et vous prenez plaisir à voir ce sang sécher dans vos tiroirs jusqu'à ce qu'il ne soit plus qu'une petite poudre inerte. Quand donc comprendrez-vous que les gens n'ont pas besoin de vous ?

J'étais furieux mais il n'y était pour rien. En réalité, c'est à moi que j'en voulais. Je m'en voulais d'être entré dans son bureau plus de vingt ans plus tôt. Comme avais-je pu penser qu'une signature puisse rendre une relation plus intense, plus profonde et plus durable que l'attraction qui nait un jour entre un homme et une femme ? Comme avais-je pu penser que cette signature puisse être autre chose que le début de la fin pour tous ceux qui s'aiment vraiment ?

Il avait empoisonné vingt ans de ma vie avec son parchemin à la con.



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