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Souffrir pour être belle


Un recueil de nouvelles d’Amélie Sorignet
 

Souffrir pour être belle est une plantureuse et douloureuse rhapsodie de petits récits. La flamboyante auteure de La Branleuse (ÉLP éditeur, 2011) nous livre ici, sans concession, sa vision décapante des interventions consenties par la femme contemporaine pour s’approprier les asymptotiques standards de beauté qui l’obsèdent. Tout est livré. Tout est dit et tout est assumé, avec une insatiable férocité. « J’ai beau me dire que c’est débile, anti-féministe, et pas franchement intelligent, je ne peux pas m’empêcher de désirer violemment conserver une beauté que je sais pourtant fragile, et bien peu reconnue. » L’autocritique est instantanée. Le réquisitoire est dévastateur. Ici l’amour est une foutaise sentimentale absolue, un épisode interactionnel anecdotique, périphérique, marginal dans l’aventure. « Ils se racontèrent leurs vies idéalisées et mentirent de concert sur leurs philosophies de la vie et autres inepties. » La rencontre folâtre avec le ci-devant prince charmant est une péripétie parfaitement secondaire dans la marche inexorable de la femme vers la cage-fillette de fer de son incurable obsession narcissique.

Souffrir pour être belle est un ouvrage dédié à la femme contemporaine, celle qu’Amélie Sorignet associe aux mots d’Assia Djebar : « Toute femme s’appelle blessure ». Et d’ajouter, dans sa préface à l’ouvrage : « Toutes les femmes savent, mais sans jamais l’avouer, que l’équivalent féminin du bordel n’est autre que le salon de beauté. »

Que vous recourriez à la chirurgie plastique ou non, que vous préfériez la beauté « naturelle » à celle que vous procure votre esthéticienne, cela a peu d’importance : la plume parfaitement maîtrisée d’Amélie Sorignet saura « déranger » la vision que vous vous faites de la beauté féminine, de votre propre beauté.

Première diffusion le 01 décembre 2016
3,49 € - 4,59 $ca  sur 7switch | Poids moyen | Nouvelles
ISBN : 978-2-924550-09-0


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La préface de l’ouvrage :

Je dédie ce recueil à l’écrivaine algérienne Assia Djebar qui vient de nous quitter à mon plus grand chagrin. Le titre de cette collection de nouvelles sur la quête de la beauté féminine aurait pu être Toute femme s’appelle blessure qui est celui d’un chapitre d’Ombre sultane, un roman d’Assia Djebar. Les romans de cette auteure mondialement connue ne parlent pas souvent de beauté féminine, et encore moins de ses multiples quêtes, mais ils parlent de la souffrance des femmes de tous temps, de tous milieux, de toutes cultures. Ils parlent de la sororité féminine, du rapprochement intime et tendre des femmes qui souffrent en silence et qui ne trouvent une consolation que dans le partage et la confession entre compagnes d’infortune. Ma thèse de doctorat sur l’œuvre djebarienne m’a donné l’envie, m’a fait sentir l’urgence même, de parler « près de, si possible tout contre » d’autres femmes dont les souffrances résonnent au cœur des miennes. J’ai choisi de parler des innombrables tortures et autres mutilations que les femmes s’infligent au nom de critères physiques qui leur sont imposés en tous temps, en tous lieux…

Ce recueil ne s’adresse pas forcément à toutes les femmes mais beaucoup s’y reconnaîtront. Les procédés qui sont décrits dans les nouvelles ne sont pas tous des opérations chirurgicales extrêmes, ou des mutilations spectaculaires, et certains sont des actes en apparence banals et anodins, voire quotidiens. Cependant même des gestes simples de coiffure ou de maquillage sont en réalité, quand on les observe de plus près, complètement aberrants.

La plupart des nouvelles se terminent très mal, la souffrance évoquée y est toujours intense, le désespoir constant et lancinant. Ce ne sont pas seulement des souffrances et des séquelles physiques qui plombent ces récits d’un pessimisme angoissant, mais également celles du cœur et de l’esprit, des blessures fatales à la dignité humaine, à l’âme si l’on y croit. Je n’ai cependant eu l’ambition ni d’apporter des réponses ou des solutions, ni de désigner des coupables précis.

