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Le roi Contumace


Un roman de Paul Laurendeau
 

Serge-Ours Noiseux, dit Sournois, grand essayeur de bancs publics, peinturlureur, mandoliniste, petite célébrité du Plateau Mont-Royal à Montréal, Québec, Canada, est propulsé roi d’un ensemble de constellations. Ce petit changement d’échelle dans l’appréciation qu’il est forcé de porter sur lui-même ne laisse par le gars tout à fait de marbre mais enfin, on a connu plus estomaqué. Tout de suite, Serge-Ours égrène commentaires et questions, tandis que le protocole s’agite autour de lui, l’inondant de gros billets de banque et de facilités entremêlées d’un peu de mondanité et d’un solide petit ensemble, ardent et imprévisible, d’opportunité amoureuses.

Ce roman inattendu et jouissif nous fait faire un petit voyage en touristes dans le Montréal des artistes de rues autant que dans les hautes sphères de l’autocratie sidérale décomplexée. Une problématique politico-artistique s’y esquisse. C’est qu’en compagnie du roi Contumace, on fait plus ample connaissance avec ce petit morceau de bravoure fictionnelle qu’est la monarchie constitutionnelle. On confirme que cette dernière vide le roi de ses pouvoirs alors que son peuple le garde, pantin scintillant, gonfalon flacotant, phare pulsionnel en rythme. Sous monarchie constitutionnelle, on charrie en pleine vie publique certains des éléments les plus tragicomiques des contes de fée. Le Roi Contumace, qui écrit en Je dans un style flamboyant, goguenard et lapidaire, nous parle de son court règne et ce, en le traitant ouvertement dans l’angle délirant, l’angle barbouilleur, l’angle narcomane, l’angle dadaïste, l’angle amoral aussi, cruel, roide, arbitraire, inquiétant. Le lecteur est ici, aussi, convié à une rencontre métissante entre l’héritage du sceptre anglais et celui de la guillotine française (sans oublier les tempêtes de neige soviétiques, donc nordiques). Le résultat est une petite satire bouffonnement post-coloniale autant que suavement cosmologique.

Première diffusion le 19 01 2015.
3,49 € - 4,59 $ca sur 7switch | Poids moyen | Romans
ISBN : 978-2-923916-89-7


Plus d’infos


 

Premier échantillon :

Le mandoliniste Serge-Ours s’est trouvé des admirateurs qui lui donnent du Sire. Il se laisse faire.

 

Nous voici donc en juillet. L’été est toujours aussi splendide et c’est maintenant la canicule. Notre chère canicule continentale ne rate jamais sa chance, pendant quelques petites semaines solidement senties, de bien faire mentir la réputation de fraîcheur surfaite qu’a notre beau pays nordique. Je me tiens sur mon banc de parc, heureusement ombragé, devant le buste sur socle d’Émile Nelligan. Je suis en train d’accorder ma mandoline, patiemment, et il n’y a personne qui se présente aujourd’hui. Il fait bien trop chaud. Nos baguenaudeurs et baguenaudeuses doivent se serrer dans les piscines municipales ou s’épivarder dans les promenades commerciales climatisées du Montréal souterrain. Il va sérieusement falloir que je pense à me faire couper la barbe. Elle est longue, grise, poudreuse, hirsute et, avec cette chaleur torride, elle commence sérieusement à me piquer dans le cou. En ruminant ces pensées, cardinales dans leur élévation, je me penche sur le manche de ma mandoline en m’efforçant de la faire tinter au mieux. Ah, la vieille amie de toujours accorde bien mal quand il fait si chaud.

