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Mathématiques du chaos


Un roman de Loana Hoarau
 

Petite fille en fuite de tout, agressée jusqu’aux limites par des adultes zigzaguants que les démons chevauchent, Lussi s’écroule et s’écoule, d’espoirs en croyances en révélations corrosives. Toujours niée dans sa personne, toujours en rôle. Le chemin qu’elle parcourt s’éclaire de lueurs qui sont celles des paradis perdus, et nous qui la lisons, nous la voyons tout dégringoler depuis les aurores entrevues jusqu’aux sentines, jusqu’à ce que, acculée, ayant tout perdu, elle contre-attaque.

Nous la voyons, lecteurs, sous toutes ses coutures se découdre et pourtant se défendre jusqu’à l’apothéose finale où il lui sera demandé de s’incliner sous les plus décomplexés de tous les applaudissements possibles. L’hyper-luxe ne s’inquiète jamais de rien d’autre que de la perfection de ses petits assouvissements ; les humains se creusent alors leur humanité dans les interstices de ses exigences d’airain. Paradoxalement, ce livre traite de la liberté.

Première diffusion le 17 octobre 2013
3,49 € - 4,59 $ca sur 7switch | Poids moyen | Romans
ISBN : 978-2-923916-68-2


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Un échantillon :

La vie est un jeu. Lussi est ce jeu attractif. Elle a désobéi. Pourquoi n’aurait-il pas en tête de lui faire payer son impertinence ?

Elle le voit revenir, malgré ses yeux brouillés, portant une serviette de bain et un gant, se rapprochant d’elle. Elle se crispe en devinant la caresse des doigts frotter son dos, ses épaules, ses jambes et son bas-ventre dans un mutisme jouissif. Son souffle enrayé court dans les dédales de ses longs cheveux. Odeur attractive.

II la fait se lever, la sort du bain, l’enroule dans la serviette puis la retourne dos à lui, s’attarde à lui faire une tresse en se servant de ses ongles pour la coiffer. Elle se laisse manipuler sans accroc, respire avec dégoût ce mélange de cendre froide et de brume nauséeuse.

« Tu es mon sésame pour une vie meilleure, Pomme d’Amour. T’es rien d’autre que de la foutue marchandise. C’est ce qu’ils veulent et c’est ce qu’ils auront. »

Il marque une pause, ses doigts continuant de glisser sur les boucles de cuivres. Respire avec délectation, avec débordement la pureté qu’elle dégage. Son ouvrage fini, il la retourne, la regarde de la tête aux pieds. Lui enfile une robe à manches longues brunes et ses collants assortis, ainsi que deux petites bottines déjà bien usées. Les vêtements apportent à l’enfant une indiscutable chaleur. Puis il lui fait reprendre la direction de sa chambre. L’œil baissé, elle ne regarde pas autour d’elle, de peur qu’il la voie faire et la punisse pour sa curiosité. Il entre dans la chambre, referme derrière lui, avale une lampée d’alcool et fume à nouveau.

« C’est ce qu’ils veulent tous. Pourquoi je m’en priverais ? »

Il la pousse sur la couche, la ficelle avec toujours cette même corde, serrant comme il peut, moquerie de l’alcool, ses poignets de chaque côtés du cadre du lit.

Elle a mal en silence, le regarde prendre une clé dans la poche de son jean. Dans un "clic" retentissant, il ouvre le premier tiroir de la commode. Il en sort toute une batterie de maquillage. L’arc-en-ciel entre ses doigts. Il s’assoit en amazone sur le ventre douloureux de l’enfant. Ses formes sont terrifiantes, abruptes. Minutieusement, légèrement il tartine comme un amateur la figure défigurée qui geint sans un bruit.

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Lussi face au chaos du monde

Par Paul Laurendeau

Lussi est une petite fille qui vient de se faire enlever par un homme violent. Il l’enferme dans un sous-sol miteux, la brutalise, la force à manger un brouet peu appétissant et à prendre des bains qui rappellent plutôt des simulations de noyades. Y a-t-il abus sexuel ? La chose reste vague. Or Lussi est aussi une petite fille vivant avec une mère insensible et un beau-père (stepfather) abusif et contrôlant. Scolarisée à la maison, justement par le personnage odieux en costard et cravate, elle vit au rythme des diktats et des torgnoles de l’être exécré. Lussi pense beaucoup à son vrai père, elle voudrait tant le revoir. Est-il remarié, mort ou simplement parti ? La chose reste vague. Mais Lussi (la Lussi enlevée par une brute inconnue) va mettre en branle la dimension résistante de son être, se retourner, comme une petite fouine, et mordre violemment. Mais Lussi (la Lussi scolarisée à la maison par un tyran trop connu) va mettre en branle la dimension résistante de son être, se retourner, comme une petite fouine, et fuir, fuguer ouvertement sous la pluie blafarde. Sommes-nous à découvrir ici les deux facettes distinctes d’un même monde ou y a-t-il encore autre chose ?