Chaque récit est l’histoire d’une ou de plusieurs femmes qui ont choisi de s’infliger ces tortures et autres tourments, pour satisfaire à certains critères de beauté il est vrai, mais surtout par désir de plaire, d’être « normales », tout simplement d’être aimées. Je n’ai pas non plus voulu dire que les hommes ne souffrent pas des dictats de la mode et de leur apparence physique en général, ils ont leurs propres critères et contraintes. Cependant je pense sincèrement que les femmes souffrent beaucoup plus et depuis beaucoup plus longtemps, et que les souffrances féminines en quête de beauté s’intensifient à une vitesse effrayante dans cette époque de l’image qui est la nôtre, une image absolue en ce qui concerne le corps féminin.

Le recueil se lit comme un « coup d’œil » qui part de la racine des cheveux à la plante des pieds de ce corps écartelé entre les modes, les tendances, les contraintes qui lui sont dictées et dont il subit les assauts. J’ai donc voulu parler d’un corps féminin emprisonné, otage parfois complice, consentant. J’ai voulu parler, comme Djebar, « près de, si possible tout contre » celles que je considère comme mes voisines de cellule en quelque sorte, compagnes carcérales dont j’ai partagé certains supplices.
 

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Deux extraits
où il est question
de miroir

Extrait du Monstre du miroir

Le monstre est revenu. Il est là, caché dans son miroir, tapi dans les reflets glacés, il attend qu’elle le reconnaisse, patiemment. La jeune femme esquisse de nouveaux gestes pour préserver sa beauté retrouvée, ou plutôt rachetée. Elle masse longuement la peau redevenue élastique le long des mâchoires rabotées il y a de cela à peine un mois. Son visage, désormais encadré de l’ovale qu’elle a choisi elle-même chez le chirurgien, semble serein. Mais il n’en est rien. La présence du monstre, ce soir, dans la froideur du miroir, est le premier symptôme de la nouvelle angoisse. Elle fronce les sourcils et le monstre grimace en face d’elle. Est-ce encore le nez qui est trop long ? Trop large ? Pas assez sculpté ? Non, le nez semble paisible, ce n’est pas lui qui grimace. La bouche fait toujours des siennes, malgré le collagène, elle a des moments blafards, fades. Mais pas ce soir. Elle humecte ses lèvres, les serre et les desserre, et le résultat est satisfaisant. Non, plutôt les arcades qui jurent avec la mâchoire nouvellement affinée. Les sourcils ont l’air plus hirsute que d’habitude et elle doit résister à l’envie de s’emparer de la pince pour les émincer. Ce n’est pas encore le moment de le faire et elle risquerait d’en déséquilibrer l’évolution. La peau peut-être, pas assez hydratée, sèche par endroits, un peu décolorée. Mais pas vraiment, le visage du soir est raisonnablement radieux et la peau scintille comme il faut sous la lumière artificielle. Le matin, par contre… Il y a autre chose puisque que le monstre est là qui la guette. Elle devra encore attendre avant qu’il ne se montre tout à fait. Ce qui est sûr, c’est qu’il est revenu car elle a éprouvé le même frisson moite que les dernières fois en se plaçant devant son miroir. Elle n’est pas belle, c’est indiscutable.

Extrait de la Complainte pour accordéon

Regrossir après un régime spectaculaire qui a fait du Vilain petit canard un cygne honorablement svelte est une malédiction à laquelle peu parviennent à échapper. La métamorphose renversée d’une Cendrillon qui redevient une souillon pataude et lourdaude, sombrant dans l’obésité comme d’autres dans l’alcool, est un revers cinglant dans le conte dont la fin, nouvelle et surprenante, se teinte de gris et de noirs chiasseux, virant l’eau de rose de la précédente en vinaigre amer et carrément indigeste. C’est tout simplement invivable.

L’habillement, les vicissitudes de la mode entraînent inévitablement la trahison des vêtements qui quittent ce navire coulant dans la graisse, pour un naufrage certain. Désolidarisés de cette charpente croulante et bouffie, les fringues de toute sorte refusent de s’enfiler sur les surfaces qu’elles couvraient pourtant si bien auparavant. L’épopée des déceptions et déjections vestimentaires est un enfer connu et enduré par toutes les regrossies qui paniquent et se désespèrent en constatant la sournoise défection de leur garde-robe. Dans le miroir des trahies, le même chant de peine et de perte retentit en silence. Cette complainte lyrique déploie ses ailes de dépit dans des trémolos silencieux mais dont les paroles sont connues de toutes.