Le bruit régulier d’escarpins toquant contre le pavé me fait relever la tête. Une jolie merveille en cheveux portant une courte et vaporeuse robe d’été blanche et des talons aiguilles rouges avec un petit sac à main assorti, rouge aussi donc, s’avance dans ma direction. Je la reconnais tout de suite. C’est Roussette. Elle se plante devant moi et, je vous jure que je suis pas en train de vous niaiser, elle fait une sorte de jolie petite révérence. Ses jambes nues et ciselées, magnifiquement dessinées, ploient légèrement. Elle pique la pointe du pied gauche au sol derrière le pied droit et ses deux mains prennent une mignonne petite posture ouverte de ballerine au turbin, juste au niveau du point de contact entre la robe et le haut des cuisses. Cela ne dure qu’une seconde mais ses longs cheveux de feu ont le temps de faire brusquement rideau autour de son fin visage en voletant, car elle a penché la tête bien franchement, d’un geste vrai, limpide, saisissant d’ingénuité. Très heureux de la revoir, je vais rester parfaitement placide (c’est mon lot, comme vous le savez maintenant) pendant notre échange. En concluant élégamment sa petite révérence, ma Roussette adorée sourit à la fois radieusement et respectueusement. Et elle dit :

« Sire.

— Cire ? Oh oui, ma douceur, tu as bien raison de m’appeler cire. Il fait tellement chaud que j’ai l’impression que je vais effectivement me mettre à fondre comme de la…

— Non Serge-Ours, Sire, comme dans Excellence, Votre Altesse.

— Comme dans… bon, comme tu veux, Ma Merveille. Tu… tu as toujours ton couteau à cran d’arrêt ?

— Naturellement. Il est dans mon sac à main. Je…

— Oui, Roussette. Oui. Dis-moi.

— Je suis venue prendre mes nouvelles fonctions auprès de vous, Sire.

— Et quelles sortes de fonctions que c’est donc ça ?

— Je suis votre argentière-comptable.

— Mon… »

J’ai pas le temps d’en dire plus. Roussette ouvre son sac à main. Une seconde je m’imagine qu’elle va en sortir son cran d’arrêt, mais non. Elle en tire une jolie liasse de dollars bien colorée. Je ne vais pas me lancer ici dans des considérations chromatiques ou pécuniaires mais au jugé et au prorata couleur/épaisseur de la liasse, cela représente environ sept cent fois la somme qu’elle m’avait remise l’autre jour, en compagnie de ses costards surréels d’un autre temps. En empoignant la liasse et en la fourrant promptement dans ma pochette de ceinturon (je suis en pantalon de denim et débardeur. Il fait bien trop chaud aujourd’hui pour que je varnousse dans le coin en vareuse), je me demande quand même qui sont ces gens. C’est de la pègre ou quoi ? Elle revient du Casino de Montréal, ma Roussette, là, avec sa jolie robe de neige qui me rince et me rafraîchit l’œil à elle toute seule ? Ravalant mes interloquades multiples, je prends le parti de continuer l’échange sur sa lancée, comme si je ne venais pas de devenir richissime (ce qui, à ma mesure, est pourtant bien le cas).

« Mon argentière-comptable ? Et qui donc t’a désignée, comme ça, mon argentière-comptable ?

— La Garde Rapprochée de la Monarchie Constitutionnelle des Sept Mondes.

— La… que ça ! Ben, tu me diras pas !

— Garde Rapprochée dont certains membres éminents souhaitent d’ailleurs vous revoir.

— La Garde Truc, là… c’est tes trois rasibus de l’autre jour ?

— Ce sont bien eux, oui… et moi… et quelques autres….

— Et ils veulent me revoir.

— Oui, Sire.

— Au Kiosque, enfin… sous le Kiosque ?

— Oui, Sire. »