C’est une étude de l’abus de l’enfant par l’adulte, ça indubitablement, surtout (mais pas exclusivement) par l’adulte mâle. Nous sommes taraudé(e)s à l’intérieur de Lussi, petit bout de femme s’efforçant de circonscrire au mieux les pourtours calamiteux du monstre. Lussi (la Lussi enlevée par une brute inconnue) observe peureusement un alcoolique primaire, un inconnu aux traits mal définis et à la cohérence comportementale erratique. Ici, Lussi doit surtout lutter contre son propre affaiblissement, la peur, la faim, le sommeil, la perte de la cohérence des repères due à l’involontaire dérèglement des sens. Lussi (la Lussi scolarisée à la maison par un tyran trop connu) existe haineusement, comme une corde tendue. Elle évolue entre une mère insensible et le cousin et concubin de celle-ci qui entend contrôler jusqu’à la diète et les temps de loisir de Lussi. Ici Lussi doit jouer au chat et à la souris avec l’enquiquineur odieux et assumer que la moindre tentation turbulente ou subversive aura un coût punitif virulent, un lot de conséquences détestées et non intériorisées. Cherche-t-on à nous faire piger que Lussi Stan et Lussi Bauer sont la même personne confrontée à deux des facettes, imaginaires ou réelles, du chaos du monde ou… y a-t-il encore autre chose ?

En tout cas, quoi qu’il en soit, voici où nous en sommes arrivés, dans la civilisation actuelle, avec nos enfants. Ce roman est l’histoire honteuse, minable de ce que nous leur avons fait inexorablement. Nous sommes tous, à des degrés divers, impliqués dans la hantise cruelle de cette question insoutenable : que feraient-ils concrètement à une enfant s’ils se trouvaient, eux adultes, en situation d’impunité absolue ? Jeff et Yann, les deux hommes adultes mis en scène ici, sont impondérables, impalpables, insaisissables. Inhumains dans leur impunité, ils sont pourtant profondément enfouis en chacun de nous. Ils sont ce que nous ne pouvons plus éviter, ou contenir. Ils sont banalisés. Ils sont ce qui transforme l’illusoire paradis de l’enfance en un insoutenable enfer. Ils sont désormais un des nombreux avatars issus du monde adulte que l’enfant contemporain subit, envisage, affronte, contourne ou évite. La seule différence est que cet avatar-là détruit l’enfant, le broie, le nie. Nous avons perdu quelque chose de profond, de crucial et cette perte, c’est l’enfant qui la subit. Et en plus, pour en rajouter une couche, une dimension cynique confinant à l’innommable, on finit par faire un jeu compétitif de tout cela.

Le style de Loana Hoarau est vif, cinglant, singulièrement autonome et vivant. Il y a aussi cette sobriété, cette retenue de ton qui sait parfaitement laisser le plus insupportable dans l’implicite. Il ne s’agit pas exactement ici de pédophilie nouveau genre mais bien plutôt, en fait, de cruauté arbitraire à l’ancienne, d’abus « classique + de la force physique et du pouvoir social des adultes. Lussi se fait malmener comme Aurore, l’enfant martyre ou comme la petite Christina dans Mommie dearest ou comme les bambins de Jeux interdits. Torgnolée, sermonnée, froidement méprisée, « éduquée », cernée, elle se fait asséner, par des sadiques et/ou des insensibles, des vérités de toc dont les tenants et les aboutissants restent d’un flou macabre, filandreux, chaotique. Et on va bien en payer le prix, de cet abus adulte. Tout ce qui existe dans cet univers social va en payer le prix… Même la narration va en payer le prix. Car il y a effectivement autre chose, une manière de deuxième degré faussement angélique, une sorte d’arabesque allégorique, un brimborion de chute odieuse. Lussi survivra. Lussi survivra aussi. Lussi comprendra. Lussi comprendra aussi. Mais cette confrontation enfantine et prométhéenne avec le chaos du monde sera terriblement et insondablement stérile, ratée, cruelle, cuisante, futile.

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Livres publiés


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