Miroir, miroir, dis-moi que je suis encore la plus belle !

Miroir du matin montre-moi encore la minceur qui pour moi rime avec bonheur.

Miroir je t’en supplie épargne-moi l’enfer du désespoir, la catastrophe des étoffes rétives qui m’agressent, qui provoquent en moi ces horribles sentiments :

  • L’angoisse, la colère, la frustration désespérées d’une jupe qui boudine de plus en plus !
  • L’horreur du pantalon qu’on ne peut plus boutonner, même en s’étendant sur le dos pour tenter d’aplatir ce ventre têtu et encombrant qui jaillit et se répand sans qu’on puisse le contenir !
  • La terreur grandissante des ceintures qui rétrécissent à vue d’œil et le long desquelles les trous reculent et se rétractent, s’éloignant de la boucle qui perd la course, s’essouffle, lâche prise et démissionne sans préavis !
  • La crainte inavouable des frottements qui torturent les cuisses de l’intérieur en irritant et déchirant la peau ne pouvant plus supporter, à cause de la sueur acide et de l’inflammation incontrôlable, de rester nue sous les petites jupes et robes d’été !
  • Le martyre des manches de chemises ou même de manteaux qui ne parviennent plus à atteindre les aisselles, entravées et finalement immobilisées par le diamètre grandissant des bras, d’abord au-dessus des coudes et rapidement en dessous !
  • La désolation que provoquent les morsures des bretelles de soutien-gorge qui creusent et s’enfoncent dans la mollesse du dos élargi, surface flasque qui désarme la fonction de maintien et de support d’un sous-vêtement désormais inefficace !
  • La détresse alarmante des doigts qui gonflent et gondolent autour des bagues et des alliances au diamètre strict et définitif qu’il faut souvent scier, couper pour les ôter tant elles sont englouties dans les plissures des boudins boursouflés où elles sont fermement arrimées !
  • La honte et le désarroi des mollets et des chevilles qui enflent et tirent sur le cuir des bottes, les rendant de moins en moins dociles, de plus en plus têtues dans leur réticence à être enfilées moelleusement, et leur halte forcée à mi-chemin !
  • La surprenante souffrance des pieds qui ne sont pas épargnés par l’expansion généralisée, serrés et compressés dans les chaussures dont la pointure ne leur correspond plus !
  • La désolation et le découragement quand les collants et autres caleçons moulants se hissent de plus en plus difficilement sur un tour de cuisse délinquant, en infraction notoire du diamètre réglementaire !
  • La panique des boutonnières qui rechignent à se fermer, indomptables, qui, en public, craquent, dans le tintement bref d’un glas immanquablement reconnu annonçant l’hallali des gros officiels, sonnerie fatidique inaugurant l’ouverture d’une chasse sordide et malsaine !
  • Le calvaire d’une fermeture éclair qui zigzague péniblement, lente et dure dans son ascension gondolante, digue submergée qui décide de céder et de béer comme les lèvres d’une plaie purulente de laquelle le ventre saille, vomit ses œdèmes coupables comme est expulsé le pus d’un furoncle percé !
  • La rage devant l’impuissance à contenir le bassin et les hanches dans des slips et des culottes qui se tendent jusqu’à la rupture, incapables de résister à l’écartèlement des tissus vaincus et brisés par l’élargissement qui leur est imposé, des dessous chics ou coquins, tout en dentelle et bretelle filiforme qui ridiculisent les gros culs qu’ils saucissonnent sans tact ni élégance !
  • L’infamie des shorts trop justes qui moulent les contours des pubis bedonnants, fâcheusement embarrassants dans l’exhibition obscène de leur indubitablement identifiable silhouette, divulguant vulgairement les formes génitales qui se doivent, par respect des conventions sociales et de la bienséance, d’être soustraites aux regards publics qu’elles offensent et rebutent !
  • Le déshonneur avilissant des sillons fessiers qui aspirent les coutures et les tissus qui les enveloppent, insolentes raies du cul qui écartent les hémisphères charnus, rappelant la proximité d’un anus scandaleusement et inévitablement évoqué !
  • Parfois même l’expérience troublante et désagréable du tour de tête sur lequel les chapeaux, les casquettes, et même les lunettes ne parviennent plus à tenir, à moins d’être enfoncés et pressés sur le crâne ou le faciès qui tentent vainement de s’y enfourner !
     
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Amélie Sorignet : La Branleuse