Depuis mon banc attitré, devant le buste de Nelligan, j’ai qu’à me tourner de côté pour apercevoir le Kiosque qui est tout près. Je le fais. C’est pour voir tout de suite en sortir tout de go deux petites gamines fringuées en chasseurs, vous savez ces enfants en rouge et or avec un bonnet comme une boite de pastilles qui actionnent les ascenseurs et portent des lettres toutes seules sur des petits plateaux dorés, dans les films crépitants du siècle dernier. Sur un signe de Roussette, l’une des gentilles petites personnes marche vers moi et me retire doucement la mandoline des mains. Elle la passe à l’autre qui la dépose délicatement dans son étui et se charge prudemment ce dernier sur le dos, avec l’aide attendrissant de la première. Les deux apparitions fugitives en tenue de carnaval hôtelier, deux petites servantes indubitablement, se mettent ensuite en marche franc sud. Tandis que Roussette s’assoit majestueusement sur l’autre bout de mon banc, j’observe les deux gamines emportant mon instrument. Elles traversent la Promenade Saint-Louis et entrent dans une des jolies maisons-de-ville victoriennes se trouvant de l’autre côté. Je me tourne vivement vers Roussette, assise, hélas bien trop loin de moi, sur l’autre bout de mon pauvre banc attitré. Elle se tient bien droite, ses cheveux roux inondant ses épaules, ses yeux kaléidoscopiques grand ouverts, les fesses et les cuisses serrées, les pieds sur hauts talons bien joints, les mains sur les genoux. Curieux quand même, on se serait attendu d’une jeune femme si fraîche et si moderne qu’elle s’adosse et croise les jambes en s’asseyant ainsi, sous le soleil. Je me souvins alors fugitivement d’avoir lu dans un vieil ouvrage de maintien et d’étiquette alors que je préparais un de ces rôles un peu parcheminés de ma verte jeunesse qu’une jeune aristocrate devait toujours s’asseoir les jambes jointes (pas croisées, donc. Interdit) en présence de son duc ou de son… roi. Ceci pensé et cogité profondément mais en un éclair, c’est surtout de mon instrument de musique que je m’inquiète, pour le coup.

« Euh… elles se barrent où comme ça, avec ma mandoline ?

— Ce sont vos pages, Altesse. Elles s’en vont la déposer dans vos nouveaux quartiers.

— La cabane de ville victorienne où elles viennent juste d’entrer…

— Vous appartient maintenant, Sire. Nous nous en sommes portés acquéreurs en votre nom… »

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Le pouvoir rêvé

Par Berger

Le roi Contumace fait apparaître clairement que, tout comme Woody Allen joue avec ses psys, ses femmes, ses juifs et son New York, Laurendeau lui aussi tourne et retourne autour de thèmes et de supports de thèmes qui lui sont très chers, et sur lesquels il a beaucoup à dire par théâtre interposé. Ici, il en revient au pouvoir. Adultophobie et le Cycle domanial nous avaient parlé du pouvoir absolu, et de la solitude qu’il sécrète comme un cocon nécessaire ; Le roi Contumace plante au bord de ce jardin terrible une allégorie d’avertissement : toute pulsion, jusqu’à la plus sourdement constituée, en éclatant chez le souverain, s’y répand en toute impunité, légère et sans conséquences morales automatiques car elle ne peut se confronter qu’à une seule instance d’égale puissance, qui est le souverain lui-même.

Or, s’il n’a pas de conscience, s’il n’est pas adulte, s’il s’en fout de lui-même, s’il est Napoléon le Petit, alors il n’aura jamais honte, le souverain. D’autant plus que sa honte ne pourra même pas naître du regard des autres, puisqu’iceux ne verront jamais de lui que quelques pauvres pantomimes organisées : défilé, balcon, bénédiction, agitation de la royale papatte. Qu’il soit planqué au fond de la brousse comme dans Adultophobie ou isolé d’absolument tout comme dans les palais de Contumace, le souverain ne regrettera jamais rien à cause d’autrui puisqu’autrui ne peut lui peser. C’est seulement si le souverain porte en lui-même une éthique qu’il lui sera possible, éventuellement, de s’accuser, de se défendre, de s’analyser, d’avoir enfin honte et, s’il en ressent alors le besoin, de se punir, ou de se mentir. Nulle force extérieure à lui ne saurait le contenir, et il ne connaît qu’un juge, qui est lui-même, magistral ou fantoche selon le cas.

Cependant, ce super pouvoir conféré à un quidam, ça laisse des traces dans le monde. C’est d’ailleurs organisé pour ça. Non seulement par les morts que ça sème, mais aussi dans les mots que ça touche, dans les concepts que ça transmet, et donc dans la pensée politique que ça induit rien qu’en existant en tant que source. Le souverain porte donc en lui les conditions de sa propre évaluation venue de l’extérieur ; et voilà que lorsque celle-ci lui arrive, notre Contumace du roman Contumace en tient compte !… Aussi, après en avoir conféré avec lui-même, Contumace sera décapité par Contumace, et, cerise sur le gâteau, par contumace. Tout sera bien qui finira bien, la démocratie s’installera, vive la république et vive la musique. Contumace redeviendra Serge-Ours, peinturlureur, mandoliniste, amoureux comblé, petite célébrité du Plateau Mont-Royal à Montréal, Québec, Canada, sur un continent sis sur la petite motte de Terre dans la constellation du Soleil.

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Un autre échantillon

Contumace accompagne Olivia Cromwell vers le MADAM, le Musée d’Art Dadaïste et Automatiste de Montréal. On discute d’art moderne, et on aprend enfin comment fonctionne la peinture abstraite.

 

« Et… et vous aimez l’art moderne, vous, Olivia ?

— Je dois avouer que je n’y comprends pas grand-chose.

— Ah non ?

— Non. Mais, ô bon Roi, il ne vous faut pas devenir tout renfrogné comme ça. Vous me servez maintenant la tête de quelqu’un qui se dit : qu’est-ce qu’elle va foutre au Musée d’Art Dadaïste et Automatiste de Montréal, pauvre cloche dans la nuit, si elle ne comprend rien à l’art moderne, cette gourde-là.

— Je ne formulerais pas la chose dans des termes aussi âpres… mais il y a de ça.

— Je cherche simplement à mieux comprendre ce mode d’expression, en sculpture et en peinture surtout.

— La riche idée que voilà.

— Vous pourriez pas… comme ça… m’en parler un petit peu ?

— De l’art moderne ?

— Bien oui, si vous aimez tant ça. Aidez-moi un petit peu à le comprendre.

— Pour adéquatement le comprendre, il ne faut pas le comprendre.

— Non ?

—Non, il faut le sentir…

— Le sentir. Mais encore ?

— Olivia, partons si vous voulez, de l’art conventionnel. Qu’attendez-vous, vous, d’une peinture ?

— Qu’elle me montre quelque chose de beau et qui m’émeuve.

— Quelque chose que vous reconnaissiez.

— Oui, une belle image, un portrait, un paysage, des fruits sur une table.

— Donc vous attendez d’un beau tableau qu’il fasse ce que ferait aussi pour vous, une belle photographie.

— Je suis prête à dire cela, oui, absolument.

— Eh bien, pour simplifier, l’art moderne s’installe en peinture quand justement la susdite laisse la représentation visuelle des belles choses à la photo et part dans une autre direction.

— Bon… bon, mais… quelle genre de direction ?

— Une direction autonome de la figuration, de la représentation.

— …

— Le tableau ne vous montre plus quelque chose qu’il faut décoder et comprendre.

— Non ?

— Non. Le tableau est, simplement. »

 

[…]

 

Dans l’espace d’entrée du Musée d’Art Dadaïste et Automatiste de Montréal se trouve le tableau Composition 51 du grand peintre automatiste Cyprien Songe. À la vue de cette œuvre magnifique, j’ai les jambes qui me mollissent subitement. Olivia, qui observe tout très attentivement, ne rate rien de cette perturbation qui me gagne. Elle dit :

« Ce tableau semble vous faire tout un effet, mon Roi.

— C’est l’œuvre d’un des chefs de file des automatistes montréalais, le peintre Cyprien Songe.

— Je lis sur l’affichette : Composition 51, drôle de titre. Je ne vois qu’une série infinie de petites taches multicolores. Je ne comprends rien, Serge-Ours. Expliquez-moi ce qui vous émeut tant.

— Le peintre abandonne ici toute auto-surveillance. Il frappe la toile comme… par automatisme, justement. Le résultat est magnifique mais surtout, totalement libre, fou, rageur.

— Cela ne représente rien ?

— Cela se représente soi-même en étant tout simplement ce que c’est.

— Je ne comprends pas votre émotion, Serge-Ours.

— C’est parce que vous cherchez encore des images dans le tableau, Olivia. Pensez plutôt à quelque chose de décoratif et d’impulsif. Disons, si ce tableau n’était rien d’autres que des couleurs disposées, disons, sur une robe. Aimeriez-vous cette robe ?

— Hum… Plutôt, oui. Ces coloris sont complexes, plaisants, originaux. Cela ferait de fort jolies couleurs pour une de mes robes d’été blanche à laquelle je pense en ce moment même.

— Vous superposez à ce modèle de robe blanche les couleurs de la toile de Songe.

— Oui. J’imprime mentalement ma robe d’été blanche des couleurs de ce tableau.

— Et vous jouissez du résultat.

— Plutôt, oui. Ce Cyprien Songe aurait fait un coloriste de mode de très bonne tenue.

— Eh bien voilà, Olivia. C’est pas plus compliqué que ça. Vous venez de comprendre l’art moderne.

— Ah bon ?

— Bien sûr. L’art pictural moderne n’est pas image, portrait ou paysage mais coloris, combinaisons de couleurs et audace des teintes, des luminosités et des saillances sur des surfaces dont on fera après ce qu’on voudra, dans la civilisation industrielle : des robes, des nappes, des rideaux, des mouchoirs, des tapis de corridors d’hôtels, de grands mobiles de plafonds de gares.

— Mais cet art pictural et sculptural moderne, il est partout alors, de nos jours.

— Absolument partout, oui. Les idées de ces olibrius de jadis ont littéralement tout envahi. L’influence de ces peintres et sculpteurs non-figuratifs fut si gigantesque qu’elle en est devenue ordinaire. On ne la voit plus. On vit dedans. »

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Écrire à partir de soi

par Laurendeau

Berger : L’idée du quidam qui s’embarque pour les astres, et qui garde les pieds sur terre… Comment est-ce qu’on fabrique un tel personnage ?

Laurendeau : Alors, il faut admettre que je commence déjà à écrire en fonction démarcative de ce que j’ai écrit auparavant. L’idée était donc ici de façonner un personnage central qui soit une caricature directe de moi, mon âge, ma dégaine, ma bonhomie, ma faconde verbale et comportementale, mon héritage artistique personnel, mes fantasmes amoureux. C’est pas mon truc, habituellement, de servir personnellement de base à ma fiction, comme le font si merveilleusement Jack Kerouac ou Marjane Satrapi. J’ai pas fait ça souvent aussi ouvertement. Je me suis donc laissé dépayser par ça, ce traitement-là, incongru pour moi. Le cadre montréalais s’est alors imposé de lui-même. J’en suis imprégné, à la fois anciennement et fraîchement. Amour d’un espace et envie d’écrire dedans vont ensemble. Il ne faut pas pousser l’envie d’écrire, de tête. Il faut la laisser venir des lieux et des gens qui nous écrivent, de corps. Le Carré Saint Louis (endroit où on rencontre deux types de gens, des vieux Contumace avec instruments à corde, et de jeunes et jolies Roussette qui promènent un chien – c’est saisissant), la promenade urbaine sur la Catherine, de l’intersection avec Saint-Hubert jusqu’au Quartier des Spectacles, les clodos du Faubourg Saint-Laurent, sagouins philosophico-musicaux incomparables, c’est ma place et ma gang, depuis six ans. Dans cette ville, je retrouve tellement d’émotions de mon adolescence, aussi, dont j’ai été sevré pendant vingt ans de Canada anglais. Oh, oh, Canada anglais, il me teinte et me freine, celui-là. Une idée s’esquisse. Attention, les québécois ont souvent traité ce thème. Il faut rester frais, dispos et surtout, sans hargne. Badin, chafouin. Enlevant.

Lors de la visite du Duc de Cambridge et de sa charmants épouse au Canada (deux pros de la relation publique qui coûtent cher à faire venir mais qui vous pètent un de ces show de fantasmatique nationale), ça a rouvert la plaie ancienne, fatale, de ma réflexion sur la monarchie constitutionnelle. C’est un petit morceau de bravoure fictionnelle, que la monarchie constitutionnelle. On dévide à fond le roi de ses pouvoirs mais on le garde, pantin scintillant, gonfalon flacotant, phare pulsionnel en rythme. Et on l’aime. Comme coupables d’avoir des droits et de les prendre, on l’adore. Rock star, il déplace les foules. Oh, il y a des rois et des reines dans les contes de fées, c’est pas pour rien. En monarchie constitutionnelle (pas absolue – cette dernière tue le mystère), on charrie en pleine vie publique certains éléments délirants desdits contes de fée. Il y a du fictionnel en pagaille là-dedans, tiens. Et on en parle pas si souvent dans l’angle délirant, justement, l’angle barbouilleur, l’angle narcomane, l’angle dadaïste, l’angle amoral aussi, cruel, roide, arbitraire (sans le jugement gnagnan usuel : suis-je pour, suis-je contre). En plus, une rencontre métissante de l’héritage du sceptre anglais et de la guillotine française (sans oublier les tempêtes de neige soviétiques, donc nordiques) en un rutilant racoin satirique colonial, c’est tout moi ça. Précipité de l’idée. Soudain les choses s’imposent presque comme un devoir. Moins un devoir de mémoire qu’un devoir d’ironie grinçante et bouffonne, à l’irlandaise. Il faut vivre en pays occupé pour bien sentir ça.

Être un roi, donc, mais un roi passif, contemplatif, fabriqué de toutes pièces par un délire, possiblement collectif, possiblement privé et hallucinatoire, certainement post-colonial dans les deux cas. Il y a de quoi à fouiller, là. Ensuite, houlà, pas envie de me faire accuser de fautes de réalisme historico-machin, la barbe (de George V) ! Alors, mon roi constitutionnel sera celui d’un lot de mondes galactiques, genre cosmos de Bergerac ou du Petit Prince. La fiction, tant intégrale qu’évasive, de certains segments, c’est le refuge parfait contre les critiques vétillardes du réalisme étroit. Un peu de science-fiction (pas trop ! – la SF est un dangereux absorbatron) et on est couvert. Roi barbu vieillotte de Proxima Centauri la futuriste, empire sur lequel le Soleil ne se couche fatalement jamais (boutade), y en aura pas un esti pour me dire que j’ai « mal » décrit l’ambiance politico-sociale. La sainte paix fictionnelle, donc. Même mon Montréal incorpore des éléments délirants auto-protecteurs. Le restaurant La Galoche et le salon de coiffure Chez Moustache n’existent pas, la station De Montigny ne porte plus ce nom depuis des décennies, le MADAM et la Bibliothèque Neuve sont renommés, Ovide Érignaque (un petit peu basé sur Claude Gauvreau) et Cyprien Songe (un petit peu basé sur Jean-Paul Riopelle) sont pleinement à moi. J’en fais ce que j’en veux. On peut donc pas m’accuser d’avoir mal tué un Gauvreau et d’avoir mal « peint » un Riopelle. Le Malheureux Magnifique, le buste d’Émile Nelligan, les vespasiennes-sandwicherie du Carré Saint-Louis et la statue de Mère Gamelin restent en place, eux. Que voulez-vous: je les aime.

Roussette et Olivia, là c’est de la fantasmatique personnelle profonde, mystérieuse, insondable. C’est le scotome lancinant devant mon œil-auteur. Elles, elles sont toujours un peu là, dans mes romans, en versions distinctes, comme les actrices de la petit compagnie d’un même tréteau, d’une pochade à l’autre. Ce sont des variations involontaires sur Dulciane et Rosèle, celles et ceux qui m’ont lu le voient bien. Roussette, c’est pas compliqué, c’est mon déclencheur d’écriture. Quand Roussette prend place dans le script, tenez-vous bien c’est dit, la pianote démarre. Je sais pas pourquoi, je sais pas qui c’est (et je m’en fiche bien). Mes fantasmes, comme les vôtres, ça ne s’explique pas. Ça se vit et, si on écrit, ça se donne, sans tergiverser. Écrire est un trip intérieur, finalement, solitaire et égoïste. Comme c’est un trip de la jouissance fictionnelle de l’ego, pourquoi ne pas, parfois, faire de cela, justement aussi, un thème. Le monde de Contumace existe de par Contumace. C’est un peu sur l’écriture fictionnelle qu’on médite ici, en se marrant bien dans le monarchico-constituto-toc. Quand Olivia Cromwell se rend compte que sa pure et simple existence à elle sort possiblement de cette tête, eh ben, adepte involontaire du roman expérimental, elle entend la couper, pour voir. Pour voir plus clair. Pour voir ce qui se passe. Mais elle la coupe par contumace. Et donc, ben, la tête continue de déconner. Et Olivia n’y peut pas grand-chose, c’est si suave, quelque part.

Ingrédients :

Un cadre, une atmosphère qu’on laisse très lentement venir, monter, des personnages qu’on aime d’amour, un récit qui a du rythme, des thèmes auxquels on croit (ceci est crucial, souvent discret mais toujours crucial) et, indéfinissable lui, le fun, la jubilation, la joie folâtre. Écrire de la fiction, c’est vraiment pas de la tartinade de commande. Il faut prendre le temps et n’y aller que quand le plaisir y est. Pas une seconde avant.

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Compte-rendu de lecture

par Perrine Andrieux

L’uniforme acheté et enfilé, elle me ramène, presque distraitement, au Rectangle Saint-Louis. Kiosque, caverne pâlotte, trône-pensum (il porte vachement bien son nom, celui-là, par les temps qui courent). Me revoici sanglé et fin paré pour une autre ballade protocolaire. Roussette se penche sur moi et trouve encore moyen de me dire : « Vous êtes parfait. La duchesse Pierre va en tomber dans les pommes. » C’est ça, cruelle. Fais ta petite entremetteuse maintenant. Biboche-moi avec des vieilles pétasses dans ma tranche d’âge. Je ne lui dis pas ça explicitement, évidemment. Un roi ne dit pas des choses comme ça à ses sujets.

Serge-Ours Noiseux a arrêté la drogue, il le jure, il est droit comme un cèdre. Il le jure tellement qu’on en doute. Ancien acteur devenu clochard, il joue de la mandoline sur une place de Montréal. Pourtant, quand on le révèle roi des Sept Mondes et qu’il s’assoit sur son trône-pensum, on a envie d’y croire. Quand il enfile un costume et se coupe les cheveux à la George V, on a envie d’y croire. Quand son hologramme se promène de monde en monde auprès de ses sujets émerveillés, lui sanglé dans une cave montréalaise, on a encore envie d’y croire ! Il est Contumace 1er. Et on le suit avec délice réprimer un mouvement absolutiste de groupuscules muscadins en culotte d’aristo moulante et fluo, visiter le Musée d’Art Dadaïste et Automatiste de Montréal en compagnie d’Olivia Cromwell, marier la belle Roussette à Edouard Septime… Lorsque soudain, le mythe s’écroule. Parce que même dans les Sept Mondes, il reste indivisible de ses valeurs et de ses vices d’avant. Perdant lentement sa légendaire placidité, il assassine ses deux petites pages - alors qu’il ne peut physiquement pas les toucher. Il s’immisce dans les pensées de ses sujets, contrôle tout, quoiqu’involontairement, par son omniscience de roi. Sa représentation holographique perd de sa superbe, de son éclat. Le peuple se révolte. On condamne le roi par contumace. On lui tranchera la tête aussi par contumace.

Ma petite surprise du jour, c’est que, ventre-saint-gris de sicroche, ils n’ont même pas de guillotine, mes bonnes gens des Sept Mondes.

Je dis, grave : « Tu montreras ma tête au peuple. Elle en vaut la peine. »

Paul Laurendeau fait preuve d’un style extravagant et déjanté, au service d’un texte symbolique. Le symbole, oui, de la liberté acquise qu’il faut protéger. Pour vivre heureux, vivons cachés, loin des trônes, des visites protocolaires et des pleins pouvoirs. Sous la drôlerie décadente de son hologramme, le roi Contumace est la métaphore, en joualonnais s’il vous plaît, de nos valeurs morales. Que demande le peuple ?

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Livres publiés


Paul Laurendeau : Lire Mein Kampf
Paul Laurendeau : L’islam, et nous les athées
Paul Laurendeau : Le roi Contumace
Paul Laurendeau : Quatre contes érotiques
Paul Laurendeau : Le Brelan d’Arc
Paul Laurendeau : Édith et Atalante
Paul Laurendeau : Le thaumaturge et le comédien
Paul Laurendeau : L’hélicoîdal inversé
Paul Laurendeau : Le pépiement des femmes-frégates
Paul Laurendeau : L’assimilande
Paul Laurendeau : Adultophobie
Paul Laurendeau : Se travestir, se dévoiler